Emprisonnés sans savoir pourquoi

Mohammed Omer, jeudi 17 avril 2008

Des mil­liers de Pales­ti­niens crou­pissent dans des prisons israé­liennes. Et leurs familles ne connaissent pas tou­jours les raisons de leur empri­son­nement, ni s’ils ont été inculpés ou condamnés, ni quand ils seront relâchés – pour autant que cela soit prévu.

10 400 Pales­ti­niens dans les prisons israé­liennes, dont 90 femmes et 328 jeunes de moins de 18 ans

On pourrait penser que le bébé Yousef a la vie devant lui. Mais cela ne va pas de soi quand on naît de parents Pales­ti­niens à Gaza. Sans compter que Yousef est né dans une prison israélienne.

C’est jus­tement pour cette raison qu’il est le seul des neuf enfants de Fatima al-​​Zeq à être auprès d’elle, puisqu’elle a été arrêtée, il y a neuf mois. Mais ces jours-​​ci, le bébé n’est pas avec elle. Il a déve­loppé des dou­leurs abdo­mi­nales et a com­mencé à vomir, et il a dû être transféré dans un hôpital à l’intérieur de la prison de Hasharon en Israël.

Fatima a écrit à des orga­ni­sa­tions de défense des droits humains à Gaza demandant leur aide pour veiller à ce que l’enfant soit soigné, puisqu’elle ne peut le faire elle-​​même.

Ses autres enfants ne savent pas pourquoi leur mère est en prison : les Israé­liens ne le leur ont pas dit, et ils ne l’ont pas non plus révélé aux auto­rités pales­ti­niennes. Ils ont également refusé de répondre à l’agence de presse IPS (Inter Press Service). Lorsqu’ils disent quelque chose, les Israé­liens se contentent d’affirmer que les arres­ta­tions sont effec­tuées « pour des raisons de sécurité ».

D’après une source pales­ti­nienne, elle a été arrêtée parce que les auto­rités israé­liennes sus­pec­taient qu’elle allait per­pétrer un attentat en Israël. On n’a pas trouvé d’explosifs sur elle. Une autre source suggère qu’elle a été arrêtée parce qu’elle appar­tient à la famille d’un diri­geant du Jihad Islamique.

Fatima s’était rendue à un hôpital israélien pour un trai­tement et, d’après les membres de sa famille, elle avait un permis pour ce dépla­cement. Mais lorsqu’elle arriva au poste de contrôle, ils l’ont arrêtée et jetée en prison. Elle rejoint ainsi les mil­liers de Pales­ti­niens qui crou­pissent dans des prisons israé­liennes. Et leurs familles ne connaissent pas tou­jours les raisons de leur empri­son­nement, ni s’ils ont été inculpés ou condamnés, ni quand ils seront relâchés – pour autant que cela soit prévu.

Jumana Abu Jazar, âgée de sept ans, est connaît tout cela. Tout en accro­chant la ficelle d’un tableau à un clou rouillé, elle explique : « Ma mère est morte, et je n’ai pas de frères ou soeurs. Mon père est en prison en Israël. Il y séjourne dans une cellule sombre. Je l’ai vu une fois. »

Jumana habite avec sa grand-​​mère Umm Ala’a dans le camp de réfugiés de Rafah au sud de la Bande de Gaza. Umm Ala’a raconte que le père de Jumana « a été arrêté par les forces d’occupation israé­liennes en 2001, lorsqu’il fran­chissait la fron­tière de Rafah. Il accom­pa­gnait son père, qui avait reçu un trai­tement médical à l’étranger. Un juge israélien l’a condamné à 18 ans de prison ».

Là, encore une fois, la famille dit n’avoir aucune idée quel crime il a bien pu com­mettre. Mais une chose est claire : lui, comme beaucoup d’autres qui ont été arrêtés, ne sont pas ceux que l’on punit pour avoir tiré des roquettes sur Israël. D’ailleurs, la plupart de ces pri­son­niers n’ont pas commis ce qu’Israël considère comme des « attentats ter­ro­ristes ». Ils sont cou­pables d’être des membres de partis poli­tiques – c’est en tout cas ce que pensent leurs familles.

Et Umm Ala’a ajoute : « Son crime, c’était d’être pales­tinien. C’est un impôt sur la vie que nous payons tous ».

Beaucoup de Pales­ti­niens sont condamnés pour des motifs qui ne sont jamais révélés, mais beaucoup d’autres se trouvent dans des prisons israé­liennes, sans jamais avoir été inculpés. Ahmad Abu Haniyah, le coor­di­nateur pour les jeunes du Centre d’Information Alter­native [qui publie le magazine News from Within] – un projet mis sur pied conjoin­tement par des jour­na­listes israé­liens et pales­ti­niens il y a vingt ans – a été arrêté par les Israé­liens en mai 2005. Il a été relâché en mai 2007. Les Israé­liens ne lui ont jamais révélé pourquoi ils l’avaient arrêté en premier lieu. Il n’a jamais été inculpé ni jugé ; les Israé­liens appellent cela la détention administrative.

Actuel­lement, chaque famille pales­ti­nienne connaît un membre de son entourage qui a été arrêté de cette manière.

Occa­sion­nel­lement Israël relâche des lots de pri­son­niers en guise de « geste de bonne volonté ». Ce type de geste est très appréciés à niveau inter­na­tional, mais en général il s’agit de per­sonnes qui arrivent de toutes manières au terme de leur peine. Le geste béné­ficie à peu de Pales­ti­niens, et en trompe encore moins.

Atia Abu Mussa a main­tenant été détenu dans la prison au milieu du désert de Nafha durant 14 ans ; il a été arrêté lorsqu’il avait 21 ans. Tous les lundis, des amis et membres de la famille d’Atia se réunissent avec d’autres per­sonnes devant la porte du bureau de la Croix Rouge à Gaza et tiennent une veillée pour leurs proches.

Ramdan al-​​Baba, posté devant le bureau de la Croix-​​Rouge explique : « Mon fils a fait une grève de la faim pendant une semaine. Il tra­vaillait comme garde au quartier du pré­sident Yasser Arafat à Ramallah en 2003. Son crime était le fait d’occuper ce poste. » Il a ajouté que les condi­tions dans la prison israé­lienne étaient très dures : « Je ne peux même pas lui envoyer une lettre. »

Les Pales­ti­niens ne peuvent même pas invoquer l’ habeas corpus (expression juri­dique qui signifie lit­té­ra­lement « montrez le corps »), qui relève des prin­cipes des Conven­tions de Genève selon laquelle un Etat doit pro­duire des infor­ma­tions sur où se trouve la per­sonne – ou le corps – sous sa juri­diction. Israël s’oppose à ce droit sous pré­texte que cela n’est pas néces­saire pour les per­sonnes sous « détention admi­nis­trative ». Actuel­lement, selon les chiffres offi­ciels pales­ti­niens, 863 Pales­ti­niens en « détention admi­nis­trative » ont été en prison pour plus de 15 ans.

Selon le Ministère pales­tinien des détenus et des ex-​​détenus, un total de 10 400 pri­son­niers pales­ti­niens se trouvent dans les prisons israé­liennes, dont 90 femmes et 328 jeunes de moins de 18 ans. Quarante-​​six des pri­son­niers, affiliés au Hamas pour la plupart, sont des membres du Parlement.

Les asso­cia­tions de défense des droits humains israé­liennes affirment que les forces de sécurité du Shin Bet [ser­vices de sécurité] tor­turent régu­liè­rement les Pales­ti­niens dans les prisons israé­liennes. Deux asso­cia­tions de défense des droits humains, B’Tselem et HaMoked, ont suivi 73 pri­son­niers entre juillet 2005 et juillet 2006. Ils ont rap­porté que Shin Bet utilise régu­liè­rement « les coups, les entraves (ligo­tages) dou­lou­reuses, le maintien du dos plié, les étire­ments des membres et de la pri­vation pro­longée de sommeil » pour tor­turer les pri­son­niers pales­ti­niens. (tra­duction A l’encontre)