En Palestine, la « génération du mur » est dans l’impasse

Les attaques commises ces dernières semaines par des Palestiniens seraient, selon Benjamin Netanyahou, le fruit de la « rencontre entre Ben Laden et Zuckerberg ». Qui sont les véritables acteurs de cette intifada inédite ? Reportage à Jérusalem-Est, Ramallah et Hébron.

Joseph Confavreux, Mediapart, lundi 9 novembre 2015

Jérusalem-Est, Ramallah, Hébron, envoyé spécial

Sur le mur de la chambre à coucher de cette maison promise à une destruction prochaine, dans le quartier de Jabel Mukaber, à Jérusalem-Est, il ne reste que la photo d’un enfant et un diplôme encadré. Écrit en hébreu, il a été décerné par la plus grande compagnie de télécoms israélienne, Bezeq, pour récompenser « l’excellence au travail » d’Allah Abu Jamal et ses dix années de bons et loyaux services.

Le 13 octobre 2015, « l’employé du mois » a pourtant fracassé sa voiture sur un arrêt de bus d’un quartier orthodoxe de Jérusalem-Ouest, tuant un Israélien, puis il a jailli de son véhicule muni d’une arme blanche pour en poignarder un autre, avant d’être lui-même abattu, comme le montrent ces images captées par une caméra de surveillance.

Son frère, Sofiane, affirme pourtant que « sa vie était très calme. Il était sociable et n’avait aucune activité politique. Il parlait couramment hébreu. Il avait une femme, trois enfants, une bonne situation et même la citoyenneté israélienne », contrairement à la majorité des Palestiniens de Jérusalem-Est qui ne disposent que d’un permis de résidence.

Depuis lors, Sofiane a laissé en plan son travail d’électricien et attend, en fumant cigarette sur cigarette, qu’on lui rende le corps d’Allah. « Notre avocat est en train de négocier avec le Shin Beth pour savoir quand on pourra l’enterrer. »

Peut-il expliquer le geste de son cadet ? « Quelques semaines avant qu’il ne commette cette attaque, les Israéliens ont détruit la maison de notre cousin Ghassan. Ça l’a peut-être poussé », avance Sofiane. Ghassan Abu Jamal était l’un des auteurs de l’attentat commis contre la synagogue Kehilat Bnei Torah, dans le quartier de Har Nof, à l’ouest de Jérusalem, le 18 novembre 2014, qui avait fait six morts…

La maison détruite du cousin d'Allah et Sofiane Abu Jamal à Jabel Mukaber. © Joseph Confavreux

« Il y a deux jours, des militaires israéliens sont venus repérer la maison de mon frère, mais aussi celle de ma sœur et de mon père, pour les démolir », poursuit Sofiane, en montrant la porte d’entrée récemment forcée de la grande bâtisse familiale, installée sur les hauteurs du Jabel Mukaber d’où l’on distingue le dôme du Rocher et l’esplanade des Mosquées, au cœur et à l’origine de la tension dans la région.

Cette politique de destruction systématique des maisons des terroristes décédés durant leurs attaques, en forme de représailles post mortem et de punition collective, est prompte à nourrir le cycle de violence et de vengeance qui ensanglante aujourd’hui Israël et la Palestine. Un cycle marqué notamment par plusieurs attaques anti-israéliennes à la voiture-bélier durant l’année 2014 et le meurtre par le feu, l’été dernier, d’un bébé palestinien et de ses parents par des colons extrémistes, et qui s’est accéléré depuis le 1er octobre dernier.

Pourquoi cette intensité accrue d’attaques et de manifestations côté palestinien ? L’explosion de la colonisation, passée de 200 000 colons en 1993 à 570 000 aujourd’hui en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ? Les réponses purement sécuritaires et militaires apportées par le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël ? Les conditions économiques et sociales dégradées de la vie sous occupation ? Ou encore l’impuissance d’une Autorité palestinienne qui ne croit plus elle-même aux paramètres d’Oslo, comme l’a officialisé le président Mahmoud Abbas à la tribune de l’ONU le 30 septembre dernier… ? Tout cela constitue le socle de la colère actuelle. Mais l’embrasement tient aussi à l’entrée en révolte d’une nouvelle génération de jeunes Palestiniens, dans un pays où 70 % de la population a moins de 30 ans.

Décédé à 33 ans, Allah Abu Jamal fait figure de vétéran parmi les 70 Palestiniens morts depuis le début du mois d’octobre, une petite moitié après avoir attaqué des Israéliens et en avoir tué neuf, l’autre après avoir manifesté en Cisjordanie ou à Gaza, et le reste après avoir eu des comportements jugés suspects. Parmi ces 70 « martyrs », comme on les nomme en Palestine, on trouve peu de gens de plus de 25 ans et environ un tiers de mineurs, dont de très jeunes garçons.

« Mon cousin Ahmad Sharaka avait 13 ans lorsqu’il a été tué par balles alors qu’il protestait contre l’occupation », raconte ainsi Mohamed, 24 ans, qui travaille dans une station-service à proximité du check point de Beit El, au nord de Ramallah, en Cisjordanie, devant lequel Ahmad est mort, le 12 octobre dernier.

Impacts de balles sur la station-service à proximité du check point de Beit El. © JC

La Knesset israélienne, dominée par la droite et l’extrême droite, a réagi à cette réalité en votant, par 51 voix contre 17, lundi 2 novembre, une loi introduisant une peine plancher de prison de trois ans pour les enfants âgés de 12 à 16 ans ayant jeté des pierres. La loi gèle en outre les aides sociales attribuées aux parents de mineurs condamnés pour « délits de sécurité, jets de pierres commis pour des motivations nationalistes ou dans le cadre d’activités terroristes ».

Ces jeunes Palestiniens qui se révoltent aujourd’hui sont surnommés ici la « génération du mur », parce qu’ils étaient encore à l’école lorsque fut construite la « barrière de séparation » entre la Cisjordanie et Israël, ou encore la « génération post-Oslo », parce qu’ils sont nés après la signature, en 1993, de ces accords censés régler le conflit israélo-palestinien.

Des « accords » qui paraissent aujourd’hui non seulement caducs, mais relèvent même de la duperie aux yeux de Palestiniens ayant grandi sous les coups de la colonisation, la coupe de l’occupation, la chape d’une Autorité palestinienne corrompue et impotente et le poids de la séparation entre Gaza et la Cisjordanie, décalque de la rivalité entre le Hamas et le Fatah, les principales organisations politiques palestiniennes, presque aussi délégitimées l’une que l’autre auprès des jeunes. « Oslo, cela ne signifie rien pour moi. Je ne sais pas à quoi cela correspondait », lance ainsi Mohamed, avant d’affirmer que les sept balles de caoutchouc qui l’ont touché ne l’empêcheront pas de continuer à protester.

Graffiti dans le quartier d'Issawiya, à Jérusalem-Est. © JC

« Oslo, c’est ce qui nous a détruits en tant que peuple palestinien et en tant qu’êtres humains libres », renchérit même un autre Mohamed, qui préfère également ne pas donner son nom de famille à un journaliste, par crainte de représailles israéliennes. Rencontré à la sortie d’un magasin d’électronique d’Issawiya, un quartier déshérité de Jérusalem-Est, il a 21 ans, une chemise à carreaux repassée, des mocassins noirs, des cheveux gominés, un regard doux, mais aussi 24 arrestations au compteur depuis ses 14 ans. « Notre génération est beaucoup plus déterminée que les précédentes, car on a grandi dans une atmosphère de haine et de meurtres, entre l’intifada Al-Aqsa [déclenchée en 2000 et qui a duré 4 ans – ndlr], et les guerres à Gaza [en 2009, 2012 et 2014 – ndlr] », explique-t-il.

« L’intifada de Jérusalem »

« Je pense que cette génération atteindra les buts que les précédentes générations n’ont pas atteints, parce qu’elle en a vu beaucoup plus », confirme Yassine, 21 ans, qui s’est joint à la discussion et porte un sweat-shirt SodaStream, du nom de cette entreprise cible de la campagne « Boycott, désinvestissement, sanctions » (BDS) pour avoir établi son usine dans la zone industrielle de Maale Adoumin, une des plus grandes colonies israéliennes de Cisjordanie. Yassine y a été employé, avant de devenir jardinier chez des particuliers de Jérusalem-Ouest.

Aujourd’hui, comme hier, il n’est pas allé travailler, même si le blocage de Jérusalem-Est, décrété par le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou pour la première fois depuis l’annexion de cette partie de la ville en 1967, demeure poreux. Les contrôles de l’armée sont aléatoires. Les blocs de béton à l’entrée des quartiers arabes obligent surtout les voitures à ralentir ou les passagers à mettre pied à terre. Et les pans de mur, recouverts de fausse pierre de Jérusalem, placés ici ou là, n’empêchent pas les jets de projectiles vers les colonies voisines, notamment celle d’Armon Hanatziv qui jouxte le quartier de Jabel Mukaber.

Eléments de mur dans le quartier de Jabel Mukaber, à Jérusalem-Est. © JC

Un blocus en demi-teinte donc, comme s’il fallait à la fois mettre sous pression les Palestiniens sans trop acter, dans les faits, une possible division de la ville sainte susceptible de ressembler aux résolutions internationales d’une Jérusalem scindée en deux et « capitale de deux États ».

Pour Yassine, quoi qu’il en soit, « c’est le début d’une intifada ». Nour, lycéenne rencontrée au café Zad, situé dans la principale artère commerçante de Jérusalem-Est, préfère parler de « quasi-intifada ». « Je résiste pour défendre mon pays et ne pas vivre dans la crainte de me faire abattre parce que je mets la main dans mon sac pour prendre mon portable ou un mouchoir, et que les Israéliens pensent que j’ai un couteau », explique-t-elle.

Quant à Rami Rabayah, jeune Palestinien qui a préféré quitter Ramallah pour New York comme beaucoup de ceux qui ont les moyens de l’exil, il juge qu’on se situe « au-delà de l’intifada ou de l’occupation. On est entré dans la guerre civile. J’ai vécu celle au Liban et je retrouve la même configuration, avec les extrémistes qui l’emportent des deux côtés et un niveau de haine interindividuelle et de peur de l’autre jamais atteint ».

Quel que soit le terme choisi, la séquence en cours ne porte pas le même nom de part et d’autre du mur de séparation. La presse israélienne, suivie par la majorité des médias occidentaux, évoque une « intifada des couteaux », en insistant sur le mode opératoire, convoquant ainsi un imaginaire qui renvoie à des actes individuels, susceptible d’évacuer la dimension collective et politique de tels gestes. Du côté palestinien, on parle davantage de « l’intifada de Jérusalem ».

Les précédentes explosions palestiniennes avaient en effet pour épicentre Gaza ou la Cisjordanie, et Jérusalem-Est s’en était tenu à l’écart. Celle-ci se concentre depuis le début du mois d’octobre dans la ville sainte, même si elle a eu tendance, ces derniers jours, à se déplacer du côté d’Hébron.

Graffiti représentant la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem-Est. © JC

La crainte de la remise en cause du statu quo sur l’esplanade de la mosquée Al-Aqsa, située à Jérusalem-Est, et la peur que les Juifs ne viennent prier sur ce qui est, pour eux, le mont du Temple, a alimenté la colère dans la ville, où la présence toujours accrue des colons et de l’armée israélienne joue aussi un rôle déterminant, comme ailleurs en Cisjordanie.

Toutefois, juge l’historien spécialiste de Jérusalem Vincent Lemire, « on assiste aussi au retour du refoulé. On avait voulu mettre la question aussi centrale que complexe de Jérusalem à l’écart des négociations d’Oslo, pour se donner les moyens de parvenir à un accord. Maintenant que tous les observateurs et les diplomates disent officiellement ce que tout le monde sait depuis 10 ans, à savoir que ces accords sont morts, Jérusalem redevient le nœud du conflit ».

À cela s’ajoute une impasse politique et économique propre à Jérusalem-Est. Depuis 1967, les Israéliens ont fait en sorte que ni le Fatah ni le Hamas ne puissent s’y implanter, si bien que les 300 000 résidents palestiniens qui vivent là n’ont jamais été représentés politiquement. D’autant que l’Autorité palestinienne n’a pas non plus encouragé les habitants de Jérusalem-Est à voter aux élections municipales, comme ils en ont le droit, pour ne pas entériner la souveraineté israélienne sur cette partie de la ville située du côté palestinien de la ligne verte.

Graffiti dans le quartier d'Issawiya, à Jérusalem-Est, avec l'inscription : “notre représentant, c'est le cocktail Molotov”. © JC

Conséquence de cette absence, à Jérusalem-Est, les services de santé, les services sanitaires, les écoles, l’état des routes sont déficients et dégradés, non seulement par rapport à Jérusalem-Ouest, mais même par rapport à Ramallah, en Cisjordanie, cette « cellule VIP de la grande prison qu’est l’occupation israélienne », dixit Rami Rabayah.

Le jeune homme perçoit dans ce qui se passe à Jérusalem-Est « un phénomène comparable aux printemps arabes, une réaction à un blocage à la fois politique et social. 70 % de la population y vit sous le seuil de pauvreté et, alors que les habitants payent des taxes équivalentes aux quartiers juifs, le maire de Jérusalem fait tout pour vider la ville de sa population palestinienne en laissant les quartiers arabes à l’abandon. Les habitants de Jérusalem-Est n’ont aucune perspective et ne bénéficient pas de la pacification financière que les ONG européennes déversent sur la Cisjordanie ou Gaza. Il n’y a pas de travail, et les gens ont peur de déménager et de perdre ainsi leur statut de résident ».

Poubelles à Jérusalem-Est. © JC

« C’est pour cela que ça ne va jamais se calmer »

Centrée sur Jérusalem pour ces différentes raisons, la colère palestinienne de cet automne emprunte des formes inédites que Benjamin Netanyahou, avec son sens de la formule et de la mesure, a synthétisées comme « la rencontre entre Oussama Ben Laden et Mark Zuckerberg ».

Croisé dans les rues désertes de la vieille ville d’Hébron arpentées par des soldats israéliens surarmés qui fouillent tous les jeunes de la cité, Khaldun, 21 ans, pull à capuche sur la tête et baskets Nike aux pieds, ne quitte effectivement pas son smartphone des mains. Il montre sur Facebook la photo du dernier « martyr de Jénine », 17 ans, abattu la veille par l’armée israélienne à un passage piéton, ou celle d’un de ses amis d’Hébron, âgé de 23 ans, qui vient de se rendre après avoir blessé trois gardes-frontières israéliens avec sa voiture. A-t-il été surpris par le geste de son ami ? « Aujourd’hui, je ne sais pas moi-même ce dont je serais capable. »

Facebook et les réseaux sociaux sont-ils pour autant devenus le véhicule principal de mobilisation pour cette génération de Palestiniens en révolte ? « On les utilise, comme les jeunes du monde entier, affirme Khaldun, mais on se méfie aussi parce que c’est facilement surveillé par les renseignements israéliens. »

Positions israéliennes sur les toits de la vieille ville d'Hebron. © JC

Les réseaux sociaux servent indéniablement de caisse de résonance, de catalyseur et d’accélérateur de la circulation des images, des informations et des rumeurs – d’ailleurs souvent incontrôlables comme dans le cas de Nizar, serveur au café Zad, surnommé par ses collègues le « martyr vivant » depuis qu’ils l’ont vu réapparaître, à leur grande surprise, après avoir tous consulté la page Facebook dédiée à sa mémoire, et relayée des milliers de fois à la suite d’une confusion avec un « martyr » quasi homonyme…

Mais cette intifada n’est pas, pour autant, une intifada 2.0, entièrement « spontanée » ou « désorganisée », même si elle n’obéit pas à un encadrement politique ou à une hiérarchie de commandement. Khaldun affirme n’appartenir à aucune organisation politique. « Je suis juste un citoyen libre. J’ai participé aux protestations de manière individuelle, comme tous les gens de mon âge à Hébron », où la présence des colons au sein même de la ville arabe, et non seulement autour, a toujours attisé les tensions et les heurts.

Mais il a, comme une grande partie de sa génération, été politisé lors de son passage dans les geôles israéliennes : « Six mois de détention en 2010-2011 pour avoir jeté des pierres. » Et marqué par la mémoire familiale. « Dans chaque famille d’Hébron, il y a soit une maison détruite, soit un martyr, soit un fils dans les prisons israéliennes, explique-t-il. C’est pour cela que ça ne va jamais se calmer. »

Positions israéliennes sur les toits de la vieille ville d'Hébron © JC

Mohamed, le pompiste qui a reçu des balles en caoutchouc lors des manifestations devant le check point de Beit El, s’est lui aussi formé politiquement en prison. « J’ai été libéré en échange du soldat Gilad Shalit. Moi je me reconnais dans le Fatah, mais aucun manifestant ne vous dira qu’il fait partie d’une organisation politique, parce qu’aujourd’hui, on se sent tous, avant tout, palestiniens. Notre mouvement va donc continuer parce que nous sommes très conscients, politisés, et qu’il n’y a pas d’organisation derrière pour nous obliger à rentrer à la maison. »

La forme particulière que prennent aujourd’hui ces attaques et cette colère porte la mémoire des intifadas précédentes. Celle déclenchée en 1987, « l’intifada des pierres », fut une vaste révolte populaire sans arme, impliquant des enfants, des femmes et des vieillards, encadrés ensuite par les organisations politiques palestiniennes. Quatorze ans plus tard, prenant acte de l’échec de cette première intifada, celle du début des années 2000 fut une intifada militaire et armée, l’époque des « tanzim » du Fatah ou du Hamas, et des attentats suicides et aveugles.

À nouveau, 14 ans plus tard – le temps que grandisse une nouvelle génération –, « l’intifada des couteaux » prend un aspect plus horizontal et individualisé, à la fois désorganisé et cohérent, permettant de contourner une impossible organisation politique ou militaire qui serait aussitôt démantelée ou infiltrée par la puissance israélienne.

« Ce n’est pas une question de terre, mais une question de foi »

Si la situation actuelle est donc loin d’être imputable uniquement à une éruption spontanée et à Mark Zuckerberg, faut-il lui chercher de « nouvelles » raisons religieuses ? Le naufrage du projet politique palestinien tel qu’il avait été pensé à Oslo a sans doute laissé le champ libre à un discours recentré sur l’identité religieuse de jeunes Palestiniens, qui jugent n’avoir rien d’autre à quoi se raccrocher.

Pour Khaldun, « il n’existe plus de solution politique. Je ne crois pas à un État palestinien. Aujourd’hui, je pourrais mettre un chèche sur ma tête et affirmer que je suis le président de la Palestine, tellement cet État n’existe pas ! Si Arafat et le Cheikh Yassine étaient encore là, on aurait peut-être pu éviter la division entre le Fatah et le Hamas. Mais aujourd’hui, la seule solution est inscrite dans le Coran ».

Un portrait d'Arafat sur le mur de séparation, côté palestinien, à proximité du check point de Qalandia. © JC

Tous les jeunes Palestiniens, rencontrés aussi bien à Jérusalem-Est qu’à Hébron ou Ramallah, mettent en avant, quand on leur demande les raisons de leur colère, leurs craintes entourant la mosquée Al-Aqsa. Ce qui n’est guère nouveau si l’on se souvient que c’est la venue d’Ariel Sharon sur cette esplanade qui fut au déclenchement, en 2000, du précédent soulèvement. Ce qui paraît plus inédit est le déplacement progressif de l’affirmation d’une identité « palestinienne » vers une identité « musulmane », même si les deux dimensions continuent de coexister dans les discours de cette génération.

Habitant d’Issawiya, « où il ne se passe rien de neuf, si ce n’est l’intérêt médiatique », Mustapha, 20 ans, tee-shirt moulant, jean délavé, collier de perles noires autour du cou et cheveux gominés, n’a pas en apparence le profil type du salafiste. Il juge toutefois que « la religion, c’est tout ce qu’il nous reste. Cette fois, ce n’est pas une question de terre, mais une question de foi ».

Cet apprenti boulanger ne rêve plus d’un État palestinien. « Je rêve plutôt d’un califat islamique qui libérerait le monde musulman, aussi bien en Palestine, en Syrie, au Liban qu’en Jordanie. » Le même projet que celui de Daech, donc ? « Pas du tout. Daech est contrôlé par Israël et les États-Unis pour donner une mauvaise image de ce que serait un vrai califat islamique », affirme-t-il, sans vouloir ni pouvoir s’expliquer davantage.

Des graffitis dans le quartier d'Issawiya. Slogan “Libérez la Palestine” et portrait de Khader Adnan, du djihad islamique. © JC

Cette montée du discours religieux parmi les jeunes Palestiniens ne valide pas pour autant le cadre d’analyse du gouvernement Netanyahou, qui ne veut voir dans les attaques de ces dernières semaines qu’un avatar de l’islam radical en essor dans la région, à l’instar d’un Bernard-Henri Lévy affirmant, dans Le Point, que les événements des dernières semaines ressemblent « à un énième épisode de ce djihad mondial dont Israël est une des scènes ».

En effet, l’insistance mise par les jeunes Palestiniens sur leur identité musulmane, outre qu’elle se nourrit, en miroir, de la montée en puissance des nationalistes religieux en Israël, n’est jamais déconnectée des impasses politiques, de la situation économique et sociale, des revendications historiques, de l’occupation militaire et de la colonisation.

« Les Palestiniens sont déprimés parce qu’ils n’ont ni perspective ni soutien, poursuit ainsi Mustapha. C’est pour cela qu’ils sont obligés d’agir par eux-mêmes et avec les moyens qu’il leur reste. On pourrait coexister avec les Israéliens, mais pas sous eux. » Et quand on lui pose la question de savoir où il se voit dans dix ans, deux options paraissent encore ouvertes : « Soit au travail avec une famille, soit enterré. »