En finir avec « la farce » des négo­cia­tions de paix, dis­soudre l’Autorité palestinienne

Alain Gresh, mardi 10 avril 2012

(Yossi Beilin ), l’homme qui envoie cette lettre à Mahmoud Abbas, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, n’est pas n’importe qui en Israël, même s’il s’est retiré de la politique.

Il a été l’un des artisans de la négo­ciation de ce qui devait s’appeler les accords d’Oslo. Il fut ministre des gou­ver­ne­ments Rabin puis Barak et a mené les pour­parlers de la der­nière chance à Taba, en janvier 2001, alors qu’avait éclaté la seconde Intifada et que les Israé­liens s’apprêtaient à aller aux urnes et à ren­verser le gou­ver­nement dirigé par les travaillistes.

Yossi Beilin fut aussi le signa­taire, avec Yasser Abdel Rabbo, des accords de Genève d’octobre 2003, qui pro­po­saient une solution au conflit (lire le dossier du Monde diplo­ma­tique de décembre 2003.)

La lettre qu’il vient d’envoyer à Mahmoud Abbas est d’autant plus signi­fi­cative. Il appelle le pré­sident pales­tinien à « end this farce » (Foreign Policy, 4 avril 2012) — mettre un terme à cette farce des négo­cia­tions [1].

« J’avoue que je n’aurais jamais cru que le moment vien­drait où il fau­drait que je vous écrive ces mots. Je le fais parce que le pré­sident amé­ricain Barack Obama vous a convaincu de ne pas annoncer main­tenant le déman­tè­lement des ins­ti­tu­tions de l’Autorité pales­ti­nienne et de “rendre les clés” à Israël. Parce qu’il n’y a jamais eu de négo­cia­tions sérieuses avec le gou­ver­nement du premier ministre Ben­jamin Neta­nyahou au cours des trois der­nières années, et parce que vous ne vouliez pas per­pétuer le mythe selon lequel un dia­logue constructif exis­terait, vous avez été très tenté de déclarer la mort du pro­cessus de la paix — mais le pré­sident amé­ricain vous a exhorté à main­tenir le statu quo. C’est une erreur d’accepter la demande d’Obama, et vous pouvez y remédier. »

Après avoir fait un éloge soutenu des accords d’Oslo et renvoyé dos à dos les extré­mistes des deux bords, l’ancien ministre poursuit :

« Vous et moi com­prenons que la situation actuelle est une bombe à retar­dement. De mon point de vue, ce qui est en jeu, c’est la dis­pa­rition d’Israël en tant qu’Etat juif et démo­cra­tique. Du vôtre, c’est la fin de la pers­pective d’un Etat pales­tinien indé­pendant. Et de nos deux points de vue, l’échec de la solution à deux Etats risque de déboucher sur le retour d’une ter­rible violence.

Toute per­sonne qui souscrit à cette analyse se doit de prendre des mesures. Vous pouvez le faire et, pour franchir cette étape, vous n’avez pas besoin d’un par­te­naire. Déclarer la fin du pro­cessus d’Oslo — jus­tifiée par le fait que le chemin vers un accord per­manent est bloqué — est la plus rai­son­nable des options non vio­lentes pour remettre le sujet à l’ordre du jour et relancer les efforts en vue d’un réglement définitif.

Dis­soudre l’Autorité pales­ti­nienne et donner le contrôle des affaires quo­ti­diennes à Israël serait une ini­tiative que per­sonne ne pourrait ignorer. Cela n’a rien à voir avec une mani­fes­tation devant la muni­ci­palité de Ramallah, ou un appel à l’Organisation des Nations unies pour obtenir un statut d’Etat membre. Il s’agit d’une décision que vous pouvez prendre seul, une décision qui obligera les autres à répondre.

Je sais combien cela est dif­ficile. Je sais combien de dizaines de mil­liers de per­sonnes dépendent de l’Autorité pales­ti­nienne pour vivre. Je suis en mesure d’apprécier tout ce que vous et le premier ministre Salam Fayyad avez accompli — la création d’institutions pales­ti­niennes, la crois­sance de l’économie dans des condi­tions impos­sibles, le ren­for­cement de la sécurité en Cisjordanie. »

On peut être plus que sceptique face à cet éloge, mais passons…

« Après tous ces efforts, cependant, vous avez encore besoin de sup­plier le gou­ver­nement israélien de débloquer l’argent des revenus de la douane ; il vous faut encore mendier auprès des répu­bli­cains au Congrès des Etats-​​Unis le transfert des fonds à l’Autorité palestinienne » (…)

« N’hésitez pas un instant ! N’acceptez pas la demande du pré­sident Obama, qui veut sim­plement qu’on le laisse tran­quille avant la pré­si­den­tielle. Ne laissez pas le premier ministre Neta­nyahou se cacher der­rière la feuille de vigne de l’Autorité pales­ti­nienne : imposez-​​lui, une fois de plus, la res­pon­sa­bilité du sort de 4 mil­lions de Pales­ti­niens. Restez à la tête de l’Organisation de libé­ration de la Palestine, qui vous donnera le pouvoir de diriger les négo­cia­tions poli­tiques, si et quand elles reprennent.

« Mais pour le bien de votre propre peuple, et pour l’amour de la paix, vous ne pouvez pas laisser cette farce se poursuivre.

« Il est pos­sible, bien sûr, que la dis­pa­rition d’Oslo ne soit pas suivie par la reprise de pour­parlers de paix vers une solution défi­nitive. Mais dans ce cas, au moins ce ne sera pas vous — l’homme qui se tenait à côté du berceau du pro­cessus d’Oslo — qui serez res­pon­sable de n’avoir pas su empêcher la dis­torsion totale et com­plète de ce pro­cessus par ses adver­saires pales­ti­niens et israéliens. »

Le pro­cessus de paix ouvert à Oslo est mort et enterré. Il serait temps que les res­pon­sables euro­péens le recon­naissent et arrêtent de réclamer la reprise de négo­cia­tions « sans condi­tions » entre les deux parties.

Notons cet éditorial de Thomas Friedman, ce jour­na­liste amé­ricain qui expli­quait depuis le début des révoltes arabes que celles-​​ci n’avaient pas de pro­gramme de poli­tique inter­na­tionale et n’étaient pas inté­ressées par la Palestine (« A Middle East Twofer » [Au Proche-​​Orient, deux pro­duits pour le prix d’un], The New York Times, 3 avril 2012. Il appelle à résoudre d’urgence le conflit israélo-​​palestinien car, écrit-​​il, « si la vio­lence reprenait en Cis­jor­danie, il n’y aura pas de pare-​​feu — le rôle joué par l’ancien pré­sident Mou­barak — pour empêcher les flammes de se pro­pager dans les rues égyptiennes ».

[1] voir aussi Gilles Paris sur le blog du Monde Guerre ou Paix le 06 avril 2012 Israël-​​​​Palestine : la paix ? Jamais !

C’est un curieux ouvrage que publient les éditions du Cygne. Consacré au Réveil du monde arabe, il se livre à un exercice auquel très peu d’auteurs osent sacrifier : la pros­pective. L’audacieux, Gilles Chenève, est un ancien des ser­vices de ren­sei­gnement français pas­sionné par le Proche-​​​​Orient.

Pour le sujet qui nous inté­resse (l’un des douze scé­narios exa­minés), il part d’un pos­tulat : "le pro­blème pales­tinien évacué vers l’extérieur d’Israël". Le point de départ de cette analyse a déjà été ren­contré ici : la vacuité du pro­cessus de paix auquel même l’un de ses concep­teurs israé­liens, Yossi Beilin, ne croit plus puisqu’il demande même publi­quement aux Pales­ti­niens "d’arrêter cette farce".

Partant du principe d’un échec défi­nitif d’Oslo, Gilles Chenève parie donc à moyen terme sur "l’adossement de la Cis­jor­danie à la Jor­danie", et la trans­for­mation de facto de Gaza "en pro­vince égyp­tienne". Pour chacune de ces deux hypo­thèses, l’auteur dresse une balance avantages/​​inconvénients pour les acteurs concernés, ce qui rend l’ouvrage au premier abord un peu décon­certant, mais assez vite sti­mulant. Le résultat final est ico­no­claste sans volonté de pro­voquer, et devra être relu avec intérêt dans une ou deux décennies.