Entre Israéliens et Palestiniens, le conflit au-delà de la mort

Le Parisien avec AFP, lundi 25 janvier 2016

La mère de Bassim Salah, désigne un portrait de son fils, tué le 29 novembre 2015 par des policiers israéliens alors qu'il agressait l'un d'eux au couteau selon la police et dont la dépouille n'a été rendue à sa famille qu'un mois plus tard, à Naplouse (Cisjordanie), le 3 janvier 2016 (AFP/JAAFAR ASHTIYEH)

La famille palestinienne de Bassim Salah a attendu un mois que les Israéliens lui rendent son corps. Quand ils l’ont fait, il a fallu retarder le rituel funéraire, la dépouille, gelée, ne pouvant être enterrée dignement.

Bassim Salah, 38 ans, a été abattu fin novembre à Jérusalem par des policiers israéliens alors qu’il agressait l’un d’eux au couteau selon la police.

Son cadavre, comme celui de dizaines d’autres auteurs ou auteurs présumés d’attaques, est devenu l’objet d’une macabre confrontation, par-delà la mort, entre l’affliction et le sens du sacré chez les proches, et les calculs sécuritaires et politiques chez les Israéliens.

Le frère de Bassim Salah, Saad, a fixé en photo sur son portable la vision d’effroi qui a saisi les siens quand, soulagés de pouvoir enfin entreprendre leur travail de deuil, ils ont récupéré son corps via le Croissant rouge palestinien.

Pendant un mois, sa famille, qui vit à Naplouse en Cisjordanie occupée, avait réclamé ses restes, alors que selon la tradition musulmane, les corps sont enterrés juste après le décès. "On voulait seulement l’enterrer. Enterrer un mort, c’est l’honorer", dit Saad.

Mais il a fallu encore retarder son enterrement, car sa dépouille était figée dans une posture incongrue, apparemment après être restée dans la chambre froide d’une morgue. Il a fallu "laisser fondre le bloc de glace pendant une journée", raconte son frère.

Devant l’enchaînement des violences, Israël a annoncé qu’il ne restituerait plus les corps des auteurs d’attentats aux familles. Cette confiscation faisait partie d’une batterie de mesures vigoureuses, contestées pour certaines par les défenseurs des droits de l’Homme.

En réalité, elle a vite été remise en cause, non seulement à cause de l’indignation dans l’opinion palestinienne, mais aussi à cause des objections au sein du gouvernement israélien quant à son efficacité et peut-être sa moralité.

Jusqu’à 56 corps dans les morgues

La pratique a surtout consisté à retarder la restitution des dépouilles, parfois jusqu’à plus de trois mois.

Les violences ont fait 156 morts palestiniens et 24 israéliens depuis le 1er octobre, selon un décompte de l’AFP. La plupart des Palestiniens tués sont les auteurs ou les auteurs présumés d’attentats.

Au plus fort des confiscations, Israël a retenu 56 dépouilles, selon la campagne palestinienne qui s’est créée sur le sujet.

Puis, entre fin décembre et début janvier, des dizaines de corps ont été rendus. Abdallah Abou Hilal, docteur au centre médical d’Abou Dis près de Jérusalem, a vu défiler les corps pétrifiés par la glace. La dépouille de Mazen Aribeh, abattu à 37 ans, "était tellement congelée qu’on a dû s’y mettre à vingt pour la transporter", dit-il à l’AFP.

"A voir l’état des corps, des têtes, les Israéliens doivent jeter les corps dans les réfrigérateurs sans la moindre précaution", ajoute-t-il.

Israël détient encore dix corps de Palestiniens, tous de Jérusalem-Est. C’est la police, sous l’autorité du ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan, qui opère dans cette partie arabe de la ville occupée par Israël. L’armée, elle, a la maîtrise des opérations en Cisjordanie.

’Pas de nuit’ !

"Les familles des terroristes font de leurs funérailles des manifestations de soutien au terrorisme et des appels au meurtre, c’est inacceptable", a justifié M. Erdan. La presse israélienne a rapporté les profondes réserves du ministre de la Défense Moshé Yaalon et d’une partie de l’état-major. Pour eux, priver les Palestiniens d’un rituel intangible "accentue les tensions", dit à l’AFP un responsable.

Les généraux s’inquiéteraient aussi qu’une pratique de l’armée soit assimilée à celles de leurs ennemis du Hamas palestinien ou du Hezbollah libanais, coutumiers de marchander les corps israéliens.

Au final, le gouvernement aurait décidé de laisser leur liberté de manoeuvre aux ministres concernés, selon le quotidien Haaretz.

Même quand il restitue les corps, Israël pose ses conditions. Certains enterrements doivent avoir lieu de nuit, avec un nombre limité de personnes.

Des familles en deuil ont rapporté avoir dû verser des milliers de shekels de caution (1.000 shekels = 250 dollars), non restitués si les funérailles ne satisfaisaient pas aux exigences israéliennes. Ce dépôt de garantie a laissé à certains Palestiniens l’impression de payer pour la dépouille de leurs enfants.

A Jérusalem-Est, Mohammed Aliane, attend toujours le corps de son fils Bahaa, 22 ans, abattu après avoir tué avec un autre Palestinien trois personnes mi-octobre. Israël a détruit la maison familiale et garde son corps.

Mais son père jure qu’il tiendra bon. "Mon fils, je ne l’enterrerai ni de nuit, ni contre une caution, ni en dehors de Jérusalem".