En Palestine, un journaliste se laisse mourir pour protester contre sa détention

Piotr Smolar, Le Monde, mercredi 24 février 2016

Le journaliste palestinien Mohammed al-Qeq sur son lit d'hôpital pendant sa grève de la faim, le 10 février 2016 à Afula, dans le nord d'Israël. Ariel Schalit / AP

Lettre de Jérusalem. Il se laisse mourir. Lentement, obstinément. Mohammed Al-Qeq est allongé sur un lit d’hôpital dans la ville d’Afula, dans le nord d’Israël. Ce journaliste de 33 ans est en grève de la faim depuis près de trois mois.

Officiellement, il n’accepte que de boire de l’eau. On ne sait si des compléments alimentaires y sont ajoutés. Mais une vidéo, tournée par des proches, le montre décharné et barbu comme un naufragé sur une île. Il souffre de problèmes d’audition, d’élocution, de douleurs aux jambes et à la tête. Il refuse de s’alimenter et de se faire soigner tant qu’il n’aura pas recouvré la liberté et obtenu un rapatriement en Cisjordanie.

L’équipe médicale qui s’occupe de lui à l’hôpital HaEmek a décidé de respecter son choix, allant à l’encontre du comité d’éthique de l’établissement, qui prônait l’alimentation forcée, comme la loi l’y autorise. Même s’il arrêtait, ce mercredi 24 février, sa grève de la faim, après quatre-vingt-douze jours, les séquelles physiques seraient sérieuses.

Mohammed Al-Qeq est un journaliste pigiste, travaillant en Cisjordanie pour un bouquet de chaînes saoudiennes, Almajd. Il a été actif au sein du Bloc islamique, le mouvement étudiant du Hamas à l’université de Bir-Zeit, et entretient des contacts avec des cadres du mouvement islamique dans la bande de Gaza, selon le Shin Beth, le service de sécurité intérieur, pour lequel Qeq représente une « menace ». C’est, explique-t-on, un activiste du Hamas, qui a déjà été détenu pour des activités liées au terrorisme. « Il n’appartient pas au Hamas, sinon il aurait été inculpé et jugé », assure son avocat, Ashraf Abou Snaineh.

Dimension politique

Il a été arrêté le 21 novembre 2015, à Abou Qash, près de Ramallah, où il vit avec sa femme et leurs deux enfants. Il a entamé sa grève de la faim quatre jours plus tard, pour dénoncer les mauvais traitements subis lors de son interrogatoire. Le 20 décembre, il a été placé en détention administrative pour six mois, la durée habituelle, reconductible à volonté. Son action s’est longtemps heurtée à une certaine indifférence. Un cas de détention abusive, un parmi tant d’autres.

Il est admis depuis longtemps qu’il existe un traitement judiciaire particulier pour les Palestiniens, très différent de celui réservé aux Israéliens, même si certains extrémistes juifs ont fait récemment l’expérience de la détention administrative.

Le 18 janvier, l’ambassadeur américain à Tel-Aviv, Dan Shapiro, a noté publiquement l’existence d’un système répressif à deux vitesses et à sévérité variable, s’attirant les foudres du gouvernement. Le diplomate a dû, tête basse, reconnaître par la suite un « timing » inapproprié.

Mais le refus du journaliste d’accepter tout aménagement ou compromis autre que sa liberté a fini par provoquer un dilemme au sein du gouvernement et de la justice. L’affaire a pris une dimension politique. Lors d’une rencontre avec John Kerry, à Amman, dimanche 21 février, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a demandé au secrétaire d’Etat américain d’intercéder auprès des Israéliens afin que Mohammed Al-Qeq soit libéré. A maintes reprises, l’ONU a appelé l’Etat hébreu à mettre un terme à la pratique de la détention administrative.

Manifestation de palestiniens contre la détention administrative du journaliste Mohammed Al-Qeq, à Jérusalemn, le 18 février 2016. AHMAD GHARABLI / AFP

Négociations intenses

Le système sécuritaire déteste se déjuger dans ce domaine sensible. Pourtant, le 4 février, dans une décision étonnante, la Haute Cour de justice a « suspendu » la détention du journaliste, mais sans l’autoriser à quitter l’hôpital, où il demeure sous bonne garde. Voilà l’affaire entrée dans une zone grise totale, du point de vue du droit.

Des négociations intenses, avec de nombreux intervenants, ont été ouvertes pour parvenir à un compromis qui lui sauverait la vie. Les services de sécurité ne veulent pas qu’il soit pris en charge médicalement à Ramallah. Un transfert dans un établissement de Jérusalem-Est a été proposé. Mais le journaliste lui-même refuse d’y être conduit, car l’endroit se trouve encore en territoire sous « occupation israélienne ».

Après Amnesty et d’autres ONG, Hagai El-Ad, le directeur de B’Tselem, qui dénonce année après année les abus des détentions administratives, a adressé une lettre au premier ministre, Benyamin Nétanyahou, afin de demander la remise en liberté immédiate du journaliste, « seule issue morale possible ».

Au 31 décembre 2015, 584 Palestiniens étaient incarcérés en détention administrative dans les prisons israéliennes, dont trois femmes et six mineurs, sur un total de 6 000 détenus palestiniens. Dans leur cas, impossible de connaître exactement la durée de leur peine. Impossible, pour leurs proches et leurs avocats, de prendre connaissance des soupçons ou des détails des preuves retenus contre eux. Pas d’inculpation, pas de procès.

Cette arme administrative redoutable, présentée comme étant de nature préventive, donne une immense latitude aux services de sécurité israéliens. Ils se soustraient ainsi aux contraintes de l’Etat de droit, au nom de l’urgence sécuritaire.