Elle marchait dans les champs

Gideon Lévy, vendredi 16 mars 2007

Cette citoyenne, comme dit le porte-​​parole de l’armée israé­lienne, est une fillette de 12 ans, bédouine, qui faisait paître son troupeau sur un terrain de tir non signalé et qui a reçu une balle dans la tête. Elle vivra.

A six heures, la bergère se lève, mange un morceau, prépare le troupeau et s’en va au pâturage avec sa grand-​​mère et sa cousine. A deux heures de Tel Aviv, à deux mille ans de Tel Aviv, deux tentes au milieu de nulle part, faites de vieux sacs de chaux, une famille de chevaux, un enclos improvisé pour les moutons et une citerne d’eau. Les trois ber­gères - la grand-​​mère Fadiya Anami, la soixan­taine, la cousine Salama Anami, 12 ans, et Hanan Anami, 12 ans elle aussi - partent chaque matin pour les pâtu­rages, dans la région où se trouve la tente.

Salama et Hanan ne vont plus à l’école située dans leur village non reconnu de la tribu Abou-​​Krinat, près de Dimona, loin des pâtu­rages. Leurs pères consi­dèrent qu’il suffit aux filles d’apprendre à lire et à écrire, et d’aller à l’école jusqu’en classe de 5e. L’Etat d’Israël n’offre à ces filles que des écoles mixtes, pour garçons et filles, et les pères estiment qu’il est interdit à des filles pubères d’aller à l’école avec des garçons. Israël contraint-​​il aussi les enfants de familles juives ortho­doxes d’étudier dans une même section, garçons et filles ensemble, à l’encontre de leurs tra­di­tions ? Et quid de la loi sur l’enseignement obli­ga­toire ? Ne s’applique-t-elle pas aux enfants des Bédouins, citoyens de l’Etat ?

En tout cas, le mer­credi de la semaine passée également, les trois ber­gères s’en sont allées à leur tâche du jour. Pendant ces mois d’hiver, elles quittent la tribu avec leur bétail, en s’éloignant davantage vers le nord et l’ouest, en direction des pâtu­rages situés près du kib­boutz Tze’elim et de la base d’entraînement voisine : l’herbe y est plus verte. Elles font cela en étant munies, disent-​​elles, d’une auto­ri­sation émanant du Ministère de l’Agriculture. Elles plantent leur tente sur un terrain qui leur est ouvert, jusqu’à la venue de l’été, quand l’herbe des­sèche. Un des hommes de la tribu vient régu­liè­rement rendre visite aux ber­gères et pourvoir à leurs besoins. Leurs journées et leurs nuits se passent entre le pâturage et la tente, sans élec­tricité, sans eau cou­rante, la grand-​​mère et ses deux petites-​​filles, avec quelques chiens de berger qui les pro­tègent, elles et leur troupeau de 120 têtes, des bêtes sau­vages et autres fléaux. Jour après jour, nuit après nuit, entre le pâturage et la tente, y compris le mer­credi de la semaine passée qui sem­blait devoir être un jour comme un autre.

Les moutons brou­taient une herbe main­tenant abon­dante à cet endroit, tapis vert cou­vrant le désert, et les trois ber­gères se tenaient isolées, à quelques cen­taines de mètres l’une de l’autre, plongées dans leurs pensées. Ce jour-​​là, paraissait en pre­mière page de « Haaretz », une infor­mation à propos d’une com­mission mise sur pied par le Ministre de la construction et de l’habitat afin d’établir une solution au « dif­férend opposant l’Etat aux Bédouins ».

C’est la grand-​​mère Fadiya qui fixe chaque jour le par­cours du troupeau. C’est ce qu’elle a fait, une fois encore, ce mer­credi noir. Les champs de liliacées étaient ce jour-​​là cou­verts par les trou­peaux des Bédouins des alen­tours qui s’y étaient dis­persés. Sur la chaîne des col­lines se tenait, comme d’habitude, la file de dro­ma­daires au poil sombre, occupés à observer en silence tout ce qui se passe, comme une image de la splendeur de temps plus anciens encore. C’est comme cela qu’ils nous sont apparus, à nous aussi, dimanche passé, lorsque nous avons atteint ces pâtu­rages bibliques.

Nous y sommes arrivés avec bien des dif­fi­cultés. Abed Anami, l’oncle de Hanan et père de Salama, nous avait donné, à l’aide du télé­phone por­table, des ins­truc­tions pour arriver : « après l’oued Besor, prenez à droite ; après l’arbre, prenez à gauche, puis roulez sur quatre ou cinq kilo­mètres, jusqu’à ce que vous voyiez ma Subaru bleue ». Pas d’arbre et pas de Subaru. Passé une petite heure, la Subaru, venue de nulle part, nous a rejoints et nous a menés sur les pistes du désert. Seul un berger bédouin pouvait ima­giner que des citadins de Tel Aviv auraient pu trouver ça par eux-​​mêmes.

Abed Anami, 38 ans, vient régu­liè­rement rendre visite à sa mère, sa fille et sa nièce. Son frère Youssef, le père de Hanan, se rend lui aussi régu­liè­rement au cam­pement, comme il l’a fait le mer­credi de la semaine passée. Alors que Youssef était sur le chemin qui devait le conduire à la tente, la camion­nette d’autres bergers a surgi, lui faisant des appels de phares : « Ta fille Hanan est blessée à la tête ».

En route pour le Sud. La route de Tze’elim est par­semée de pan­neaux jaunes de mise en garde fixés sur des blocs de béton : « Danger, terrain de tir », écrit en trois langues, avec en sus le dessin d’un crâne ter­ri­fiant. Mais dans la des­cente de la route, après le cours du Besor, il n’y a ni panneau ni stèle. Seulement un aver­tis­sement à l’adresse des cyclistes pour qu’ils fassent attention à la route.

Nous avons donc suivi la Subaru bleue, en prenant garde à ne pas écraser les liliacées, jusqu’au moment où elle s’est arrêtée bru­ta­lement. Abed est des­cendu du véhicule et, à sa suite, « la vieille femme », comme il dit : sa mère Fadiya, voilée dans les règles. Nous avons suivi la dame jusqu’au moment où elle s’est tout à coup étendue sur un mon­ticule de sable, avant de se retourner et de s’asseoir. C’est ici, dit-​​elle sour­dement, que Hanan est tombée.

L’après-midi n’était pas très avancée, quelque chose comme trois heures, trois heures et demie, quand subi­tement Salama a vu de petits objets tomber sur le sable en sou­levant de petits nuages de pous­sière. Salama a raconté à son père n’avoir pas eu la moindre idée de ce que c’était. La fillette n’a jamais vu une salve tirée à balles réelles. Quelques minutes plus tard, Salama a vu sa cousine Hanan s’effondrer par terre, un trou dans la tête. Ter­rifiée, elle a tout aban­donné et a couru en direction du cam­pement, situé à environ trois kilo­mètres de là, pour appeler à l’aide.

Entre temps, les bergers qui fai­saient paître leurs trou­peaux aux environs étaient accourus auprès de la fillette blessée. Elle était incons­ciente. Ils l’ont placée dans une des camion­nettes et se sont empressés de la conduire jusqu’à la route prin­cipale d’où une ambu­lance, que quelqu’un avait appelée, l’a emmenée. Youssef a rejoint l’ambulance alors qu’on s’affairait encore autour de sa fille. Son état était grave. Youssef dit qu’elle était « presque morte ».

Fadiya est assise, silen­cieuse, sur le mon­ticule de sable semé de crottes de moutons. Un rapace vole en rond, en haut dans le ciel. Au-​​delà de la colline se cache la base de Tze’elim, dis­si­mulée au regard. Entre la route prin­cipale et le mon­ticule, nous n’avons pas trouvé le moindre panneau de mise en garde. Ni en venant de la route, ni en venant du cam­pement où nous nous étions rendus ensuite. Aucun panneau, aucun aver­tis­sement. Seule une camion­nette de la Patrouille Verte, la « pro­tection de la nature » comme dit Abed, circule main­tenant dans le secteur. Abed dit que depuis la tra­gédie, les gens de la Patrouille Verte aver­tissent les bergers de ne pas s’approcher de cette zone, de cette zone de tir. Néan­moins, même ce dimanche, les pas­teurs y fai­saient paître leurs trou­peaux. Quand la camion­nette nous a croisés, elle ne s’est pas arrêtée et son conducteur n’a pas pris la peine de nous avertir de quoi que ce soit. Jamais nous ne nous étions autant réjouis de notre voiture blindée, résis­tante aux balles.

Un soleil prin­tanier inonde le désert, qui est main­tenant peint de verts et de bruns intenses, et nous suivons la Subaru qui nous conduit à la tente de la grand-​​mère Fadiya. Deux tentes, de la lessive qui s’agite dans le vent, sur une corde attachée au tracteur qui sert à amener ici la citerne d’eau. Les agneaux bêlent à l’intérieur d’un petit enclos, les chiens aboient à la vue de ces étrangers qui s’approchent du cam­pement. La famille de chevaux - jument, étalon et poulain - vaque à ses affaires. L’odeur du bétail et de l’herbe. Tout à coup, surgit d’on ne sait où un troupeau de brebis, leur pis abondant balançant de gauche et de droite, exac­tement comme la cloche accrochée au cou de l’une d’elles. Lorsque les brebis aper­çoivent l’enclos, elles se mettent à courir comme des folles en direction de leurs agneaux, visite parentale, où chacune sait lequel est le sien. Les agneaux sont repoussés vers la clôture, cher­chant à téter, moment d’enchantement. Seul le survol d’un appareil de la force aérienne couvre du bruit de ses réac­teurs cette caco­phonie du désert, le chœur des agneaux, des brebis et des chiens qui, dans son agi­tation, vous déchire les oreilles.

En partant, nous passons par les vergers du kib­boutz Tze’elim : ver­doyants, abon­dants, soignés, avec un système d’irrigation sophis­tiqué qui veille sur tous leurs besoins. Abed nous mar­monne entre les dents : « J’accuse l’armée israé­lienne de ne nous avoir pas avertis ».

Ses yeux gonflés sont fermés. Elle a la tête cou­verte d’un foulard blanc. La peau sombre de son visage est semée de taches blanches. Une jolie fillette alitée dans le dépar­tement de neu­ro­logie de l’hôpital « Soroka » à Beer Sheva, avec ses parents auprès d’elle. Ce n’est qu’aujourd’hui, quatre jours après que Hanan a été blessée, que Youssef Anami a permis à son épouse, Maryam, de venir voir sa fille. Avant qu’elle n’entre dans la chambre, il l’a avertie de ne pas éclater en larmes. Le foulard couvre la cica­trice qui coupe le crâne de Hanan, fermée par des agrafes métal­liques. Le couple a huit enfants et Hanan est leur aînée.

Youssef dit que les témoins visuels lui ont raconté que ce jour-​​là, de nom­breuses balles avaient été tirées en direction du pâturage. Lorsque nous nous sommes adressés au porte-​​parole de l’armée israé­lienne, celui-​​ci nous a répondu ceci : « Dans le cadre du travail admi­nis­tratif qui s’est fait autour de la question des zones de tirs, toutes les zones de tirs de l’Etat d’Israël ont été car­to­gra­phiées et on a décidé à qui l’accès en serait autorisé et à qui il serait interdit. La tribu de bédouins à laquelle appar­tient la citoyenne sait que l’accès à ce terrain est interdit. En outre, il y a quelques mois, suite à une incursion déli­bérée sur ce terrain, les Bédouins ont été évacués de force par la Patrouille Verte. A l’entrée de la zone de tirs, des pan­neaux métal­liques ont été ins­tallés, qui signalent en trois langues (anglais, arabe et hébreu) que l’accès au terrain est interdit et constitue un danger ».

Pas un mot de regret dans la bouche du porte-​​parole. Il n’est pas non plus venu à l’idée de l’armée israé­lienne d’envoyer, en son nom, quelqu’un rendre visite à la fillette blessée par les tirs de ses soldats. Un Bédouin militant, qui a demandé à rester anonyme par crainte qu’il ne lui en coûte, nous a dit, cette semaine : « Ce n’est pas par hasard que per­sonne de l’armée n’est allé lui rendre visite et récon­forter sa famille. Un soldat qui aurait été blessé par erreur, on ne lui ren­drait pas visite ? C’était une erreur. L’armée israé­lienne dit que c’est la faute de la fillette ; sup­posons même - mais ne pas lui rendre visite ? Laisser la famille toute seule ? Cela témoigne d’une poli­tique de délais­sement. On délaisse les Bédouins. Ce n’est pas par hasard. Tout, ici, est délibéré. Si la fillette avait été dans un cadre sco­laire, tout cela ne serait pas arrivé. Cette fillette a aban­donné l’école et per­sonne ne s’en soucie. Per­sonne ne se pré­occupe de cela. »

Il est facile d’imaginer ce qui se serait passé si c’était une fillette du kib­boutz Tze’elim, voisin, qui avait été atteinte par un tir de nos forces armées. Le père de la « citoyenne », comme dit le porte-​​parole de l’armée israé­lienne, nous dit, à côté de son lit d’hôpital : « Per­sonne ne lui a dit de ne pas sortir avec les brebis. Il n’y a aucun panneau, là-​​bas. Vous n’avez vu aucun panneau, alors comment une fillette en aurait-​​elle vu ? » Insistons-​​y encore : un contrôle opéré cette semaine par « Haaretz », quatre jours après l’incident, a montré que sur le terrain où Hanan a été atteinte par une balle, il n’y a pas le moindre panneau d’avertissement, de quelque direction que l’on vienne.

Youssef n’a pas quitté le lit de sa fille. Main­tenant, les deux parents sont assis dans cette chambre d’hôpital soignée, à regarder leur fille endormie. Quand elle a été admise ici, ses chances de survie étaient « infé­rieures à 1% », d’après le médecin qui l’a opérée, le Dr Vla­dimir Merkin. Ce neu­ro­chi­rurgien, qui col­lec­tionne des casques cassés de cyclistes qui ont été sauvés grâce à eux, dit que Hanan est arrivée dans un état cri­tique. « Son état était cri­tique selon tous les para­mètres. Ses chances de survie étaient, sta­tis­ti­quement, infé­rieures à 1%. »

La balle a pénétré dans la tête de Hanan par l’oreille et s’est arrêtée dans le lobe frontal où elle est encore et où, appa­remment, elle restera à tout jamais. Pourtant, un miracle a eu lieu et Hanan a com­mencé à récu­pérer. « A notre grande sur­prise, elle est consciente », dit le médecin, « Et après deux jours, elle a com­mencé à parler, alors que la balle a tra­versé la zone du cerveau res­pon­sable de la parole. Elle reste faible dans la moitié droite du corps, mais pas para­lysée, ce qui est tout à fait étonnant. Un œil est touché mais il est trop tôt pour évaluer l’ampleur des séquelles. Il se peut qu’il y ait une atteinte des fonc­tions cog­ni­tives, mais il est encore trop tôt pour l’établir. »