En Israel, le Ministre de l’Intérieur est toujours le Ministre des Expulsions

Edvige, lundi 14 juillet 2008

Récit de l’expulsion d’une syn­di­ca­liste fran­çaise par les auto­rités israé­liennes d’occupation

9 juillet 2008, nouveau voyage vers les Ter­ri­toires Occupés de Palestine… Je ne pense même pas aux for­ma­lités doua­nières lorsque j’arrive vers 14h à l’aéroport Ben Gurion. Le contrôle de mon pas­seport et l’apposition du visa d’entrée n’ont jamais pris plus de quelques minutes…

Etran­gement, alors que je n’ai pas encore mon pas­seport français à la main, une agente de police m’oriente vers un guichet réservé aux pas­se­ports israé­liens. A ma remarque ’’Je ne suis pas israé­lienne’’, elle répond ’’I know, Je sais’’ ! Ah bon, cela se voit donc à ma tête ?

La seconde poli­cière, chargée du contrôle et du visa d’entrée, me pose les ques­tions rituelles : le but de ma visite en Israel, la durée prévue du séjour. Je réponds tout aussi rituel­lement : tou­risme pour plu­sieurs semaines. Mais ma réponse n’entraîne pas les ques­tions habi­tuelles sui­vantes : où allez-​​vous séjourner, connaissez-​​vous des per­sonnes en Israel, avez-​​vous une invi­tation, etc ? Non, cette fois, la réaction du masque blond platine qui me fait face est d’une autre nature : ’’vous ne venez pas en vacances ici plu­sieurs fois par an, je ne suis pas stupide !’’ Et elle appelle quelqu’un depuis son poste télé­pho­nique, puis me demande de la suivre vers un bureau situé à proximité.

Là, un homme en chemise blanche avec galons, et kippa posée devant lui, se pré­sente comme officier du Ministère de l’Intérieur. Il me repose les mêmes ques­tions, aux­quelles je fournis les mêmes réponses : ce que je viens faire en Israel (du tou­risme), dans quelles villes je prévois de me rendre (Jéru­salem et Beth­lehem), dans quels hôtels (je donne des noms), qui je connais (per­sonne en par­ti­culier)… Mes réponses laco­niques ne le satisfont évidemment pas : il écrit 13 sur un papier et sou­tient que je suis venue 13 fois en 2005 ! Ce n’est pas pour du tou­risme ! Je suis venue plu­sieurs fois par an, c’est vrai, les visas l’attestent, mais 13 fois, ce n’est tout sim­plement pas pos­sible. Je tra­vaille en France, et je ne peux voyager que pendant des vacances. Il doit y avoir une erreur dans le décompte des tampons qui figurent sur mon passeport…

Vous ne nous dites pas la vérité, on ne peut pas vous laisser entrer… et il m’envoie dans la salle d’attente, où se trouvent déjà plu­sieurs per­sonnes d’origine occi­dentale ou arabe.

J’attends un long moment, que je mets à profit pour pré­venir quelques amis de mon pro­bable retard lorsque j’arriverai à Jéru­salem. J’allège aussi mon télé­phone por­table de tout ce qu’il a mémorisé ces der­niers temps et je vide com­plè­tement la carte-​​mémoire de mon appareil-​​photo…

Plus tard, un homme en tenue décon­tractée, cheveux ras et teint bronzé, vient me chercher et, sur un ton badin, me dit qu’il sou­haite me voir répondre à quelques ques­tions… Je le suis dans une alvéole minuscule, où deux jeunes femmes sont tassées der­rière un bureau et suivent des écrans d’ordinateurs. Il m’ordonne de m’asseoir en face d’elles, pendant que lui reste debout à côté de moi, appuyé à la cloison. Lorsque je dis que je vou­drais récu­pérer mes bagages, il me répond qu’ils sont plus en sécurité que lui-​​même dans cet aéroport… Les autres, ceux qui m’ont inter­rogée avant lui, c’étaient la Sécurité d’abord et l’Intérieur ensuite, lui, c’est le Ministère de la Défense et ça n’a rien à voir. On va tout recom­mencer depuis le début…  Qui vous paie vos voyages ?  Moi-​​même.  Pas pos­sible, je gagne 2 fois votre salaire, et je ne pourrais pas me le per­mettre ! Et il reprend la thèse des 13 voyages en Israel en une année.

Le ton se fait plus dur : il veut savoir ce que je visite dans le pays, les noms des lieux à Jéru­salem, à Beth­lehem, les hôtels où j’ai mes habi­tudes, le nom des gens qui m’y accueillent, je dois savoir comment ils s’appellent et ils doivent me connaître fami­liè­rement… Il me fait donner une feuille pour que j’écrive… Je réponds que je ne veux pas donner de noms de per­sonnes… Il coupe alors net l’interrogatoire et m’ordonne de retourner en salle d’attente, il y a beaucoup de gens, on a tout le temps, ajoute-​​t-​​il…

Entre-​​temps, des jeunes sont arrivés, occi­dentaux mani­fes­tement. D’autres familles arabes, aussi. La salle s’est remplie. Par télé­phone, je lance mes pre­miers appels à l’aide. Une amie me donne le numéro des urgences du Consulat de France (celui que j’avais était périmé !), et tout de suite, une Consul-​​adjointe me recon­tacte pour me dire que, ren­sei­gne­ments pris auprès des ser­vices de sécurité de l’aéroport, je n’aurai pas de visa d’entrée et je serai expulsée très rapi­dement. C’est une décision irré­vo­cable ! Elle me conseille de faire appel à la presse fran­çaise lorsque je serai rentrée à Paris. Je fais valoir que je pré­fé­rerais me battre d’abord sur place pour obtenir le droit d’entrer… Contacter la presse israé­lienne alors, cela peut être efficace … En dernier ressort, elle me donne le télé­phone d’un avocat. Des amis pales­ti­niens cherchent de leur côté à obtenir aussi le concours d’un avocat…

Dans la salle d’attente, j’interroge mes voisins occi­dentaux : ils ont dit qu’ils venaient comme béné­voles donner des cours dans un camp de Réfugiés, par l’intermédiaire de l’UNRWA (Office de l’ONU pour les Réfugiés Pales­ti­niens). Le ballet des inter­ro­ga­toires continue…

Une poli­cière en chemise blanche et uni­forme marine vient à nouveau me chercher et me laisse entendre que, comme je n’ai pas voulu coopérer… Le 1er officier, celui de l’Intérieur, est tou­jours à son bureau, sa kippa posée devant lui. Il me dit que je n’ai pas dit la vérité sur mes acti­vités, que j’ai menti, et que pour cette raison, le ministère qu’il repré­sente ne m’autorisera pas à entrer… Je lui explique alors que je suis syn­di­ca­liste en France et que, après que mon union syn­dicale a invité une repré­sen­tante du syn­dicat des Femmes Arabes de Beit Sahour à par­ti­ciper à son congrès en juin dernier, je viens à mon tour rendre visite à ce syn­dicat avec lequel nous tra­vaillons.  Pourquoi nous avez-​​vous menti ?  Je n’ai pas menti, je viens aussi faire du tou­risme, découvrir le pays, et je profite de mon voyage pour effectuer cette visite à des syn­di­ca­listes amis…  Pourquoi ne l’avoir pas dit plus tôt ?  Parce que je sais que si j’avais parlé de ces liens avec une structure sociale pales­ti­nienne, cela serait devenu immé­dia­tement un pro­blème pour vous…  Quelles sont les acti­vités de ce syn­dicat des femmes arabes ?  Des acti­vités sociales : aide à l’enfance, atelier de travail pour han­di­capés, aide aux femmes en dif­fi­cultés…  Est-​​ce que cette structure par­ticipe à des mani­fes­ta­tions contre l’armée ?  Elles font un travail social, pour les femmes, les enfants, les handicapés…

Mais il est trop tard, la décision est prise, ’’j’aurais dû demander un visa auprès des auto­rités consu­laires israé­liennes en France’’… Ceux-​​là doivent pourtant bien savoir que les Français n’ont pas à demander de visa d’entrée en Israel…

Retour en salle d’attente où une poli­cière est venue s’asseoir aussi, un por­table rivé à l’oreille et à la bouche. Au début, je crois qu’elle est venue faire une pause bavardage avec une autre pipe­lette. Mais quand je me lève pour télé­phoner et que je franchis la porte, elle me signifie que je ne peux sortir de la pièce… Je lui demande de l’eau, ’’il n’y a que la fon­taine à côté des toi­lettes’’, et elle doit m’y accom­pagner… Je com­prends que désormais, ils ne vont plus me lâcher d’une semelle !

On me demande de me rendre au contrôle des bagages. Escorte : 4 pour 1 ! Je récupère ma valise qui traînait (en ’’toute sécurité’’ !) au milieu des tapis rou­lants depuis le début d’après-midi, et nous voilà partis pour un centre de scannage ultra-​​verrouillé. Ils sont au moins 15 à défiler là-​​dedans, char­geant des valises énormes, et passant leurs engins magné­tiques sur tout ce qui pourrait contenir … quoi ? Après le scanner, je dois ouvrir mes sacs que des jeunes gens en gants blancs vont déballer com­plè­tement. Ils ne trouvent rien qui puisse inté­resser les ser­vices secrets, évidemment, mais même mon télé­phone français a été passé au détecteur de men­songes. Il a pris une telle dose de gégène que pendant un temps, il écrit tout seul des mes­sages sibyllins remplis de 7… Fouille au corps pour ter­miner, sous les propos gênés de la jeune femme qui doit me palper … jusque sous les pieds (nus !). Je lui dis que ça me fait sourire parce que je n’ai rien à cacher !

Ultime retour à la salle d’attente, qui s’est presque vidée. Il est tard. Une autre jeune femme en débardeur poussin moulant sa gros­sesse m’annonce qu’elle va m’emmener là où je pourrai me rafraîchir, manger, boire, me reposer… Je pro­teste, j’attends des nou­velles du Consulat, d’un avocat, on ne m’a rien signifié offi­ciel­lement, pas expliqué ce qui allait se passer main­tenant, alors que j’ai obtenu plus d’une dizaine de visas d’entrée sans pro­blème jusque-​​là ! Mais elle a des ordres, je dois la suivre, elle et sa col­lègue en tenue plus ’’bleu marine’’, qui me jette des regards noirs… Je dis à celle qui me parle avec le sourire que je la trouve char­mante dans son débardeur jaune et ses tongues dorées, mais que je ne sais pas qui elle est, que je n’ai aucune raison de lui faire confiance, que je vou­drais une expli­cation face à face avec l’autorité qui décide ! Elle éclate de rire en s’excusant de sa tenue … de femme enceinte et me montre sa carte pro­fes­sion­nelle. Mais pour moi, c’est de l’hébreu !

Dans un fourgon banalisé, où j’ai dû monter tout à l’arrière, elles me conduisent vers une des­ti­nation inconnue. Je reconnais seulement les pan­neaux aéro­por­tuaires qu’on voit partout aux abords des tarmacs : Ter­minal 2, Ter­minal 3.

Un Consul de France m’appelle sur mon por­table. Gros yeux de celle qui ne sait que donner des ordres : ’’Vous n’avez pas le droit de télé­phoner’’ ! Je continue à parler en français à mon inter­lo­cuteur, qui me confirme qu’il n’a rien pu faire pour moi auprès des auto­rités israé­liennes. Nouveau rappel à l’ordre : je dis C’est le Consul de France, vous ne pouvez pas m’empêcher de com­mu­niquer avec lui, vous pouvez vérifier. Bref échange, la voix rude se radoucit et me repasse mon por­table. Le Consul, qui a une légère into­nation de la Caraïbe, me dit que, dans mon cas, ses ser­vices n’insistent pas trop, car autrement, ils n’auraient plus de monnaie d’échange et se décré­di­bi­li­se­raient com­plè­tement (sic !).

Le fourgon s’arrête, on me fait des­cendre, passer des grilles où d’autres poli­ciers nous attendent. Je dois laisser ma valise dans un rez-​​de-​​chaussée étroit et monter à l’étage : endroit glauque composé d’un petit hall avec quelques chaises de moles­quine fatiguée, une table basse, et, der­rière, un bureau vitré avec des hommes en uniforme.

On me dit de m’asseoir. Pour passer le temps et oublier un peu l’endroit, je sors un livre. Je ne sais pas où je suis. En dehors des flics, je ne vois per­sonne. Il y a juste un couloir face à moi, avec des portes kaki percées d’une petite fenêtre vitrée. Un policier fait entrer dans ce couloir plu­sieurs hommes de type asia­tique, tout sourire lorsqu’ils me voient, et les entraîne plus loin. Un homme noir d’un certain âge arrive alors avec un bra­celet de plas­tique au bras droit et peut-​​être un pan­sement au creux du coude… Il s’assoit à côté de moi et se met à télé­phoner dans une langue inconnue. Lorsqu’il rac­croche, je le salue. Il se touche la tête en disant qu’il a mal. Il a l’air mal en point. Je lui demande s’il a des médi­ca­ments pour la douleur, oui, on lui en a donné. Il ne tient pas debout. Soudain, je repense au détenu tunisien qui est mort au CRA de Vin­cennes, faute de soins, alors qu’il avait demandé de l’aide. Je suggère au policier d’emmener cet homme dans une pièce tran­quille où il pourrait s’allonger…

J’ai soif et la jeune femme enceinte, qui est tou­jours dans le bureau, me conduit à la cuisine, en me pro­posant aussi un sandwich qu’elle sort du frigo. Je n’ai pas vraiment envie de manger cel­lo­phane, mais j’accepte en pensant à la nuit qui m’attend… Nous dis­cutons des droits des femmes enceintes en Israel. Pas grand-​​chose, com­pa­ra­ti­vement aux congés maternité en France : elle tra­vaillera jusqu’à son accou­chement ! Ses mots ne sont pas tendres pour le travail qu’elle fait…

Je demande encore un thé et la pos­si­bilité de télé­phoner à un ami qui connaît un avocat et ne peut plus me joindre sur mon télé­phone, qui m’a été retiré. Les poli­ciers acceptent aussi de me laisser voir ce qui est écrit dans mon pas­seport. A ma grande sur­prise, il n’y a pas le moindre tampon attestant de mon passage par l’aéroport, la police des fron­tières, la douane, les ser­vices ’’spé­ciaux’’. Aucune trace du ’’Denied’’ de refou­lement tant de fois répété dans l’après-midi ! Je songe que cette absence de trace écrite du refus de visa ne va pas me faci­liter la tâche en France, si je veux contester la décision… Les poli­ciers pré­sents ce soir-​​là n’en reviennent pas qu’on ait pu prendre la décision de me ren­voyer après m’avoir accordé X visas pendant des années…

Je retourne m’asseoir. Un policier me fait signe de prendre mes affaires et de le suivre. Il me conduit vers le fond du couloir, dans cette partie qui était jusque-​​là cachée à ma vue, celle des cel­lules de détention. Der­rière les portes kaki, en effet, il y a des hommes et des femmes enfermés. Plu­sieurs cel­lules d’hommes, une de femmes, la der­nière. Le policier actionne la serrure de la porte et me fait entrer. 2 châlits super­posés de chaque côté de la pièce, au milieu, une table encombrée de gobelets et de restes de repas. Une seule chaise. Sur les paillasses enve­loppées de plas­tique kaki, 3 femmes allongées. Les yeux de la pre­mière, qui se lève, frappent mon regard : son visage est bouffi de fatigue et de larmes. Elle est si jeune, si blonde. Elle sort. La porte est reverrouillée.

La seconde, en face, allongée sur le lit supé­rieur, se redresse et me sourit. Elle a un beau visage noir et clair. Je ne sais plus les mots qu’on échange, mais on se parle tout de suite. La troi­sième ne sort pas de sa pros­tration. Je ne verrai même pas ses traits. Plus tard, j’apprendrai qu’elle attendait son expulsion d’un instant à l’autre…

Mais on vient me rechercher : Madame la Consul de France m’appelle à son tour (combien y a-​​t-​​il de Consuls de France dans ce pays ?) pour me faire part de son soutien dans cette épreuve : je suis main­tenant au centre de rétention de l’aéroport, est-​​ce que les condi­tions ne sont pas trop pré­caires et incon­for­tables ? Ses démarches auprès des auto­rités sont restées sans succès. Dans la période récente, il y a eu des refus de visa tous les jours. Depuis la mort de plu­sieurs Israé­liens à Jérusalem-​​Ouest suite à l’attaque d’un Pales­tinien qui conduisait un bull­dozer, la situation s’est beaucoup durcie. Même le Directeur d’un grand musée parisien a été refoulé ! Elle ajoute que dans un cas comme le mien, elle conseille d’avertir à l’avance le Consulat de sa venue et du but de son séjour, car cela facilite la tâche du Consulat auprès des auto­rités israé­liennes en cas de dif­fi­cultés dans la déli­vrance du visa. Sans garantie de résultat positif, évidemment. Je suis bien d’accord avec elle sur cette der­nière phrase, car cela m’étonnerait que les acti­vités syn­di­cales déclarées avec des Pales­ti­niens donnent droit faci­lement au feu vert des auto­rités israéliennes !

Notre conver­sation s’arrête là, et pour qu’une autre soit pos­sible, il faudra que le Ministère de l’Intérieur l’autorise…

C’est à nouveau l’heure pour moi de rejoindre mes quar­tiers de nuit : on me ramène en cellule. Des sou­rires m’accueillent, et des mots de bien­venue. On échange nos prénoms. Pourquoi es-​​tu là ? Et toi ? Je découvre l’intérieur du système car­céral pour étrangers indé­si­rables. His­toires per­son­nelles tant de fois entendues, lues, répétées, dans tous les pays d’Europe aujourd’hui. Et pourtant his­toires uniques : Milana est étrangère, mais mariée à un res­sor­tissant du pays avec qui elle a un enfant. Sortie seule pendant quelques semaines pour rendre visite à ses parents malades, elle se voit interdite de retour auprès de son conjoint et de son fils. Elle devra rester enfermée en cellule jusqu’à ce que la Cour de justice israé­lienne ait statué sur son sort. Cela peut prendre plu­sieurs mois. Mais c’est cela ou l’expulsion immé­diate ! C’est une his­toire à devenir folle : elle ne peut com­mu­niquer avec per­sonne, recevoir aucune visite, jamais prendre l’air. L’avocat sol­licité par son mari s’occupe de la défendre, mais uni­quement depuis l’extérieur. Nous parlons de son fils, qui attend son retour. Elle n’a pas pu lui parler. Il a été acci­denté à la nais­sance, et doit encore subir des opé­ra­tions. Elle ne sait pas si elle tiendra long­temps dans ces conditions…

Fleur, elle, était venue d’un autre continent il y a des années pour tra­vailler et per­mettre à son grand fils de faire des études au pays. Elle était sans-​​papiers. La police est venue la cueillir direc­tement pour l’expulser, mais cela fait main­tenant des semaines qu’elle attend, démunie de tout, qu’on veuille bien la mettre dans l’avion du retour. Ce sera pour dimanche pro­chain, lui dit-​​on. Mais les dimanches passent, et rien ne vient. Elle attend tou­jours. Je lui demande ce qui va se passer pour elle à l’arrivée. Elle ne sait pas…

A mon tour, je raconte qui je suis et ce que je fais en France dans le RESF. Les aléas de la vie ont voulu que cette nuit, je partage le sort de celles qu’habituellement, je m’efforce de sortir de la situation où elles se trouvent ! Milana et Fleur auraient pu en effet être arrêtées en France pour défaut de papiers ou non-​​reconnaissance des droits qu’ouvrent le mariage ou la maternité. Elles pour­raient être détenues dans une de ces prisons fran­çaises pour étrangers qui ont nom Mesnils-​​Amelot, Geis­pol­sheim ou Lyon Saint-​​Exupéry.

Et si elles n’avaient pas été là pour m’accueillir et me donner leur confiance, j’aurais passé une sale nuit de solitude et d’angoisse. Qu’elles soient remer­ciées d’avoir encore trouvé en elles cette faculté de se raconter, d’écouter, de me faire une petite place dans cet espace clos qu’elles seules humanisaient !

Un visage sou­riant apparaît der­rière la vitre, c’est celui de l’un des hommes d’une cellule voisine qui fument dans le couloir. Ca les amuse beaucoup de venir regarder à l’intérieur de la cellule des femmes… Ils sont thaï­landais, chinois, rou­mains, africains…

Un policier vient ouvrir la porte pour me demander si je sais ce qui va se passer le len­demain… Non, on ne m’a rien dit de précis. Je serai mise dans l’avion de 6h pour Prague, direction Paris… Est-​​ce qu’il va m’accompagner lui-​​même ? Non, il vou­drait bien, mais son rôle s’arrêtera à la porte de l’avion… Rendez-​​vous à 5h. Nous échan­geons un sourire cordial et il rever­rouille la porte.

Je tam­bourine un peu plus tard pour avoir quelque chose à mettre sur le plas­tique de ma paillasse et une ser­viette de toi­lette. Un jeune policier s’exécute. Mais la ser­viette est sale et le ’’drap’’ une housse en nylon de type hôpital, trop petite pour couvrir le matelas…

Ca ne fait rien, comme c’est jus­tement l’extinction des lumières allumées toute la journée au-​​dessus des lits, je vais quand même prendre une douche pour pro­fiter du confort de la civi­li­sation (Milana me prête sa savon­nette) et m’arranger un cou­chage évitant le contact avec les cou­ver­tures malodorantes…

Dans un savant jeu de per­mu­tation des lumières, douche et toi­lettes res­teront allumés toute la nuit, pour que nos geô­liers puissent voir à tout moment ce qui se passe dans nos lits…

Mes com­pagnes se sont enfermées en elles-​​mêmes comme les oiseaux qui se taisent lorsqu’on couvre leur cage. Elles ne diront plus un mot. Je me hisse sur mon châlit (comment vais-​​je faire pour en redes­cendre sans aide, avec une échelle aussi minuscule ?) et je rallume mon télé­phone français, gardé secrè­tement. Comme il m’est pré­cieux dans la solitude noc­turne ! Grâce à lui, je vais pouvoir com­mu­niquer avec les amis de partout qui attendent des nou­velles et n’ont pas cessé de me sou­tenir. Les plus couche-​​tard me répondent. Avec Fran­çoise s’engage une véri­table conver­sation par SMS, c’est for­mi­dable, le lien avec le monde ne tient qu’à une légère vibration entre mes doigts et c’est comme si la prison s’ouvrait, comme si je faisais la nique aux puis­sants qui m’ont jetée là.

J’envoie aussi des mes­sages aux amis enfermés de l’autre côté du Mur, qui veillent impuis­sants au fond de leur maison et ne peuvent me répondre… Je sais ce qu’ils res­sentent, pour avoir déjà vécu auprès d’eux leur propre inter­diction de quitter les Ter­ri­toires, ou l’interdiction d’entrer d’autres amis français. Je sais la rage et la tris­tesse, qu’il leur faudra encore une fois surmonter.

Lorsque la nuit s’avance, je m’assoupis. A 3h, un homme de ronde entre et me fait signe de rester calme. Les heures s’égrennent dans le silence des avions qui vont et viennent. J’attends 4h30 pour me lever et tenter une des­cente de mon per­choir sans dom­mages. Heu­reu­sement, Fleur veille, a vu et vient à mon secours ! Je lui demande un télé­phone où la joindre plus tard et lui écris mes coor­données. Avant de partir, je lui fais cadeau de mon den­ti­frice et d’une crème hydra­tante, pour qu’elle puisse prendre un peu soin de son si doux visage. Je lui dis tout le plaisir que j’ai eu à la connaître et que j’aurai à la savoir hors d’ici, près des siens. Je la ques­tionne encore sur sa famille, un mari, une fille. Nous avons presque le même âge… Comment fait-​​elle pour ne pas sombrer dans cet univers dépourvu de tout repère ? Elle est forte, Fleur, je le lui dis, il faut qu’elle le reste, pour elle et pour les autres.

Je réveille Milana pour la saluer et lui sou­haiter que son cau­chemar s’arrête enfin. Mais elle ne par­vient pas à sortir de son engour­dis­sement. Sans doute ne veut-​​elle pas revenir à l’insoutenable réalité des jours sans fin qui suc­cèdent aux jours… Je lui demande de trouver la force de continuer à se battre, de réfléchir à ce qui est le mieux pour elle (rester là ou demander à repartir), de ne pas attendre d’être trop démo­ra­lisée pour prendre une décision…

C’est pour moi l’heure de partir. 2 hommes et un enfant sont déjà dans le couloir, je reconnais le jeune aperçu la veille lorsqu’on lui faisait signer sa ’’demande’’ pour rentrer chez lui. Visage com­plè­tement fermé de la défaite. L’autre est plus volubile, il vit en Fin­lande et était venu voir un ami. Il lance un Sabah Al Her à la can­tonade. Quel plaisir d’entendre parler arabe ! Les deux poli­ciers de service, avec douceur, nous emmènent récu­pérer nos bagages et nous font sortir du centre de rétention. On monte dans le fourgon qui nous conduit vers nos avions res­pectifs. Pas de sirène, pas de cris. Je serai la der­nière ’’débarquée’’. Pendant que le premier policier est parti porter mes bagages dans la soute, je demande à celui qui me garde d’où il vient, s’il vit en Israel depuis long­temps et s’il pense que la vie est facile ici. Il est Ethiopien, ne peut en dire plus, mais non, la vie n’est pas facile… Son col­lègue revient, il faut attendre avant de me faire embarquer. Lui, il est Druze…

Ils m’escortent jusqu’en haut de l’escalier d’accès à l’appareil. Mon pas­seport est remis au com­mandant de bord. Je serre la main de mes cha­perons, en saluant la cor­rection de leur attitude, et j’entre dans l’avion. Tous les pas­sagers sont assis. Je cherche mon siège, ce sera au dernier rang. On me regarde tra­verser l’allée. En mon for inté­rieur, je me demande ce que ces gens-​​là peuvent bien penser d’une femme amenée par deux flics… Je ressens l’humiliation que peuvent vivre tous ceux qui sont embarqués de force dans des avions de ligne pour être expulsés, au milieu des touristes…

Pas de voisins immé­diats, ma place est tout au fond, là où j’ai déjà remarqué lors de pré­cé­dents voyages que les sièges sont tou­jours vides, et ’’réservés à la sécurité’’ comme disent les hôtesses lorsque quelqu’un veut s’y asseoir pour être tranquille.

Pendant le vol, j’écris. Je note tout ce qui me reste de l’expérience vécue. J’essaie de recons­tituer fidè­lement la chro­no­logie des faits.

Je ne suis pas traitée dif­fé­remment des autres pas­sagers, mais peu avant l’atterrissage à Prague, une hôtesse vient me signifier que la police tchèque m’attendra peut-​​être à l’arrivée pour assurer mon transfert vers la France. Je sor­tirai donc la der­nière et j’attendrai qu’on me dise ce que je dois faire…

Mais visi­blement, mes expul­seurs n’avaient que faire de cette pré­caution et n’ont pas cru bon de faire appel à leurs homo­logues pragois. Je sors libre !

Il m’en coûtera 8 euros pour boire le café du retour à ce curieux statut de citoyenne libre, mais interdite…

A Paris non plus, il n’y aura pas d’uniformes pour m’accueillir… C’est fini, je n’ai plus qu’à retrouver mes amis et à chercher comment faire pour continuer.


L’un des der­niers signes que j’ai pu lire sur une plaque métal­lique en quittant l’aéroport de Tel Aviv indi­quait quelque chose comme LAO GAI. Le nom des camps de concen­tration dans la Chine maoïste, pour rééduquer par le travail forcé les dif­fé­rentes caté­gories de ’’nuisibles’’.

Parmi les ’’nui­sibles’’, il y a ceux à qui, comme à moi, Israel interdit l’entrée pour des raisons non-​​formulées. Il y a aussi ceux à qui Israel, comme nombre d’Etats de par le monde, dont la France, impose la prison avant de les expulser parce qu’ils sont étrangers sans visa, sans titre de séjour, ou sim­plement jugés arbi­trai­rement indé­si­rables par des ins­ti­tu­tions qui bafouent les droits les plus élémen­taires de la per­sonne humaine. Fleur et Milana sont de ces ’’nui­sibles’’ là !

Et enfin, il y a ces ’’nui­sibles’’, les plus nom­breux, qu’Israel confine dans une prison à ciel ouvert, dans des ’’camps’’ de plus en plus fermés, et qui sont traités comme des cri­minels : les Pales­ti­niens, étrangers sur leur propre terre.

Ceux qui leur rendent visite ne doivent jamais oublier que la puis­sance occu­pante, qui se donne en toute impunité droit de vie et de mort sur ses ’’pri­son­niers’’, est seule à décider qui entre et qui n’entre pas sur ’’son’’ territoire.

Noelle Ledeur à partir des notes prises entre Tel Aviv et Paris le 10 juillet 2008.