"Emparez-​​vous de plus de collines, élargissez le territoire"

Henry Siegman, dimanche 27 avril 2008

Deux livres, "Lords of the Land" et "The Acci­dental Empire" [1], révèlent l’échelle massive du vol de terres pales­ti­niennes et l’implication de chaque partie de la société israé­lienne dans l’avancement de l’entreprise de colo­ni­sation avec la vio­lation évidente et déli­bérée non seulement du droit inter­na­tional mais aussi des propres lois israéliennes.

Le titre du livre de Gershom Gorenberg ("the acci­dental empire") est en quelque sorte trompeur en sug­gérant que l’établissement des colonies juives en Cis­jor­danie et à Gaza était « acci­dentel ». Alors que Gorenberg, un jour­na­liste israélien né en Amé­rique, note qu’aucun gou­ver­nement israélien n’a jamais pris de décision for­melle concernant l’avenir de la Cis­jor­danie, son compte rendu de la pre­mière décennie de l’occupation d’Israël ne laisse aucun doute sur la création déli­bérée des colonies des­tinées à créer une pré­sence israé­lienne per­ma­nente dans autant de ter­ri­toires occupés que pos­sible (en effet, leur espoir était de couvrir tous les ter­ri­toires occupés, si la com­mu­nauté inter­na­tionale le per­mettait). Aucun gou­ver­nement israélien n’a jamais soutenu l’établissement d’un état pales­tinien à l’est de la ligne d’armistice de 1949 qui a constitué la future fron­tière de 1967. Au minimum, les colonies visaient à rendre impos­sible un retour à cette frontière.

Il est clair, à partir du compte-​​rendu de Gorenberg et de l’étude détaillée du projet de colonies par Idith Zertal et Akiva Eldar, "Lords of Land", que la question qui divisait les gou­ver­ne­ments israé­liens n’était pas la pré­sence de colonies en Cis­jor­danie. Shimon Peres du Parti tra­vailliste a joué un rôle clé en lançant l’entreprise des colonies. Leurs dif­fé­rences por­taient sur ce qu’il convenait de faire avec les Pales­ti­niens dont la terre avait été confisquée. La plupart ont argu­menté qu’on devrait leur octroyer l’autonomie et la citoyenneté jor­da­nienne. Au cours des années, cer­tains membres du cabinet - Rehavam Ze’evi, Rafael Eitan, Effi Eitam et Avigdor Lie­berman, par exemple, - ont plaidé ouver­tement pour un « transfert », un euphé­misme pour épuration eth­nique. Il y a eu un accord général que plutôt que d’adopter une position offi­cielle sur le statut futur des habi­tants de Cis­jor­danie et risquer de pro­voquer une oppo­sition inter­na­tionale, Israël devait continuer à créer des « faits (accomplis) sur le terrain » tout en restant discret sur leurs objectifs. Avec le temps, pensaient-​​ils, le monde serait amené à accepter le Jourdain comme fron­tière orientale d’Israël.

Ces livres démentent la nar­ration cultivée avec soin pour sou­tenir l’occupation. D’après cette nar­ration, le gou­ver­nement d’Israël a offert la paix aux Pales­ti­niens et à ses voisins arabes à la suite de la guerre de 1967 s’ils recon­nais­saient l’état juif. Mais lors de la ren­contre de la Ligue arabe à Khartoum, le 1er sep­tembre 1967, le monde arabe a répondu par « les trois « non » de Khartoum » : pas de paix, pas de recon­nais­sance et pas de négo­cia­tions. Et ainsi Israël n’a pas eu d’autre choix que de continuer à occuper les terres pales­ti­niennes. Et d’après cette nar­ration, si les Pales­ti­niens n’avaient pas recouru à la vio­lence en résistant contre l’occupation, ils auraient déjà eu un état à eux depuis bien longtemps.

Cette his­toire est un men­songe. Les mili­taires et les diri­geants poli­tiques d’Israël n’ont jamais eu la moindre intention de rendre la Cis­jor­danie et Gaza à leurs habi­tants arabes. L’offre du cabinet de se retirer de ter­ri­toires arabes s’adressait spé­ci­fi­quement à l’Egypte et la Syrie, pas à la Jor­danie ou aux Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires. La réso­lution offi­cielle du cabinet de res­tituer le Sinaï et le Golan en juin 1967, ne disait rien sur la Cis­jor­danie, et faisait réfé­rence à Gaza comme « inté­gra­lement à l’intérieur du ter­ri­toire de l’état d’Israël ». Avec seulement un murmure de diver­gence d’opinion, le cabinet dirigé par Yigal Allon et Moshe Dayan, et le premier ministre d’alors, Levi Eshkol, s’engagèrent dans une poli­tique accordant seulement des formes d’autonomie locale à la Cis­jor­danie et à Gaza, un arran­gement qui, croyaient-​​ils, leur per­met­trait avec le temps d’établir le Jourdain non seulement comme fron­tière de sécurité d’Israël mais aussi comme fron­tière poli­tique reconnue internationalement.

La décision de conserver le contrôle sur les ter­ri­toires a été prise dans les jours qui ont suivi la fin de la guerre de 1967, et n’était pas une réponse au ter­ro­risme pales­tinien, ou même au refus pales­tinien de la légi­timité d’Israël. Zertal et Eldar citent un rapport de fonc­tion­naires du Mossad, préparé à la demande de la Division du ren­sei­gnement des FDI et pré­senté aux FDI le 14 juin 1967, qui estimait que « une vaste majorité des diri­geants de Cis­jor­danie, y compris les plus extrêmes parmi eux, étaient dis­posés, à ce moment, à réa­liser un accord de paix per­manent » sur la base de « l’existence d’une Palestine indé­pen­dante » sans armée. Le rapport a été classé top secret, et enterré.

La sécurité était la raison invoquée par Israël pour jus­tifier la création des colonies. Mais la toute grande majorité d’entre elles ont créé de nou­veaux pro­blèmes d’insécurité, ne serait-​​ce que parce de vastes res­sources mili­taires et du service de ren­sei­gnement devaient être diverties pour leur défense. Les colonies ont aussi rendu furieux les Pales­ti­niens aux­quels on avait volé la terre pour faire la place pour elles – ceci non plus n’a rien fait pour aug­menter la sécurité en Israël.

Les deux livres démontrent avec force détails que c’était la conclusion non seulement de cri­tiques exté­rieurs mais aussi des experts mili­taires et de sécurité israé­liens. Haim Bar-​​Lev, un ancien chef d’état-major a soutenu devant la Cour suprême d’Israël en 1979, que des colonies juives dans des régions den­sément peu­plées d’Arabes faci­li­te­raient les attaques ter­ro­ristes, et que la pro­tection des colonies dis­trairait des forces de sécurité de « mis­sions essen­tielles ». Le général-​​major Mati­tyahu Peled a rejeté l’argument de la sécurité comme « n’étant pas de bonne foi » et servait « uni­quement à un objectif : offrir une jus­ti­fi­cation pour la saisie de terres qui ne pouvait pas être jus­tifiée autrement ».

Le par­tisan le plus influent d’une vigou­reuse poli­tique de colo­ni­sation était Yigal Allon, le com­mandant légen­daire du Palmach d’Israël, une force d’élite créé avant la fon­dation de l’état. « Un traité de paix », a-​​t-​​il dit lors d’une ren­contre gou­ver­ne­mentale du 19 juin 1967, « est la garantie la plus faible pour l’avenir de la paix et l’avenir de la défense ». Zertal et Eldar rap­portent qu’il a mis en garde contre la res­ti­tution du moindre pouce de la Cis­jor­danie et qu’il avait dit au cabinet que s’il devait choisir entre « l’entièreté de la terre avec toute la popu­lation arabe ou de renoncer à la Cis­jor­danie, je choisis l’entièreté de la terre avec tous les Arabes ». Les vues de Allon qui ont donné forme à la pensée stra­té­gique des élites poli­tiques et de sécurité d’Israël pendant des décennies, ont été influencées pro­fon­dément par son guide Yitzhak Tabenkin, un des fon­da­teurs du Yishouv. Tabenkin pensait que la par­tition était un état tem­po­raire des affaires et que « l’entièreté » de la terre serait fina­lement réa­lisée que ce soit paci­fi­quement ou par la guerre.

"Lords of the Land" et T"he Acci­dental Empire" révèlent l’échelle massive du vol de terres pales­ti­niennes et l’implication de chaque partie de la société israé­lienne dans l’avancement de l’entreprise de colo­ni­sation avec la vio­lation évidente et déli­bérée non seulement du droit inter­na­tional mais aussi des propres lois israé­liennes. Gorenberg rap­porte que, alors qu’il était interrogé par le Ministre des Affaires étran­gères Abba Eban sur la légalité des colonies en 1967, le conseiller juri­dique du ministre des Affaires étran­gères, Theodor Meron, répondit : « Une colonie civile dans les ter­ri­toires admi­nistrés contre­vient aux dis­po­si­tions expli­cites de la Qua­trième Convention de Genève. » Et il a insisté que l’interdiction était « caté­go­rique et n’était pas condi­tionnée par les motifs ou les buts du transfert, et visait à pré­venir la colo­ni­sation d’un ter­ri­toire conquis par les citoyens de l’état conquérant. »

Une com­mission pré­sidée par Talia Sasson qui avait été désignée avec cynisme par Ariel Sharon, pour mettre au jour les acti­vités illé­gales qu’il orches­trait lui-​​même, a mené une enquête sérieuse sur les colonies en 2005. Sasson constata que les colonies – illé­gales selon les propres lois d’Israël – avaient été ins­tallées avec le soutien secret de pra­ti­quement tout ministère gou­ver­ne­mental, des FDI et du Shin Bet. Fei­gnant d’être choqué quand Sasson lui pré­senta ses décou­vertes, Sharon et ses ministres s’empressèrent d’enterrer rapi­dement le rapport.

Zertal et Eldar expliquent clai­rement que les colons n’agissent pas seulement en maîtres des Ter­ri­toires occupés et de leur popu­lation soumise mais aussi de l’état d’Israël. Il est important de se sou­venir que la majorité des colons israé­liens ne sont pas animés par une idéo­logie mais par des consi­dé­ra­tions écono­miques et de qualité de la vie, et sont attirés par les sub­ven­tions impor­tantes que le gou­ver­nement accorde aux colonies. Cer­tains de ces colons non-​​idéologiques sont des Israé­liens laïques, alors que d’autres sont membres de com­mu­nautés juives ultra-​​orthodoxes qui sont pro­fon­dément ambi­va­lentes sinon opposées à l’entreprise sio­niste nationale. Mais la force agis­sante der­rière les colonies est un petit groupe religieux-​​nationaliste, dont les membres sont consi­dérés comme les opé­ra­teurs poli­tiques les plus futés, cohé­rents et effi­caces en Israël. Leur idéo­logie combine une forme intense de mes­sia­nisme reli­gieux avec un natio­na­lisme extrême qui a beaucoup plus en commun avec le natio­na­lisme reli­gieux et eth­no­cen­trique des milices serbes ortho­doxes de Mladic and Karadzic qu’avec aucune des valeurs juives que je connais. Que Sharon et cer­tains de ses amis colons aient été vir­tuel­lement les seuls poli­ti­ciens à l’Ouest (autres que les par­tisans slaves de Serbie) à s’opposer à des mesures mili­taires pour empêcher une épuration eth­nique serbe en Bosnie et au Kosovo n’est pas accidentel.

La direction religieuse-​​nationaliste semble main­tenant avoir perdu beaucoup de son autorité avec la jeune géné­ration de loin plus radicale, née et élevée dans les colonies. Cette nou­velle géné­ration trouve son ins­pi­ration dans la « Jeu­nesse des col­lines », qui a répondu en octobre 1998, à l’appel aux colons de Sharon, alors Ministre des Affaires étran­gères dans le gou­ver­nement de Ben­jamin Neta­nyahou, de « s’emparer » de sommets de col­lines dans les parties de la Cis­jor­danie d’où lui et Neta­nyahou avaient consenti à se retirer, comme stipulé dans les Accords d’Oslo. « Emparez-​​vous de plus de col­lines, étendez le ter­ri­toire », insista Sharon sur Radio Israël. « Tout ce que vous aurez pris sera entre nos mains. Tout ce que nous n’aurons pas pris sera entre leurs mains. »

La « Jeu­nesse des col­lines » rejette l’autorité de l’état juif et de ses ins­ti­tu­tions. Elle se pré­sente sous ce qu’elle imagine être un revê­tement biblique, atta­quant les Pales­ti­niens, volant et détruisant leurs maisons, leurs récoltes et leurs vergers, les battant à l’occasion et en tuant de temps en temps. Les FDI inter­viennent parfois, mais leur effi­cacité est ébranlée par leur conviction que leur job prin­cipal est de pro­téger les colons, et pas la popu­lation sous occupation.

David Shulman, un uni­ver­si­taire éminent, militant de la paix et membre de Ta’ayush, une orga­ni­sation d’Israéliens pales­ti­niens et juifs pour la pro­motion de la coexis­tence, parle de la « Jeu­nesse des col­lines » dans son livre récent Dark Hope : Working for Peace in Israel and Palestine.[*] (Sombre espoir : oeuvrer pour la paix en Israël et en Palestine) : « Comme n’importe quelle autre société », écrit-​​il, Israël « a des éléments socio­pa­thiques vio­lents. Ce qui est inha­bituel au sujet des quatre der­nières décennies en Israël, c’est que beaucoup d’individus des­truc­teurs ont trouvé un havre, pourvu d’une légi­ti­mation idéo­lo­gique, à l’intérieur de l’entreprise de colo­ni­sation. Ici, dans des endroits comme Chavat Maon, Itamar, Tapuach et Hébron, ils ont de fait une liberté sans entrave de ter­ro­riser la popu­lation locale pales­ti­nienne ; de les attaquer, de leur tirer dessus, de les blesser, parfois de les tuer – le tout au nom du caractère sacré supposé de la terre et du droit exclusif des Juifs sur elle. »

Même des Israé­liens qui d’habitude sont res­pec­tueux de la loi, consi­dèrent la « Jeu­nesse des col­lines » comme de modernes haloutzim (les pion­niers sio­nistes qui ont éliminé les maré­cages res­pon­sables du palu­disme et qui ont construit les kibboutz).

A la suite du déman­tè­lement par Sharon des colonies juives à Gaza en 2005, beaucoup de jeunes gens dans le camp religieux-​​nationaliste sont devenus encore plus radicaux et détachés du lea­dership des colons. Ils ont vu dans le retrait une tra­hison amère et impar­don­nable et ont reproché à leurs diri­geants leur échec à l’empêcher. Ils n’ont pas pu accepter l’explication de Sharon que le retrait des colonies de Gaza était inévi­table si Israël voulait garder la terre pales­ti­nienne en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est. C’était l’accord auquel Bush se ral­liait dans une lettre qu’il remit à Sharon à Camp David en 2004 : en échange du retrait, Bush expli­quait la position de son admi­nis­tration que « à la lumière de nou­velles réa­lités sur le terrain, y compris les centres déjà exis­tants avec une popu­lation israé­lienne impor­tante, il est irréa­liste d’attendre que l’issue des négo­cia­tions sur le statut final sera le retour intégral et complet aux lignes de l’armistice de 1949. »

Dans un éditorial récent, Ha’aretz a accusé non seulement les colons mais aussi tout le sio­nisme reli­gieux de « s’être posi­tionné comme un mou­vement qui dénie la sou­ve­raineté de l’état » : Aussi long­temps que le gou­ver­nement sert les objectifs des colonies, ils le sou­tiennent. Mais au moment où une décision contraire est prise – sur des retraits ter­ri­to­riaux ou l’évacuation d’avant-postes – ce camp se permet de violer la loi… Ceci n’est pas le caprice pas­sager de quelques ado­les­cents, mais la méta­mor­phose d’un camp entier de centre d’activité constructive en centre de subversion.

Des cri­tiques simi­laires ont été émises par des membres du camp religieux-​​nationaliste. Le rabbin de Moshav Nov, Yigal Ariel, a récemment publié un livre appelé Leshem Sha­mayim (Pour le salut du ciel), qui condamne le mou­vement pour son hos­tilité aux « règles de base de la loi ». Il accuse les colons de devenir « le jouet de fausses illu­sions et de l’irrationalité », courant le danger « d’être balayés dans un sombre abîme de leur propre fabrication ».

"Lords of the Land" n’oublie per­sonne. Mais dans une société où la sécurité est le souci central, l’armée joue inévi­ta­blement un rôle inha­bi­tuel­lement puissant en façonnant les valeurs des jeunes hommes et des jeunes femmes qui la servent pendant deux ou trois ans ou plus. Son influence omni­pré­sente repré­sente de loin le plus grand danger pour le futur d’Israël : à sa survie comme état démo­cra­tique et celle des valeurs juives que l’état était censé incarner.

Depuis 1967, les FDI se sont trans­formées en une armée des colons, vers laquelle les Pales­ti­niens vio­lentés ne peuvent pas se retourner pour être pro­tégés. Les liens étroits de la direction des colons avec les éminences grises du gou­ver­nement signi­fient qu’ils peuvent faire et défaire la car­rière des offi­ciers supé­rieurs les plus impor­tants des FDI. La partie de l’histoire de Zertal et Eldar qui donne le plus froid dans le dos est leur des­cription de la manière dont les diri­geants des colons inti­mident les com­man­dants des FDI et font qu’ils se conforment. Le soldat le plus décoré dans l’histoire des FDI, Ehoud Barak, l’ancien Premier ministre d’Israël et actuel Ministre de la Défense dans le gou­ver­nement Olmert, a dû ravaler ses paroles quand des diri­geants des colons sor­tirent pendant un dis­cours qu’il a fait quand il était à la tête du Com­man­dement central des FDI, en mai 1987, parce qu’il avait employé le mot « occu­pation » pour décrire la pré­sence d’Israël en Cis­jor­danie. Ils sont seulement revenus à leur place, quand il a accepté de répéter son dis­cours sans uti­liser ce mot.

Alors que les FDI, avec l’aide du Shin Bet, sont en quelque sorte capables de loca­liser presque tous les Pales­ti­niens poten­tiel­lement ter­ro­ristes en Cis­jor­danie et semblent au courant de leurs conver­sa­tions les plus intimes, elles ne semble pas souvent capables de loca­liser des colons juifs qui ont attaqué d’innocents Pales­ti­niens, qui ont détruit leurs maison et leur ferme, ou les ont assas­sinés. La plupart des crimes des colons demeurent non résolus, comme c’est le cas aussi des crimes commis par des soldats des FDI. Le système de la justice mili­taire ne manque que rarement de trouver des cir­cons­tances atté­nuantes pour les vio­lences des FDI. Et les rares Israé­liens qui sont jugés cou­pables ne subissent que des condam­na­tions ridi­cu­lement légères. Entre temps, plus de dix mille Pales­ti­niens com­prenant des femmes et des enfants crou­pissent dans les prisons israé­liennes sans avoir été inculpés ou jugés pour des crimes spécifiques.

Le contraste avec le trai­tement des colons par les tri­bunaux est sai­sissant. Pinchas Wal­ler­stein, un des plus impor­tants diri­geants des colons, a tiré sur un jeune Arabe qui était en train de brûler un pneu sur la route. Le garçon abattu dans le dos, est mort. Wal­ler­stein a été condamné à exé­cuter des travaux d’utilité publique. Le juge, Ezra Hadaiya, a cité l’admonestation rab­bi­nique « qu’on ne doit pas juger un sem­blable à moins d’être à sa place ». En 1982, un colon, Nissan Ishe­goyev, a tiré au moyen de sa mitraillette Uzi dans une ruelle d’où des enfants pales­ti­niens lan­çaient des pierres et il a tué un garçon de 13 ans. Sa punition a été de trois mois de travaux d’utilité publique. Entre 1988 et 1992, on a enre­gistré les morts vio­lentes de 48 Pales­ti­niens dans les Ter­ri­toires occupés. Dans 12 cas seulement des incul­pa­tions ont été lancées contre des sus­pects israé­liens ; de ceux-​​ci, un seul cas a été suivi d’une condam­nation pour meurtre ; un autre s’est terminé par une condam­nation pour meurtre par impru­dence, et six autres ont abouti à des condam­na­tions pour meurtre par négli­gence. L’inculpé condamné pour meurtre, pour lequel est prévu une condam­nation maximum de 20 ans de prison, a été condamné à trois ans.

La conviction que les gens qui ont passé leurs années les plus impres­sion­nables dans les FDI revien­dront de leur service avec leurs sen­si­bi­lités démo­cra­tiques, huma­ni­taires et égali­taires intactes est le mythe absurde qui sous-​​tend la pré­tention des FDI d’être l’armée la plus morale du monde. Tout aussi absurde est l’idée qu’Israël a un modèle de système de justice où les Pales­ti­niens peuvent trouver un trai­tement équi­table. Des Israé­liens inquiets des doubles stan­dards de leur système de justice ont trouvé un réconfort dans les juge­ments éclairés de la Cour suprême d’Israël. Mais on ne peut plus compter sur eux non plus. Récemment, dans une décision inté­ri­maire, la Cour suprême a accepté pour la pre­mière fois l’idée de routes séparées pour les Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires occupés ; l’Association pour les Droits civils en Israël considère que cet arran­gement marque le départ d’un apar­theid légal.

Ce qui rend cette situation par­ti­cu­liè­rement effrayante est que les prin­cipaux diri­geants des FDI sont de plus en plus souvent des colons du camp religieux-​​nationaliste. Beaucoup d’entre eux sont sous l’emprise de rabbins des colonies qui comme leurs équi­va­lents du Jihad, four­nissent des règles reli­gieuses – en fait des fatwas – incitant même leurs adeptes à assas­siner des Pre­miers ministres israé­liens s’ils fran­chissent les lignes rouges des colons. L’importance de ce chan­gement dans les FDI a été décrite par Steven Erlanger dans le New York Times, en décembre dernier. Le Colonel Aharon Haliva, le com­mandant de l’école d’entraînement des offi­ciers en Israël, a raconté à Erlanger que plus du tiers des volon­taires dans les unités de combat pro­vient main­tenant de la jeu­nesse reli­gieuse des colonies. « Vous ne les trouvez pas à Tel Aviv, mais partout dans les col­lines de Judée et Samarie, » a dit Haliva. « Ce sont les pion­niers d’aujourd’hui. » Leur influence sur ceux dont ils ont la charge est pro­fonde. « Dans deux mois je com­man­derai 20 soldats, a dit l’un d’eux à Erlanger, « et à partir d’eux il y aura peut-​​être deux offi­ciers, et cela fait de nouveau 40 soldats, et de nouveau 40 familles…Ce sont les pre­miers com­man­dants qui sont impor­tants. La manière dont je tiens mon arme – est la manière dont la tenait mon premier commandant. »

Haggai Alon, un haut fonc­tion­naire du Ministère de la Défense dans le gou­ver­nement Olmert quand le ministère était dirigé par Amir Peretz, a récemment accusé les FDI de servir le pro­gramme des colons. Alon a raconté à Ha’aretz que les FDI ignorent les ins­truc­tions de la Cour suprême sur le trajet de la soi-​​disant bar­rière de sécurité, et « tracent, à la place, une route qui ne per­mettra pas l’établissement d’un état pales­tinien ». Alon note que quand, en 2005, James Wol­fensohn avait négocié un accord signé par Israël et l’Autorité pales­ti­nienne, qui avait pour but de faci­liter les res­tric­tions sur les voyages des Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires occupés, à la place, les FDI ont facilité les dépla­ce­ments pour les colons ; pour les Pales­ti­niens, le nombre de check­points était doublé. D’après Alon, les FDI sont en train de « mener une poli­tique d’apartheid », qui vide Hébron des Arabes, et de judaï­sation (son expression) de la vallée du Jourdain, tout en coopérant ouver­tement avec les colons pour rendre la solution des deux états impossible.

L’affirmation que c’est uni­quement la vio­lence et le réjec­tion­nisme pales­ti­niens qui ont contraint Israël à rester dans les ter­ri­toires est une invention. Comme je l’argumentais dans la LRB (16 août 2007), l’histoire assi­dûment pro­pagée de la pour­suite de la paix par Israël et sa recherche d’un par­te­naire pales­tinien « pour la paix » a été créé pour gagner du temps pour établir « des faits (accomplis) sur le terrain » : des colonies qui détrui­raient la conti­nuité ter­ri­to­riale et démo­gra­phique et l’intégrité de la terre et de la vie pales­ti­niennes de manière à rendre impos­sible l’établissement d’un état pales­tinien. En cela, les diri­geants d’Israël ont si bien réussi que Olmert - qui prétend s’être fina­lement rendu compte que sans la solution des deux états, Israël deviendra une entité d’apartheid inca­pable de sur­vivre - n’a pas été capable de mettre en appli­cation même les plus petits chan­ge­ments qu’il avait promis à Anna­polis. L’expansion des colonies et du système d’autoroutes « Jews-​​only » en Cis­jor­danie continue sans désemparer.

Le prix qu’Israël et les Juifs partout – sans parler du peuple pales­tinien – pourrait avoir à payer pour ce « succès » est pénible à envisager.

[1] # The Acci­dental Empire : Israel and the Birth of the Set­tle­ments, 1967-​​77 by Gershom Gorenberg

# Lords of the Land : The War over Israel’s Set­tle­ments in the Occupied Territories, 1967-​​2007 by Idith Zertal and Akiva Eldar