En Israël, l’impossible retour des chrétiens d’Ikrit

En 1948, la création de l’État d’Israël a entraîné l’exode de 800 000 Palestiniens, qui commémorent chaque 14 mai leur « Catastrophe » (Nakba, en arabe) tandis que les Israéliens fêtent l’indépendance.
Dans le nord d’Israël, les habitants de l’ancien village arabe d’Ikrit ont été dispersés dans les alentours il y a soixante-huit ans. Depuis, ils essaient de rentrer chez eux.

Mélinée Le Priol, La Croix, mardi 17 mai 2016

Rasé en 1951 par l'armée israëlienne, Ikrit n'est plus peuplé que par quelques jeunes qui montent la garde en espérant un éventuel retour des habitants du village. / Constance Decorde/Hans Lucas

Il faut le voir déambuler dans les herbes sauvages, le vieux Maarouf Ashkar, 87 ans, désignant du bout de sa canne une kyrielle de souvenirs invisibles à l’œil nu. « Tenez, là il y avait une maison, là une autre… Et ici, sur le versant le plus ensoleillé de la colline, celle de mes parents. » Avec un peu d’imagination, on aimerait reconstituer le puzzle. Mais il lui manque trop de pièces : de ce village arabe chrétien du nord d’Israël, à trois kilomètres du Liban, il ne reste qu’un cimetière et une église. Tout le reste a été bombardé par l’armée israélienne en 1951.

Chassés en 1948, ses 450 habitants palestiniens vivent désormais avec leurs descendants dans d’autres villages arabes de Galilée. En droit international, on les appelle des « déplacés internes » et non des réfugiés. Quant aux juifs israéliens, ils ne se sont jamais installés ici. Depuis soixante-huit ans, Ikrit est donc désert. Alors pourquoi ne pas laisser ces Arabes chrétiens, devenus citoyens d’Israël­, revenir chez eux comme ils le réclament ? « Israël redoute de voir des milliers d’autres Palestiniens s’engouffrer dans la brèche et raviver l’épineuse question du droit au retour », avance Shadia Sbait, Palestinienne très impliquée dans cette bataille.

Ces habitants ont pourtant le droit de leur côté. Après en avoir fait la demande en 1949, ils ont été autorisés par la Cour suprême israélienne à revenir dans leur village en juillet 1951. Mais quatre mois plus tard, le jour de Noël, l’armée l’a entièrement rasé… ou presque. « Que l’église soit restée debout a été déterminant, assure Shadia, car c’est elle qui garde Ikrit vivant aujourd’hui. » Outre les fêtes religieuses et une messe chaque premier samedi du mois, l’édifice abrite encore « les événements les plus importants » de cette communauté grecque-catholique melkite de 1 400 personnes dispersées dans plusieurs localités : baptêmes, mariages, enterrements…

Ce dimanche matin, Maarouf est venu garnir la tombe de son petit frère de 85 ans, décédé quatre jours plus tôt. « Pour nous, les déplacés, être enterré à Ikrit est essentiel, explique Nemi, le fils de Maarouf. C’est comme un symbole de notre retour. » Il ajoute, avec un regard de tendresse pour son père : « Spirituellement, il n’a jamais cessé de vivre ici. Son cœur, ses souvenirs, tout est ici. »

L’un des petits-fils de Maarouf, 16 ans, a hérité du prénom du patriarche ainsi que de son attachement pour ce lieu. En août, il participera pour la cinquième fois au camp d’été d’Ikrit, qui rassemble depuis 1995 une centaine d’adolescents désireux de redécouvrir le village de leurs racines.

Depuis 2012, une douzaine de jeunes adultes se relaient aussi toute l’année pour monter la garde. Le traumatisme de la démolition de 1951 ne semble jamais loin. À 27 ans, Ghassan Toumie vit à Haïfa, travaille à Nazareth, et passe tous ses week-ends dans son village d’origine, où il se mariera cet été. « Quand on vient ici, on plante des légumes, on entretient les arbres, on fait de la musique autour du feu, raconte-t-il. Ikrit est notre refuge, loin du bruit de la ville. » Ces jeunes gens élisent alors domicile, pour quelques jours, dans l’une des deux chambrettes construites il y a vingt-cinq ans contre l’église.

Engagés en 1981 et 1996 par leurs anciens propriétaires, deux recours en justice ont visé l’annulation de la confiscation de ces terres, conformément à la décision de la Cour en 1951. Mais même si aucun Israélien ne vit ici aujourd’hui, ces recours ont échoué. À Noël dernier, les villageois ont quand même obtenu le raccord de l’église à un réseau électrique. Shadia Sbait y voit une victoire symbolique : « C’est la reconnaissance de nos droits sur cette église, et sur cette terre. »