En Palestine, le calme trompeur avant une troisième intifada

Nathan Thrall, International Crisis Group, samedi 21 juillet 2012

Le mois dernier, des experts israé­liens ont averti le Premier ministre Ben­jamin Neta­nyahou et ses conseillers de l’imminence d’une troi­sième intifada

Un jeune Pales­tinien lance une pierre devant le mur de sépa­ration, au poste fron­tière de Qalandia, en mai 2012 (Jack Guez/​AFP)

Quel qu’en soit le cata­lyseur, incendie d’une mosquée ou nou­velles colonies, la cause pro­fonde de l’agitation en Cis­jor­danie réside dans la conviction par­tagée par la plupart des Pales­ti­niens que la stra­tégie de leur pré­sident, Mahmoud Abbas, est dans l’impasse.

Cette stra­tégie poli­tique reposait sur l’idée que la coopé­ration avec Israël en matière de sécurité apai­serait les inquié­tudes de ce dernier, annulant ainsi la jus­ti­fi­cation prin­cipale de la pour­suite de l’occupation de la Cis­jor­danie, et ouvrant la voie à la création d’un Etat palestinien.

Ironie de la situation, nombre d’Israéliens ont pu, grâce au succès de ces efforts, s’offrir le luxe d’oublier l’existence même de l’occupation.

Du fait du calme relatif qui règne en Cis­jor­danie, la majorité des Israé­liens croient désormais que leur Etat peut demeurer à la fois juif et démo­cra­tique sans avoir à céder de territoire.

Les Israéliens satisfaits du statu quo

L’été dernier, des cen­taines de mil­liers d’Israéliens ont mani­festé contre la flambée des prix du fromage et du logement sans que per­sonne n’évoque la situation des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie. Celle-​​ci a tout sim­plement cessé de faire partie des pré­oc­cu­pa­tions prin­ci­pales d’Israël en matière de sécurité.

Il fau­drait que Neta­nyahou soit excep­tion­nel­lement vision­naire ou prêt à com­mettre un suicide poli­tique pour remettre en cause un statu quo qui convient à la grande majorité de la population.

Les Pales­ti­niens, en revanche, voient leurs diri­geants se démener sans obtenir aucun résultat, espérant que leur bonne conduite finira par entraîner la création d’un Etat indé­pendant. Quelles que soient leurs convic­tions poli­tiques, ils sont désormais per­suadés que la question n’est plus de savoir s’il faut faire aug­menter le coût de l’occupation, mais comment y parvenir.

Durant les années 90, Abbas fut l’un des archi­tectes du pro­cessus d’Oslo. Il est vrai­sem­bla­blement le dernier aujourd’hui à y croire encore. Il a un temps cherché à plaire aux jusqu’au-boutistes, menaçant de déman­teler l’Autorité pales­ti­nienne et refusant de négocier sans un gel de la colo­ni­sation, avant de revenir sur ses promesses.

Le système de sécurité palestinien menacé

Le fossé entre sa poli­tique et l’opinion publique s’est creusé à mesure que ses actes ont cessé de refléter ses paroles, conduisant le gou­ver­nement à accroître la répression. Même les plus proches conseillers du pré­sident confient qu’il risque de devenir un nouvel Antoine Lahad, chef de la milice inféodée à Israël durant l’occupation du Sud-​​Liban.

Abbas lui-​​même a reconnu que le pro­cessus de paix était bloqué et que sa poli­tique avait essen­tiel­lement contribué à créer une « situation confor­table » pour Israël, qui n’a aujourd’hui aucun intérêt à accepter le moindre changement.

Les forces de sécurité pales­ti­niennes n’ont plus aucun motif de croire que leurs efforts servent les intérêts nationaux et Israël ne peut compter indé­fi­niment sur l’Autorité pales­ti­nienne pour assurer sa sécurité. La réap­pa­rition récente de la vio­lence à Jénine et les grèves de la faim des pri­son­niers pales­ti­niens ont conduit Abbas à admettre que le système de sécurité ris­quait de s’effondrer.

Un aveu qui faisait écho aux décla­ra­tions de Yuval Diskin, ancien directeur du Shin Bet, selon lequel la seule question qui sub­siste est de savoir à quel moment va surgir l’étincelle qui fera tout exploser.

En cause, l’annihilation de tout espoir pales­tinien d’obtenir un Etat, toutes les ten­ta­tives pales­ti­niennes ayant échoué, à l’image du boycott des emplois et pro­duits des colonies et du revers diplo­ma­tique essuyé par Abbas à l’ONU.

Soulèvement populaire ou résistance armée ?

Deux options sub­sistent : le sou­lè­vement popu­laire et la résis­tance armée. Les divi­sions entre Hamas et Fatah, qui per­çoivent la mobi­li­sation popu­laire comme un prélude à leur ren­ver­sement et à l’émergence d’une nou­velle élite, consti­tuent un obs­tacle à la pre­mière option.

Des mani­fes­ta­tions mas­sives en Cis­jor­danie met­traient les forces pales­ti­niennes face à un dilemme : contenir par tous les moyens toute mani­fes­tation se déroulant à proximité de soldats ou de colons ou mettre fin à la coopé­ration en matière de sécurité.

Un sou­lè­vement pourrait rapi­dement se trans­former en conflit armé, ce qui explique le soutien par­ti­cu­liè­rement discret du gou­ver­nement aux mani­fes­ta­tions heb­do­ma­daires loca­lisées dont les médias occi­dentaux raffolent.

La seconde option satis­ferait, malgré l’apathie générale, nombre de Pales­ti­niens qui estiment que la vio­lence s’est révélée plus efficace que les négo­cia­tions, comme le prouvent d’après eux la signature des accords d’Oslo après la pre­mière intifada, le retrait du Sud-​​Liban en 2000, les dif­fé­rentes ini­tia­tives de paix lancées après la seconde intifada et le retrait israélien de Gaza en 2005.

Pour les plus mili­tants, l’occupation se pour­suivra tant que le prix à payer ne sera pas plus élevé pour Israël. Matti Steinberg, un ancien conseiller israélien à la sécurité, estime qu’« Israël est pris dans un cercle vicieux : il affirme ne pas pouvoir faire la paix tant que la vio­lence perdure, mais n’a plus aucune raison de faire la paix lorsque cesse la violence ».

Der­rière le calme apparent, Abbas a posé les fon­da­tions d’une dan­ge­reuse insta­bilité à venir. Le Hamas, quant à lui, est déjà passé à autre chose. Bassem Naim, ministre de la Santé du mou­vement, m’a confié en novembre : « Israël a eu une occasion rêvée de signer un accord avec Abbas. Mais il a laissé passer sa chance et elle ne se repré­sentera pas. »