En attendant l’après-Annapolis

Ahmed Loutfi, Chaimaa Abdel-​​Hamid, vendredi 30 novembre 2007

La réunion orga­nisée aux Etats-​​Unis sur le règlement de la crise palestino-​​israélienne prend l’aspect d’un congrès céré­monial à l’heure où les diver­gences sur les dos­siers fon­da­mentaux paraissent insurmontables.

Ça passe ou ça casse … C’est un peu la question clef de cette confé­rence d’Annapolis, où le pré­sident amé­ricain George W. Bush a invité des res­pon­sables israé­liens, pales­ti­niens et de 40 autres pays, dont 15 pays arabes, à une réunion censée relancer le pro­cessus de paix au Proche-​​Orient en panne depuis sept ans. Le chef de l’exécutif amé­ricain qui agit un peu comme une sorte d’empereur romain voulant mettre de l’ordre dans les marches orien­tales de l’empire où les popu­la­tions locales sont en colère, se révoltant parfois contrés par une gar­nison qui n’est autre qu’Israël, a choisi la ville d’Annapolis pour ce congrès. C’est la capitale de l’Etat du Maryland. Située en bord de mer, sur la baie de Che­sa­peake, elle fait partie inté­grante de la grande agglo­mé­ration qui regroupe Washington DC et Bal­timore, la plus grande ville du Maryland. En 2000, sa popu­lation était de 35 838 habitants.

La ville abrite l’Académie navale d’Annapolis (en anglais United States Naval Academy) et le St John’s College. Aujourd’hui, elle est célèbre pour son archi­tecture géor­gienne et le nau­tisme à voile dans la baie de Che­sa­peake. Là peut-​​être, le climat sera favo­rable à quelque chose, un point de départ vers des négo­cia­tions. Oui des négo­cia­tions nou­velles. il y en a tel­lement eu de mani­fes­ta­tions de ce genre que l’on peut oublier l’une ou l’autre. A des mil­liers de kilo­mètres d’Annapolis à Gaza, lieu enclavé où les Pales­ti­niens sous la maî­trise d’un Hamas dia­bolisé, vivent les moments dif­fi­ciles, sans grand espoir de chan­gement, minés aussi par la direction bicé­phale avec l’Autorité pales­ti­nienne (en Cis­jor­danie) la seule inter­na­tio­na­lement reconnue. Pour eux, c’est jus­tement « ça passe ou ça casse ». D’ailleurs, un mar­chand de sou­venirs de Gaza propose à ses clients un « mug » à casser si les attentes sus­citées par cette réunion ne sont pas au rendez-​​vous. Symbole d’espoir, la tasse « ça passe ou ça casse » est ornée d’une colombe et d’un rameau d’olivier, mais signe de doute, elle est vendue avec des ins­truc­tions pour la briser si la confé­rence fait un « flop ». « Ce sou­venir est fait pour être conservé, mais, en cas d’échec de la confé­rence, brisez-​​le », est-​​il écrit sur le « mug » du mar­chand Tareq Abou-​​Dayya à Gaza, qui se vend comme des petits pains malgré son prix rela­ti­vement coquet de 2,50 dollars la pièce.

En fait, chacun s’est rendu avec son propre agenda bien connu de tous pour une ren­contre pro­to­co­laire où déjà l’on savait que ce qui compte c’est ce qui inter­viendra après.

L’après-Annapolis compte bien plus qu’Annapolis même. D’ailleurs, ce sont les Etats-​​Unis eux-​​mêmes qui l’ont affirmé d’emblée et bien avant la réunion. Washington table sur ce qui viendra après et la secré­taire d’Etat amé­ri­caine, Condo­leezza Rice, estime que « le lan­cement des négo­cia­tions palestino-​​israéliennes suf­firait en soi à faire de la réunion un succès ». Et tout se passe comme si le pré­sident Bush voulait redorer son blason et faire quelque chose. D’ailleurs, le négo­ciateur pales­tinien Ahmad Qoréi à son arrivée avec Mahmoud Abbass à Washingon a bien émis l’espoir que l’on arrive à un règlement vers 2008 avant la fin du mandat du pré­sident Bush. Même son de cloche chez les Israé­liens. Le premier ministre Ehud Olmert a jugé pos­sible de par­venir à un accord défi­nitif en 2008.

Un flou artistique

Des espoirs loin­tains comme cela était le cas dès le départ. Dès Camp David pour ne pas remonter à plus loin. Nombre d’experts jugent que la situation est plus com­plexe encore que lors de Camp David en 2000. L’opposition d’Israël au partage de Jéru­salem est plus intense, car les colonies juives ont été agrandies. De plus, Israël table sur les roquettes tirées à partir de Gaza par les mili­ciens du Hamas et de la division inter­pa­les­ti­nienne pour retarder toute ouverture. « A part des dis­cours et une décla­ration commune, pas grand-​​chose », sou­li­gnait le quo­tidien Maariv : un énième appel du pré­sident amé­ricain George W. Bush à la création d’un Etat pales­tinien viable, la fin des vio­lences, le gel de la colo­ni­sation et bien d’autres.

Quelle utilité donc ? N’est-ce pas des choses décidées ? Le poli­to­logue Saïd Okacha du Centre d’Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram récuse même l’idée qu’Annapolis va pré­parer quelque chose pour un pro­chain avenir. « Il n’est même pas question de l’après-Annapolis que ce soit pour les Amé­ri­cains ou pour les par­ti­ci­pants dont les décla­ra­tions et com­mu­niqués ne reflètent qu’une idée : il ne s’agit que d’un forum de dis­cus­sions. Voire, c’est le contraire qui est vrai. Cette ren­contre mar­quera la fin du méca­nisme des négo­cia­tions qui a com­mencé avec Camp David et s’est ter­minée par la Feuille de route en passant par bien d’autres ». Il jus­tifie son pes­si­misme par le fait que « le minimum des exi­gences pales­ti­niennes est le retour aux fron­tières de juin 1967. Ceci est impos­sible pour Israël ». Pour ce spé­cia­liste du dossier palestino-​​israélien, il y aurait quand même une « nou­velle voie de règlement qui s’articulerait sur des congrès inter­na­tionaux et l’élargissement de la question pour arriver à un échange des ter­ri­toires entre les pays de la région en tant que tels ». Des échanges d’intérêts plus qu’un focus pour cette question pales­ti­nienne. Des vues que pourrait confirmer l’état actuel des choses dans la région. Une fois de plus, cette Amé­rique embourbée au Moyen-​​Orient affrontant l’Iran vou­drait se servir de son gen­darme qui est Israël pour tenter de s’en sortir. Des vues que cer­taines évolu­tions ne manquent de confirmer. La par­ti­ci­pation de la Syrie par exemple qui a donné pour condition l’ouverture du dossier du Golan, une démarche en soli­taire de Damas naguère par­tisan pur et dur de la cause palestinienne .

D’ailleurs, c’est presque en ordre dis­persé que les Arabes ont par­ticipé, et la ministre israé­lienne des Affaires étran­gères, Tzipi Livni, qui a salué les pays arabes par­ti­ci­pants à la réunion, a estimé qu’ils ne devraient pas se mêler des dis­cus­sions bila­té­rales israélo-​​palestiniennes. « Le monde arabe n’est pas supposé définir les termes des négo­cia­tions ou s’y impliquer », a dit Livni. De quoi ajouter à la confusion et au désaccord fon­da­mental entre les deux parties.

En fait, Israé­liens et Pales­ti­niens se sont rendus à Anna­polis sans s’accorder sur un document commun fixant les contours d’un règlement en vue de la création d’un Etat pales­tinien indé­pendant. Les négo­cia­tions ont connu de sérieuses dif­fi­cultés, comme l’a déclaré le négo­ciateur pales­tinien, Saeb Eraqat. Mais tou­jours est-​​il que l’on regarde au-​​delà de la ren­contre. Emad Gad, rédacteur en chef d’Israeli Digest publié par le Centre d’Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram, considère que de « grandes chances sont ouvertes. Ces négo­cia­tions donnent lieu à plus haut degré d’optimisme et consti­tuent une approche réa­liste de cer­tains dos­siers comme celui des réfugiés et de Jéru­salem. Cela accorde une plus grande chance qu’Oslo et Camp David ». Pour lui, les der­nières ren­contres, au nombre de dix, entre Olmert et Abbass ont aidé « à une entente sur cer­tains points, même si elles ont révélé des diver­gences sur d’autres, dont ces com­pen­sa­tions de 85 mil­liards de dollars pour les réfugiés pales­ti­niens ». Pour Gad, deux fac­teurs impor­tants jouent en faveur de sa théorie. D’une part, après l’échec de Camp David II, en 2000, sept ans de conflits et d’affrontements san­glants ont suivi. De quoi donner à réfléchir à toutes les parties. D’autre part, la per­son­nalité d’Abou-Mazen fait de lui un par­tisan des solu­tions réa­listes. « Ses rap­ports avec les Israé­liens sont solides. Il n’a pas les mêmes calculs qu’avait un Arafat quant à la prise de décision pour une solution défi­nitive », ajoute Gad.

Le facteur Hamas

S’empresser de régler reste aussi jus­tifié par une crainte d’une aug­men­tation de l’influence du Hamas. L’organisation fer­mement opposée à la confé­rence a indiqué que le peuple pales­tinien « ne tien­drait pas compte des éven­tuelles déci­sions prises à la réunion. Elles n’engageront pas le peuple pales­tinien car celui-​​ci n’autorise per­sonne, qu’il soit arabe ou pales­tinien, à tirer un trait sur ses droits », a lancé le porte-​​parole du Hamas, Fawzi Barhoum. Tout aussi ferme, le chef du gou­ver­nement du Hamas à Gaza, Ismaïl Haniyeh, a déclaré que « per­sonne n’est mandaté pour renoncer aux droits du peuple pales­tinien, et en par­ti­culier le droit au retour des réfugiés ». A ces prises de position fermes, il a ajouté une volonté de résis­tance, de mul­ti­plier les attaques contre les forces israé­liennes à Gaza et en Cis­jor­danie après la réunion. « La période qui va suivre la confé­rence d’Annapolis verra une aug­men­tation par tous les moyens et les formes de la résis­tance, dans la bande de Gaza et en Cis­jor­danie, contre l’occupation sio­niste », a affirmé le bras droit du chef du Hamas, Khaled Mechaal, Moussa Abou-​​Marzouk, dans un com­mu­niqué publié sur le site Internet du Hamas.

Si le Hamas paraît aussi résolu, c’est parce qu’il est sûr que le pro­cessus qui a mené à Anna­polis et qui en découlera ne mènera à rien. Autrement il ne se serait pas aliéné un monde arabe qu’il indispose et l’Occident qui le qua­lifie de ter­ro­riste. Fuite en avant ? Pour Okacha, l’après-Annapolis pour le Hamas donne lieu à deux pos­si­bi­lités : « La pre­mière serait qu’il craint un accord entre Arabes et Israé­liens qui l’isolerait davantage et l’obligerait de se retirer de la scène. La deuxième serait beaucoup plus de tension et de vio­lence sur la scène pales­ti­nienne ». Pour le poli­to­logue, ce mou­vement doit voir les choses de manière prag­ma­tique, sinon « il serait le seul perdant, Israël ayant les moyens de couper les ache­mi­ne­ments de pétrole et d’électricité ».

Le rideau est de toute façon levé sur un premier acte d’un théâtre iti­nérant. La suite se déroulera, mais l’épilogue est-​​il pour demain ou après demain ou même plus tard encore ?.

 [1]

[1] Les réso­lu­tions men­tionnées dans le carton d’invitation

— Réso­lution 194 adoptée en 1948

l’Assemblée générale de l’Onu a adopté la résolution 194 qui a proposé des mesures pour le réta­blis­sement de la paix et parlé du droit du retour des réfugiés qui désirent rentrer dans leurs foyers le plus tôt pos­sible et de vivre en paix avec leurs voisins. Selon la réso­lution, des indem­nités doivent être payées à titre de com­pen­sation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé.

— Réso­lution 242 adoptée en 1967

La réso­lution stipule l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-​​​​Orient et le retrait des forces armées israé­liennes des ter­ri­toires occupés. La recon­nais­sance de la sou­ve­raineté, de l’intégrité ter­ri­to­riale et de l’indépendance poli­tique de chaque Etat de la région et de leur droit de vivre en paix à l’intérieur des fron­tières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de force.

— Réso­lution 338 adoptée en 1973

Celle-​​​​ci stipule l’application immé­diate de la résolution 242 et demande à toutes les parties de cesser le feu et de mettre fin à toute activité mili­taire immé­dia­tement, douze heures au plus tard après le moment de l’adoption de cette réso­lution. Et que des négo­cia­tions com­mencent entre les parties en cause sous des aus­pices appro­priées en vue d’instaurer une paix juste et durable au Moyen-​​​​Orient.

— Réso­lution 1 515 adoptée en 2003

Cette réso­lution approuve la Feuille de route du Quar­tette comme un règlement per­manent au conflit israélo-​​​​palestinien, acceptée par Israël et l’Autorité pales­ti­nienne. La Feuille de route était des­tinée à aboutir, par étapes, à un règlement per­manent au conflit israélo-​​​​palestinien, sur la base du principe de l’existence de deux Etats.

— L’initiative de paix arabe (mars 2002) Elle propose des rela­tions nor­males avec Israël, en échange d’un retrait des ter­ri­toires occupés depuis 1967, dont le plateau du Golan, la création d’un Etat pales­tinien avec Jérusalem-​​​​Est pour capitale et une solution juste à la question des réfugiés basée sur la réso­lution 194 de l’Assemblée générale des Nations-​​​​Unies réclamant le droit au retour ou aux com­pen­sa­tions. [[ http://​hebdo​.ahram​.org​.eg/​a​r​a​b​/​a​h​r​a​m​/​2007​/​​11​/​​28​/​​l​e​v​e​3.htm