En exil dans leur patrie

Meron Benvenisti, jeudi 29 mai 2008

Divers et variés sont les argu­ments des Israé­liens [juifs] face au défi que repré­sente le jour de la Nakba que les Pales­ti­niens opposent au jour de l’Indépendance [d’Israël] en mettant sur les Israé­liens [juifs] la res­pon­sa­bilité totale et sans réserve de leur tragédie.

C’est de la pro­vo­cation contre l’existence même de l’Etat et un appel à sa des­truction, affirment les Israé­liens [juifs]. Et en plus, les Arabes eux-​​mêmes sont res­pon­sables de leur tra­gédie parce que ce sont eux qui ont lancé la guerre : qu’on ne vienne pas alors accuser celui qui se défend. En outre, à la guerre, on porte atteinte à des civils et des actes de cruauté sont commis des deux côtés. Il est aussi allégué que même si des expul­sions ont eu lieu, il n’est pas pos­sible d’y porter remède parce que cela consti­tuerait un pré­cédent sus­cep­tible de fis­surer le sen­timent de la « droiture du chemin poursuivi ».

Il est facile de faire porter par Israël l’entière res­pon­sa­bilité, sa vic­toire ayant amené la des­truction d’une com­mu­nauté entière. De l’autre côté, il est facile de dénier cette culpa­bilité avec des argu­ments généraux et des ana­lyses his­to­riques per­mettant d’évacuer et de brouiller des faits graves noyés dans les détails qui com­posent la tra­gédie pales­ti­nienne. Ce qui permet alors la non prise en compte et la dis­si­mu­lation der­rière des slogans.

Dans ce contexte, la prin­cipale mani­fes­tation, orga­nisée à Tzippori /​ Saf­fouriya, focalise l’attention sur un de ces faits révol­tants et repous­sants consti­tutifs de la Nakba que veulent ignorer ceux qui la traite comme le résultat de la guerre « qui nous a été imposée ». Il s’agit de l’expulsion des habi­tants arabes (déjà citoyens israé­liens) de leurs vil­lages après la fin des hos­ti­lités, afin de faire de la place pour l’installation des nou­veaux immi­grants. Des cen­taines d’habitants de Saf­fouriya qui avaient été comptés, chez eux, dans le premier recen­sement de la popu­lation israé­lienne, ont été forcés à grimper sur des camions en janvier 1949 et ont été expulsés vers des vil­lages des alentours.

Les auto­rités convoi­taient les 55 000 dounams [5 500 ha] de terres de ce riche village et, à la fin de 1949, un moshav s’est établi à cet endroit. Les ‘présents-​​absents’ de Saf­fouriya ont construit un quartier à Nazareth dont les maisons ont vue sur leur village natal. Un sort com­pa­rable a touché 15 autres vil­lages dont les habi­tants res­tants ont été chassés après la guerre sans aucune base légale. Dans quelques cas, la Cour suprême a donné ordre qu’on les ramène chez eux mais l’ordre n’a pas été exécuté. Au total : deux vil­lages en Galilée cen­trale, quatre en Galilée occi­dentale, trois dans le Doigt de la Galilée, plu­sieurs hameaux [Khirbout] dans le Tri­angle, un en Haute Galilée et deux dans les col­lines de Judée, outre Ikrit et Biram.

L’expulsion ne fut pas le fruit d’une ini­tiative locale, mais bien gou­ver­ne­mentale. Des déci­sions d’expulsions pour les besoins d’un peu­plement par des Juifs, furent adoptées à l’égard de dix autres vil­lages habités : six en Galilée cen­trale, un en Galilée occi­dentale, deux sur la côte du Carmel et un dans la région de Jéru­salem. Ces projets-​​là n’ont pas été mis en œuvre.

Les déra­cinés qui ont trouvé refuge dans des vil­lages des alen­tours de leur localité aban­donnée, ont pu voir comment on s’installait dans leurs maisons, comment on tra­vaillait leurs terres. Pour eux, ce n’était pas un exil lointain mais un exil dans leur patrie. Aucun pré­texte lié à la « guerre faisant rage » ou à la consti­tution d’un « pré­cédent du droit au retour » ne peut être invoqué pour expliquer cette injustice his­to­rique qui se pro­longe. Le déni, qui suscite une rage impuis­sante, conduit for­cément à des mani­fes­ta­tions dures. Plus les années passent et plus la frus­tration et le sen­timent d’injustice se renforcent.

Pour ce qui est du « pré­cédent », il faut ren­verser l’argument et faire de la répa­ration de l’injustice un pré­cédent de bonne volonté et une pre­mière étape sur le long chemin de la solution au pro­blème des réfugiés et du partage de la res­pon­sa­bilité dans la Nakba. Les ‘présents-​​absents’ n’aspirent pas à chasser les Juifs de leurs maisons mais demandent qu’on leur alloue des ter­rains sur une partie de leurs terres et qu’on les laisse réha­bi­liter leurs cime­tières et leurs mos­quées détruites. L’inventaire des sols non cultivés dans la plupart des vil­lages dont ils ont été chassés de manière illégale, permet cette solution.

Dans l’ambiance qui règne actuel­lement, avancer pareille pro­po­sition sera bien sûr considéré comme de la naïveté, si pas comme une hérésie ; mais le seul fait de sou­lever une nou­velle fois le pro­blème effacera peut-​​être la bonne conscience satis­faite et ren­forcera la prise de conscience de la douleur de ceux qui, depuis 60 ans, assistent à la ruine de leurs maisons.