« En Israël ou en Palestine, on ne croit plus à un accord de paix »

entretien avec Robert Malley, samedi 3 juillet 2010

Faute de pro­duire des effets sur le terrain, l’Accord de Genève, comme les autres plans de paix, a laminé l’intérêt des Pales­ti­niens et des Israé­liens à s’engager pour une solution à deux Etats. C’est l’analyse de Robert Malley, ex-​​conseiller du Pré­sident Bill Clinton pour le Moyen-​​Orient. Interview par Fré­déric Burnand de Swiss info .

Directeur pour le Proche-​​Orient de l’International Crisis Group, un think tank basé à Bruxelles, Robert Malley a conseillé le Pré­sident Bill Clinton entre 1998 et 2001 sur les ques­tions tou­chant le Moyen-​​Orient. Et ce dans le cadre de ses ini­tia­tives de paix.

Ce fin connaisseur du conflit israélo-​​palestinien était cette semaine à Genève pour par­ti­ciper à un débat consacré à Gaza et au pro­cessus de paix israélo-​​palestinien. Ce débat avait pour cadre une soirée orga­nisée par le Fes­tival du film et le Forum inter­na­tional sur les droits humains.

.Swis​sinfo​.ch : L’irruption au grand jour de la Turquie via l’affaire de « la flot­tille de la liberté » ouvre-​​t-​​elle de nou­velles pers­pec­tives de paix ou complique-​​t-​​elle le jeu diplomatique ?

Robert Malley : Poten­tiel­lement, la Turquie a un rôle extrê­mement important à jouer, parce qu’elle est l’un des rares pays à avoir des liens forts avec les Occi­dentaux, une relation aujourd’hui dif­ficile mais ancienne et pro­fonde avec Israël, des liens avec tous les acteurs de la région, que ce soit l’Iran, la Syrie, le Hamas, le Hez­bollah ou l’Arabie saoudite.

En plus, et c’est un facteur excep­tionnel, la Turquie jouit d’une forte cré­di­bilité au sein de ce qu’on appelle la « rue arabe ». Ankara peut donc déve­lopper une diplo­matie prag­ma­tique avec une légi­timité popu­laire. Aucun autre pays dans la région ne dispose d’un tel statut et de telles cartes.

Mais les réac­tions des autres pays peuvent ali­menter de nou­velles riva­lités. Des pays comme l’Egypte, l’Arabie Saoudite, les Etats-​​Unis ou l’Europe peuvent ne pas pro­fiter de ce nouvel acteur et ne pas le laisser réussir là ou ils ont échoué. Pour l’heure, c’est cette voie qui semble être suivie.

N’est-ce pas la grande dif­fi­culté des Pales­ti­niens que d’être otages d’Etats qui règlent leurs riva­lités sur leur dos ?

C’est une des tra­gédies de la cause pales­ti­nienne depuis ses débuts. Malgré tous ses défauts, Yasser Arafat avait réussi à pré­server l’indépendance de la décision pales­ti­nienne. Et ce en obtenant -avec parfois des méthodes contestables-​​ un certain consensus entre les dif­fé­rents cou­rants pales­ti­niens. Dès lors, les inter­lo­cu­teurs de Yasser Arafat ne dou­taient pas de sa légi­timité quand il agissait ou parlait au nom des Palestiniens.

Aujourd’hui, la frag­men­tation du mou­vement national pales­tinien ouvre la porte à toutes sortes d’interférences, qu’elles viennent de l’Iran, de la Syrie, de l’Egypte, des Etats-​​Unis, d’Israël et d’autres encore. Raison pour laquelle la récon­ci­liation inter-​​palestinienne est si importante.

Même si jus­tement, cette récon­ci­liation est rendue très dif­ficile à cause de parties tierces qui, au nom de leurs intérêts, cherchent à la bloquer. Nous sommes donc dans un cercle vicieux.

N’est-il pas trop tard pour une solution à deux Etats, comme l’affirment cer­tains, en faisant réfé­rence aux impasses évoquées plus haut et à la pour­suite de la colo­ni­sation dans les Ter­ri­toires occupés ?

Cette hypo­thèse n’est pas récente. Elle est posée depuis au moins dix ans. Cer­tains estiment qu’un accord sur deux Etats est impos­sible puisqu’il impli­querait d’importants dépla­ce­ments de popu­lation et pro­vo­querait un trop grand déchi­rement en Israël.

Per­son­nel­lement, je ne sais si nous avons déjà atteint ce point de non-​​retour puisqu’il dépend à la fois de la situation concrète sur le terrain et de la volonté des parties à mettre en œuvre un accord de paix avec deux Etats.

Une chose est sûre : chaque jour qui passe rend un accord de paix moins facile, que ce soit à cause des évolu­tions sur le terrain mais aussi dans les esprits. Lors de mes voyages en Israël et en Palestine, je constate que non seulement on ne croit plus à un accord de paix, mais on ne s’y inté­resse même plus.

Il faut donc redoubler d’efforts pour aboutir à un accord en tirant les leçons des échecs passés.

Depuis l’Accord de Genève [de 2003], les contours d’un accord de paix sont connus. N’est-ce pas un élément de blocage pour de futures négo­cia­tions de paix, puisque les parties connaissent d’avance ce qu’elles peuvent obtenir et concéder ?

C’est pos­sible. Vu que cet accord ne s’est pas concrétisé et qu’il n’a rien changé sur le terrain, il est devenu un aimant pour ses adversaires.

Voyant vers quoi l’on se diri­geait, cer­tains ont pu se mobi­liser contre tout ou partie de cet accord. De fait, l’Accord de Genève a donné lieu à plus de mani­fes­ta­tions néga­tives que posi­tives. Et ce, même si le bilan de cette ini­tiative n’est pas encore écrit et qu’il a aussi eu des retombées positives.

Reste que cet accord et les autres ten­ta­tives de paix ont rendu les pro­po­si­tions et les solu­tions qu’ils contiennent de moins en moins allé­chantes. Aujourd’hui, ces idées ne sont plus en mesure de déclencher l’enthousiasme, puisque les popu­la­tions ont pu mesurer le prix à payer pour obtenir un tel accord sans en voir les béné­fices. De plus, ces idées ont perdu leur effet de sur­prise, un élément qui peut aider à la conclusion d’un accord.

Raison pour laquelle, il faut cesser de dire que l’on connaît la solution au conflit israélo-​​palestinien. Il me semble néces­saire de repenser cette question et d’y injecter des élément nou­veaux. On voit mal en effet les négo­cia­teurs israé­liens et pales­ti­niens prendre le risque d’obtenir moins que leurs prédécesseurs.

J’ai proposé, par exemple, de repenser la question des réfugiés pales­ti­niens de 1948, en mettant aussi sur la table la pos­si­bilité que cer­tains colons puissent habiter en Cis­jor­danie sous sou­ve­raineté palestinienne.