"En Palestine, la violence ordinaire génère chez les enfants des troubles psychologiques"

Intimidations, abus, contrôles israéliens des maisons en pleine nuit... Maximilien Zimmermann, psychologue clinicien basé à Jérusalem, constate leurs effets dans la construction des enfants palestiniens.

Cédric Cousseau, L’Obs, mardi 9 août 2016

A Hébron, une jeune Palestinienne de huit ans s’est récemment fait confisquer son vélo par deux soldats armés sous prétexte qu’elle se trouvait sur une portion de route réservée aux Israéliens. Cette illustration de la violence ordinaire a été révélée par B’Tselem, une organisation israélienne composée d’avocats, de journalistes et de membres de la Knesset afin de dénoncer la violation des droits humains dans les territoires occupés.

Elle pose une fois de plus la question des troubles psychologiques générés par ce type d’abus. Pour Médecins du monde, Maximilien Zimmermann coordonne les programmes de santé mentale. Il intervient en Cisjordanie et à Gaza pour apporter assistance aux enfants palestiniens et à leurs familles après des cas de violence. L’humanitaire vient de signer un rapport sur leurs impacts.

Quel regard portez-vous sur la vidéo de cette jeune Palestinienne de 8 ans à qui deux policiers israéliens ont confisqué le vélo ?

Cette vidéo m’a évidemment choqué. Elle reflète tristement le quotidien des Palestiniens. Pas plus tard qu’hier, nos équipes de psychologues se sont rendus dans une famille où des soldats israéliens ont effectué des opérations dites de recherches. Ils sont entrés dans la maison, ont enfoncé les portes et détruit les meubles sous le regard des enfants. Ces derniers ont été extrêmement marqués et ont passé la nuit à vomir.

Il est troublant de constater qu’il n’y a plus d’humanité chez certains soldats, qu’ils voient l’autre comme l’ennemi. Dès lors, tout est possible. Ces opérations de recherche interviennent aussi de manière brutale et arbitraire dans les écoles. Les soldats recherchent un prétendu jeune qui aurait jeté des cailloux. Mais cela ressemble souvent à un prétexte...

Comment ces soldats ont-ils perdu leur humanité, comme vous le dites ?

En tant que travailleur installé ici depuis trois ans, où au moins trois incidents liés aux forces israéliennes sont reportés chaque semaine, je pense qu’il y a perte d’humanité car il y a perte de communication. Il n’y a plus d’échange entre Israéliens et Palestiniens. Le cercle de la haine a fait son œuvre.

Il y a aussi une forme d’impunité car les chefs peuvent inciter à ces violences. Les victimes de ces agissements, quant à elles, n’osent pas porter plainte. Elles craignent des représailles ou de perdre leur autorisation de travailler en Israël. Et quand elles déposent plainte, le dossier est souvent classé sans suite.

Quels sont les effets de ces violences sur les enfants ?

Les enfants que nous assistons psychologiquement ont développé pour 85% d’entre eux des troubles sévères de stress ou d’anxiété. 30% ont des problèmes de concentration à l’école ou intègrent moins rapidement les connaissances scolaires. Ils ont aussi des difficultés à s’endormir. Autre signe de ce stress : des jeunes arrivés à l’âge de l’adolescence font encore pipi au lit.

C’est globalement toute la société qui est affectée. Parler de ses émotions, peurs et souffrances est un tabou. Elles s’expriment donc autrement, de manière somatique. Tant est si bien que le stress est devenu une norme. L’autre conséquence de la peur est le repli, les gens restent chez eux. Ils ne se sentent pas libre de vivre. Et encore moins d’avoir des projets.

Quel est le devenir d’une telle société dont les enfants grandissent dans la violence et l’humiliation de leurs parents ?

Les enfants ont besoin de parents protecteurs pour se construire. Sans cela, les futurs adultes sont fragilisés et souffrent. On voit aussi des enfants qui se révoltent. Alors, soit ils s’engagent pour que les choses changent. Dans une ONG par exemple. Soit ils entrent en confrontation. Ils sont prêts à être blessés pour la cause. L’emploi faisant souvent défaut, lutter peut être la dernière manière d’exister.

On voit aussi dans la société palestinienne le taux de suicide grimper, un autre tabou. Alors, des jeunes trouvent la parade. Ils vont, armés d’un couteau, au devant de soldats. Ils savent ainsi qu’ils ont une "chance" de se faire tirer dessus et de mourir.