Elias Sanbar : pourquoi il est essentiel pour les Palestiniens d’aller à l’ONU

Le 20 septembre, les Palestiniens se présenteront devant l’ONU pour devenir le 194e Etat reconnu par les Nations unies. Quel est le détail de la procédure ? Quel intérêt pour les Palestiniens ? Pourquoi cette initiative rebute-t-elle une partie significative de la population palestinienne elle-même ? « Pendant vingt et un ans, ce ne sont pas simplement des négociations qui n’ont pas abouti, c’est le fait que le registre dans lequel se faisait la négociation, dans sa terminologie même, et le cadre, étaient ceux des territoires occupés. Et les territoires occupés sont en réalité, quand on négocie, des territoires disputés. » Entretien avec Elias Sanbar, ancien négociateur et ambassadeur de la Palestine à l’Unesco.

Pierre Puchot - Mediapart, lundi 19 septembre 2011

Elias Sanbar, pourquoi l’initiative de l’OLP à l’ONU est-elle, selon vous, la bonne chose à faire, au bon moment ?

L’OLP avance sur deux fronts. Le premier, c’est de rappeler et de confirmer la déclaration, que nous n’avons jamais démentie, selon laquelle les négociations avec Israël doivent être reprises dès que la colonisation de la Cisjordanie sera arrêtée, et que les conditions constitutives de la négociation seront bien précisées pour les deux parties, à savoir, fondamentalement, la question des deux Etats, l’Etat palestinien étant instauré dans les frontières des territoires occupés en 1967, ce qui inclut Jérusalem Est.

Parallèlement, au vu de l’impasse absolue dans laquelle nous nous trouvons, considérant le fait que les Etats-Unis, contrairement à toutes leurs déclarations, n’arrivent pas à débloquer ni à infléchir la position du gouvernement israélien actuel, et sachant que, depuis le discours d’Obama au Caire, la colonisation a pris une cadence jamais vue, il est essentiel pour les Palestiniens d’aller à l’ONU et d’avoir un cadre dans lequel commencer à exercer leur souveraineté.

Le discours d’Obama était un discours extrêmement positif. Le problème, c’est que, n’ayant pas été suivi d’un quelconque effet concret, les seuls qui y ont cru, ce sont les colons. Eux se sont dit : ce discours est dangereux, prenons donc l’annonce de vitesse. Et la colonisation est, d’un coup, partie en flèche, comme jamais auparavant, ce qui a encore compliqué la situation d’impuissance américaine vis-à-vis de l’actuel gouvernement israélien.

Il y a une autre raison pour laquelle il est fondamental d’aller à l’ONU, contrairement à tout ce qui se dit sur la valeur uniquement symbolique du processus. D’ailleurs, si ce n’était que symbolique, on ne comprendrait pas la bataille acharnée qui est menée, tant par la diplomatie américaine que par la diplomatie israélienne, pour bloquer la demande palestinienne. Pourquoi est-ce si important ? Parce que, pendant vingt et un ans, ce ne sont pas simplement des négociations qui n’ont pas abouti, c’est le fait que le registre dans lequel se faisait la négociation, dans sa terminologie même, et le cadre, étaient ceux des territoires occupés. Et les territoires occupés sont en réalité, quand on négocie, des territoires disputés. C’est-à-dire qu’il faut à l’occupé, et non à l’occupant, prouver à chaque fois que ses droits sont légitimes. Territoires occupés, ce n’est pas la même chose que « pays occupé ». Dans le cadre d’un « pays occupé », les occupés n’ont plus à prouver leur bon droit. Car un pays occupé, on sait où il est, on sait où est sa capitale, ses frontières, même s’il négocie des modifications de tracé. De ce fait, toute action de l’occupant devient illégitime.

Les deux arguments principaux des Palestiniens qui redoutent cette initiative à l’ONU sont les suivants : elle focalise le conflit israélo-palestinien sur les frontières de l’Etat, quand le problème de l’occupation israélienne est infiniment plus vaste et complexe (eau, blocus de Gaza, réfugiés, etc.). L’autre question soulevée est de demander : « Comment pouvons-nous aller à l’ONU, alors que la réconciliation interpalestinienne n’est pas encore effective ? Et de quel droit, puisque nous ne représentons pas les gens de Gaza ? » Que répondez-vous à ces interrogations ?

Tout d’abord, je ne comprends pas par quelle logique, lorsqu’un Etat est au sein de ses frontières, il ne pourrait pas réclamer ses sources hydrauliques. Un Etat qui est souverain, il l’est aussi sur son sous-sol. Sur la rengaine de l’abandon du droit au retour, il faudrait que l’on m’explique pourquoi un Etat palestinien ne revendiquerait pas les droits de ses citoyens, dont les six millions qui sont en exil.

La crainte est que l’initiative de l’OLP fasse tenir le raisonnement suivant à la communauté internationale : « Maintenant que la question de l’Etat est réglée, tout est réglé. » Et qu’ainsi le monde se désintéresse des Palestiniens, laissés une fois de plus face à leur sort, sans retour des réfugiés, sans contrôle de l’eau, sans souveraineté réelle puisque les colonies israéliennes sont toujours là, qu’Israël contrôle qui entre et sort de Cisjordanie et de Gaza, et délivre les autorisations pour y entrer.

Ce que les tenants de ce genre d’argument oublient, c’est que c’est ce même argument que l’on nous opposait, au terme près, lorsque nous sommes allés négocier pour la paix en 1991. « Vous verrez, le monde va se dire que vous avez signé les accords d’Oslo, ça y est, c’est terminé, il n’y a plus rien à discuter. » Quoi qu’on pense des accords, y a-t-il quoi que ce soit qui est aujourd’hui considéré comme réglé ? Quel dossier a été abandonné ? Le problème avec cet argument, c’est qu’il est repris par beaucoup de citoyens palestiniens de bonne foi. Cela n’est pas uniquement la trouvaille d’une quelconque opposition décidée à faire capoter les choses dans une vision un peu jusqu’au-boutiste.

Je comprends que cela fasse peur, qu’il y ait une appréhension, que dans le fouillis de tout ce que l’on entend sur la procédure, le citoyen palestinien soit perdu. Nous avons près de 900 arguments juridiques de procédure, c’est normal. Mais je peux vous dire une chose : si les Palestiniens avaient abandonné le droit au retour, le premier Etat qui nous aurait reconnu, ç’aurait été Israël. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il y a eu lâchage sur le moindre dossier.

Pour la question de la réconciliation, c’est vrai qu’il aurait été idéal d’aller à l’ONU réconcilié. Cette réconciliation est fondamentale et nous devons y travailler. Malheureusement, ne pas y aller maintenant, cela aurait été laisser passer une occasion unique. Car il y a aujourd’hui une véritable possibilité d’acquérir cette reconnaissance. Rien n’empêche par la suite que l’Etat continue à mener cette réconciliation, qui relève de la politique intérieure palestinienne.

Dans le détail, comment cette procédure va-t-elle se dérouler ?

Je voudrais clarifier quelques points. En premier lieu, savoir s’il y aura ou non veto américain au conseil de sécurité. Dans le cas d’espèce, le conseil de sécurité n’a pas de droit de veto. Il émet un avis favorable, ou défavorable. La candidature est posée au conseil de sécurité, le conseil doit réagir par le biais d’un ou plusieurs de ses membres. Si l’avis défavorable est donné, et, dans le cas des Etats-Unis, il y a quasiment une certitude que ce soit le cas, l’assemblée générale peut demander au conseil de sécurité de revoir son avis. En cas d’avis défavorable persistant, quel est l’enjeu ? La partie palestinienne peut rester soit braquée sur le conseil de sécurité, et faire des allers-retours, soit aller vers l’assemblée elle-même, et demander le vote à la majorité simple, comme le veut la procédure. C’est l’assemblée qui statue là-dessus.

Quelle est la différence entre les deux statuts, l’un qui émanerait d’un avis favorable du conseil de sécurité, l’autre d’une décision de l’assemblée générale ?

Dans le premier cas, l’assemblée générale doit voter à une majorité des deux tiers plus un. A partir de là, si l’Etat candidat est reçu, il a un statut d’Etat membre. Dans le cas où la première procédure reste ouverte, mais où l’Etat s’adresse à l’assemblée générale, la majorité simple s’exerce, la moitié plus un. Si l’Etat est reçu, il a le statut d’Etat non-membre. L’Etat non-membre est habilité à devenir membre de toutes les agences de l’ONU : l’Unicef, l’Unesco, etc. Il est habilité à signer toutes les conventions de l’ONU, comme celle, fondamentale pour les Palestiniens, du patrimoine, qui permettrait à la Palestine d’enregistrer ses sites historiques et culturels, et ainsi de les protéger. Troisième possibilité donnée à une Etat non-membre : il peut saisir le tribunal pénal international, et la cour internationale de justice à La Haye, pour traiter de tous les crimes commis par l’occupant. La seule chose que l’Etat non-membre n’obtient pas, c’est le vote au cours de débats à l’ONU.

Voilà donc quelles sont les données de la situation. Le premier cas, du fait de la position américaine (mais aussi de l’Allemagne et des Pays-Bas), est fortement compromis. Pour ce qui est du second cas, au vu du bras de fer ouvert en cours, les Palestiniens ont quand même de fortes chances de revenir avec le statut d’Etat non-membre.

Comment expliquez-vous la position des Etats-Unis, laquelle va jusqu’à adopter le vocabulaire israélien en condamnant l’« initiative unilatérale palestinienne » ?

L’opposition américaine est justifiée par l’alliance qu’entretiennent les Etats-Unis et Israël. Elle est indéfectible, on le sait, c’est le premier élément le plus évident.

Le deuxième, et qui n’est guère visible encore, c’est que les Etats-Unis, pendant ces deux ans de négociations, stériles, ont été les seuls maîtres du jeu, uniques, exclusifs. Toutes ces histoires de Quartette, de la présence du secrétaire général de l’ONU, des Russes, des Européens, n’étaient que de la figuration. C’est une chasse gardée. L’unilatéralité, en fait, c’est une façon de dire au sujet des Palestiniens : « Ils ne suivent pas les règles. » Et celui qui a quadruplé les colonies, il suit les règles ? Quand les Etats-Unis n’arrivent même pas à geler durant six semaines la colonisation, eux suivent les règles ? Ce qui est essentiel, c’est de comprendre qu’il y a une grande inquiétude américaine du multilatéral, comme ce sera le cas à l’ONU. Les Américains n’aiment pas qu’il y ait d’autres acteurs dans le jeu. Le fait d’aller à l’ONU va créer un registre où ils ne seront plus seuls.

Le troisième élément, c’est qu’il y a aujourd’hui une érosion de la puissance américaine. Ce n’est pas uniquement lié à la Palestine, ce sont l’Irak, l’Afghanistan... Or les Etats-Unis sont devant une impasse : depuis le début du printemps arabe, ils se présentent comme les grands champions de la liberté et de la démocratie. Lorsqu’ils émettront leur avis défavorable sur l’Etat palestinien, cela va être très difficile de conserver cette posture.

Aujourd’hui, toute la pression qui s’exerce sur les Palestiniens pour qu’ils renoncent, c’est précisément pour éviter que Washington se retrouve dans cette position difficilement tenable, qui les fera apparaître comme les partisans de la « liberté arabe » partout, sauf en Palestine.