Émergence d’un nouveau Moyen-​​Orient ?

Joschka Fischer*, samedi 3 mai 2008

Une analyse de Joschka Fischer, ministre des Affaires étran­gères et vice-​​chancelier de l’Allemagne entre 1998 et 2005

Indé­nia­blement la poli­tique du pré­sident Bush au Moyen-​​Orient a réussi une chose : désta­bi­liser com­plè­tement la région. Ce résultat est loin du Moyen-​​Orient démo­cra­tique et pro-​​occidental que sou­hai­taient les USA.

Mais même si les choses ne se passent pas comme les néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains l’avaient espéré, la situation a évolué. L’échec monu­mental qui s’appelle la « guerre en Irak », la fin du natio­na­lisme laïc arabe et la hausse du prix du pétrole et du gaz ont entraîné de pro­fonds chan­ge­ments dans la région. De Damas à Dubaï, de Tel-​​Aviv à Téhéran, un nouveau Moyen-​​Orient se forge.

L’ancien Moyen-​​Orient s’est construit sur les fron­tières et sur les iden­tités poli­tiques créées par les puis­sances euro­péennes après la chute de l’Empire ottoman en 1918. Il était mû par un natio­na­lisme laïc d’inspiration euro­péenne qui visait à une moder­ni­sation poli­tique et sociale initiée par l’action gou­ver­ne­mentale. Ce type de natio­na­lisme, le « socia­lisme arabe », a atteint son apogée durant la guerre froide quand il pouvait compter sur l’aide mili­taire, poli­tique et écono­mique de l’Union soviétique.

Tout cela s’est terminé avec l’écroulement de l’Union sovié­tique, la région restant comme pétrifiée sous des dic­ta­tures mili­taires cor­rompues et inef­fi­caces. La fin de l’Union sovié­tique a aussi déclenché de graves crises mili­taires dans beaucoup de pays arabes ; sans le soutien mili­taire de l’URSS, les régimes natio­na­listes ne pou­vaient plus moder­niser leur armée.

Peu à peu les régimes natio­na­listes ont perdu leur légi­timité aux yeux de leurs popu­la­tions, créant un vide que sont fré­quemment venus combler des acteurs non étatiques. Les rap­ports de force idéo­lo­giques et la répar­tition du pouvoir ont aussi changé, l’islam poli­tique rem­plaçant la laïcité et inté­grant habi­lement les ques­tions sociales et un natio­na­lisme révo­lu­tion­naire antioccidental.

Aujourd’hui, la Syrie, l’Égypte, le Yémen, la Tunisie, l’Algérie et les ter­ri­toires pales­ti­niens contrôlés par le Fateh incarnent encore l’ancien Moyen-​​Orient. Dubaï, les Émirats arabes unis et Israël, de même que le Hez­bollah, le Hamas et le ter­ro­risme des jiha­distes – aux­quels on peut ajouter, au moins en partie, l’Iran et l’Arabie saoudite – forment le nouveau Moyen-​​Orient. La Jor­danie et le Maroc essayent de s’y associer.

Certes, ainsi que ces exemples le montrent, « nouveau » ne signifie pas néces­sai­rement « meilleur », mais dif­férent et plus moderne. Quant à la moder­ni­sation, elle n’implique en rien une solution aux conflits qui sévissent dans la région, des conflits eux-​​mêmes « modernes », ce qui les rend d’autant plus dan­gereux que dans le passé.

On a d’ailleurs vu un aspect de cette moder­ni­sation en 2006 avec la guerre du Liban entre Israël et le Hez­bollah, au cours de laquelle les chars étaient impuis­sants face aux mis­siles et aux lance-​​roquettes Katioucha. Paral­lè­lement, des acteurs non étatiques comme le Hez­bollah, le Hamas et el-​​Qaëda ont rem­placé les armées tra­di­tion­nelles, les attentats-​​suicide (à la voiture piégée ou avec une ceinture bourrée d’explosifs) ont rem­placé les gué­rilleros et leur kalachnikov.

Mais l’élément le plus important est le dépla­cement du centre de gravité poli­tique et mili­taire de la région. Si Israël, la Palestine et le Liban sont les prin­cipaux points chauds de l’ancien Moyen-​​Orient, la lutte pour le pouvoir dans le sillage de la guerre en Irak se déroule main­tenant dans le golfe Per­sique, théâtre de nou­veaux enjeux poli­tiques. Le prin­cipal facteur de crise n’est plus le conflit israélo-​​palestinien, mais le risque d’une confron­tation entre l’Iran et l’Arabie saoudite pour la supré­matie subré­gionale et entre l’Iran et les USA pour l’hégémonie régionale. Il est d’ailleurs devenu presque impos­sible de résoudre le conflit israélo-​​palestinien sans l’Iran et ses alliés locaux, le Hez­bollah au Liban et le Hamas en Palestine.

En un sens, la guerre en Irak constitue un pont stra­té­gique et mili­taire entre l’ancien et le nouveau Moyen-​​Orient. L’intervention amé­ri­caine s’est tra­duite dans la région par quatre chan­ge­ments d’importance : – L’Iran est parvenu à une position stra­té­gique qu’il n’aurait jamais pu atteindre par lui-​​même et il donne main­tenant libre cours à ses ambi­tions hégémoniques. – La démo­cra­ti­sation de l’Irak a conduit au pouvoir la majorité chiite, ce qui a gran­dement ren­forcé l’influence ira­nienne. La guerre en Irak a trans­formé le vieux conflit entre chiites et sun­nites en y ajoutant une signi­fi­cation géo­po­li­tique moderne et en l’étendant à toute la région. – La montée de l’Iran constitue une menace exis­ten­tielle pour l’Arabie saoudite, car son voisin pétrolier du nord-​​est est à majorité chiite. Télé­guidé par l’Iran, un gou­ver­nement chiite à Bagdad mena­cerait à moyen terme l’intégrité ter­ri­to­riale de l’Arabie saoudite – un scé­nario que les Saou­diens ne peuvent et ne veulent accepter. – Si l’Iran par­venait à devenir une puis­sance nucléaire, les craintes des Saou­diens quant à leur exis­tence s’amplifieraient de manière spec­ta­cu­laire, tandis que l’armement conven­tionnel des pays du Moyen-​​Orient per­drait beaucoup de sa valeur, ce qui lan­cerait une course à l’arme nucléaire dans la région.

Cette nou­velle situation menace de dés­in­té­gration tout le système étatique du Moyen-​​Orient qui a été élaboré par les Anglais et les Français. Le premier can­didat est évidemment l’Irak. L’une des ques­tions essen­tielles du nouveau Moyen-​​Orient est de savoir si l’intégrité de l’Irak pourra sur­vivre aux confron­ta­tions reli­gieuses et eth­niques entre Kurdes et Arabes et entre chiites et sun­nites. Car la dés­in­té­gration de l’Irak pourrait faire tache d’huile et pro­duire une bal­ka­ni­sation de toute la région. Autre point important : l’islam poli­tique va-​​t-​​il évoluer vers la démo­cratie et la modernité ou rester pri­sonnier du radi­ca­lisme et de l’invocation du passé ? Pour l’instant, l’avant-front de cette bataille n’est pas au Moyen-​​Orient mais en Turquie, et son impact pourrait s’étendre bien au-​​delà de ce pays.

L’émergence d’un nouveau Moyen-​​Orient est l’occasion d’établir un ordre régional qui reflé­terait les intérêts légi­times de tous les acteurs, qui offrirait des fron­tières sûres et rem­pla­cerait les aspi­ra­tions hégé­mo­niques par la trans­pa­rence et la coopé­ration. Si les choses ne se passent pas ainsi, le nouveau Moyen-​​Orient sera bien plus dan­gereux que l’ancien.