Embastillé par Israël, le clown triste palestinien manque aux enfants

Mohammad Abou Sakha est en prison depuis 3 mois, sans qu’il sache pourquoi. Militants et artistes du monde entier multiplient les manifestations pour demander sa libération.

L’Orient le Jour, lundi 11 avril 2016

Mohammad Abou Sakha est formateur aux arts du cirque. Photo DR

« Où est passé celui qui sourit ? » chante, tambourin à la hanche, Hanita Hendelman, conteuse et militante pacifiste devant la prison israélienne d’Ofer. Ni la bruine ni le vent n’aurait pu la faire reculer. De l’autre côté du mur, Mohammad Abou Sakha, un formateur aux arts du cirque, est enfermé sans savoir pourquoi. Il a déjà reçu le soutien de chanteurs brésiliens, de clowns israéliens ou belges.

Le 14 décembre 2015, le jeune homme de 24 ans est arrêté par des soldats israéliens. Il passe de commissariats en centres de détention sans que les charges retenues contre lui ne lui soient révélées. Quelques semaines plus tard, on lui apprend qu’il est détenu administrativement pour six mois. Il dit à son avocat être régulièrement interrogé.

Ce régime d’incarcération permet aux autorités israéliennes de retenir des individus plusieurs mois. Il est renouvelable indéfiniment. Plus de 670 autres Palestiniens sont ainsi derrière les barreaux. L’avocat de Mohammad, membre de l’ONG Addameer, a demandé à requalifier la détention. « Généralement, ces demandes ne sont même pas entendues par le tribunal militaire israélien, mais nous avons réussi à avoir une audience, c’est maintenant à eux de nous répondre, et s’ils refusent, nous pourrons aller à la Cour suprême. Nous pensons que les autorités israéliennes n’ont pas assez de preuves contre lui, et pas de levier pendant les interrogatoires », explique un porte-parole de l’ONG.

Si la détention est requalifiée, alors le clown devra répondre de chefs d’accusations précis, et il sera emprisonné pour un temps adapté à l’enquête. Lors des interrogations, il lui a été reproché d’avoir été présent lors d’une discussion au cours de laquelle la sécurité d’Israël aurait été menacée, mais aussi son affiliation au groupe d’origine marxiste, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), considéré comme une organisation terroriste par Israël, les États-Unis et l’Union européenne. Mohammad avait déjà été arrêté en 2009 pour un mois, sa présence à des manifestations à l’âge de 13 ans lui avait alors été reprochée.

« Tellement charismatique »

« Si on lui reproche d’avoir mis une photo de Leïla Khaled (membre du FPLP connue pour avoir détourné deux avions dans les années 70) sur son mur Facebook, alors beaucoup de gens dans le monde doivent aller en prison », regrette une collègue de l’école du cirque de Bir Zeit, où enseignait Mohammad. Ahmad Abou Taleb, cousin du clown et formateur dans la même école, balaie lui aussi les soupçons d’activisme politique : « Je fais le trajet de la maison à l’école de cirque avec lui tous les jours depuis plus de cinq ans, une fois à l’école, on est ensemble, et de retour à la maison, on est ensemble... Je le saurais s’il était engagé politiquement ! »

Si les réseaux sociaux sont pleins de ces images d’artistes arborant le portrait du clown et réclamant sa libération, dans l’école de Bir Zeit, c’est l’inverse. « Les enfants nous apportent des dessins, mais on préfère parler de lui sans imposer un mémorial », explique une collègue. Ici, plus de 300 élèves apprennent les subtilités du jonglage ou de l’équilibrisme. Mohammad est de la première génération d’entre eux. S’il n’avait pas percé, sans diplôme, il aurait travaillé dans la blanchisserie de son père à Jénine.

Assise près du chapiteau, sa collègue poursuit : « Mohammad est tellement charismatique que tous les enfants l’adorent, il s’occupait notamment d’un garçon qui a une paralysie cérébrale ; au bout de deux ans, Mohammad avait réussi à le faire marcher... Après l’arrestation, ce garçon ne voulait plus revenir. Il commence à peine à prendre des cours avec un autre formateur. On a fait un spectacle pour Mohammad, l’idée c’est de mettre en scène les sentiments liés à l’emprisonnement. À la fin, ce garçon ne voulait plus quitter le chapiteau, il était complètement perdu. » Entre les quilles, les rubans et les balles de jonglage, Mohammad, 12 ans, autre élève d’Abou Sakha, a aussi été ému par le spectacle : « Quand sa mère a parlé, j’ai vraiment eu de la peine... On nous dit qu’il va rentrer en juin, mais qu’est-ce qu’on en sait ? »

Le père de Mohammad vient d’obtenir un permis de visite. Il pourra dire à son fils qu’Amnesty International soutient le recours contre la détention sans inculpation ou que l’Union européenne a elle aussi publié une déclaration de soutien, en espérant lui faire garder le sourire.