Elections américaines : Les Arabes votent Obama

Ahmed Loutfi, Chaimaa Abdel-​​Hami, jeudi 30 octobre 2008

Le jour J approche avec toutes sortes de spé­cu­la­tions sur l’intérêt que repré­sente l’un ou l’autre des concur­rents pour le monde arabe. L’espoir reste cependant placé dans une vic­toire du can­didat démocrate.

On est sur la der­nière ligne droite. Barack Obama et John McCain se lancent avec cet objectif d’habiter la Maison Blanche. Les pré­si­den­tielles amé­ri­caines ont tou­jours été les plus suivies et les plus sen­sa­tion­nelles. Faut-​​il oublier que l’Amérique est le pays du sen­sa­tionnel dont les péri­péties res­semblent bien aux pro­duc­tions hol­ly­woo­diennes ? Un aspect important, somme toute, et surtout à l’heure des chaînes satel­lites et au moment où le monde est un village planétaire.

Mais évidemment, l’essentiel est le suivant ; les Etats-​​Unis ce sont la super­puis­sance qui se pré­sente comme une « impé­ra­trice mundi ». Peut-​​on donc ignorer les élec­tions ? Sans doute pas et surtout dans la région du Moyen-​​Orient. Celle-​​ci est en ébul­lition et l’Amérique y est impliquée, voire elle serait à l’origine de nom­breux de ses troubles. Guerres en Iraq et en Afgha­nistan, nucléaire iranien, économie exsangue … Le pré­sident amé­ricain George W. Bush laisse à son suc­cesseur un héritage compliqué.

Que ce soit le Répu­blicain John McCain ou le Démo­crate Barack Obama, il prendra les rênes d’une super­puis­sance affaiblie, confrontée à de sérieux doutes quant à ses forces, et dont l’influence est remise en cause à travers le monde, y compris par ses plus proches alliés.

Le lea­dership moral et la com­pé­tence des Etats-​​Unis à prendre les bonnes déci­sions conti­nueront à être des sujets d’interrogations, à l’intérieur des fron­tières amé­ri­caines comme à l’étranger. Et dans notre monde arabe, faut-​​il s’attendre à des chan­ge­ments avec la pré­si­dence de l’un des deux ?

Il est géné­ra­lement admis soit du côté des ana­lystes poli­tiques que celui de l’opinion qu’il vaut mieux Obama que McCain. Une question de langage au départ, McCain parle avec vio­lence et parfois mépris du monde arabe, des Pales­ti­niens et de l’Iran et ne propose aucune solution réa­liste concernant l’Iraq et la Palestine. Ses décla­ra­tions à cet égard sont plus que révé­la­trices. A propos du Hamas, le sénateur McCain qui s’est rendu fré­quemment en Israël, s’est déclaré opposé à des dis­cus­sions avec ce mou­vement. Si cela n’est pas excep­tionnel en Amé­rique, c’est la manière dont la chose est for­mulée qui suscite la colère des Arabes. « Quelqu’un va devoir me donner une réponse à la question de savoir comment on peut négocier avec une orga­ni­sation qui s’est fixée comme objectif de vous (Israël) éliminer (…). Si le Hamas et le Hez­bollah libanais devaient réussir ici, ils l’emporteraient partout ailleurs. Non seulement au Moyen-​​Orient mais partout. (…) Ils aspirent à détruire tout ce en quoi croient et tout ce que défendent les Etat-​​Unis, Israël et l’Occident ».

De plus, McCain est bien un Répu­blicain qui se situe dans l’itinéraire de Bush, ce qui fait que du côté du monde arabe, on ne peut guère avoir confiance en lui. Bush qui était le premier pré­sident amé­ricain à avoir appelé de ses vœux à la création d’un Etat pales­tinien, n’y est pas parvenu avant la fin de son mandat, suite à des ter­gi­ver­sa­tions israé­liennes dont il a été com­plice, du moins au sujet des­quelles il n’a pas réagi éner­gi­quement. L’héritage de Bush, c’est aussi la guerre contre le ter­ro­risme, lancée après les attentats du 11 sep­tembre, dont l’un des sym­boles, la prison ultra-​​controversée de Guan­tanamo, échoie au futur pré­sident. Tout ceci soulève les appré­hen­sions au cas d’un succès de McCain. Selon Gamal Abdel-​​Gawad, cher­cheur au Centre d’Etudes Poli­tiques et Stra­té­giques (CEPS) d’Al-Ahram, « le pro­gramme de McCain est vague. Pour l’Iraq, il discute de l’affaire dans le contexte du danger que repré­sente un retrait amé­ricain rapide et son impact négatif sur les deux parties amé­ri­caine et ira­qienne. Là, il y a une dif­fé­rence impor­tante avec Obama qui a débattu de cette question et de [la question] pales­ti­nienne de manière plus claire et les a consi­dérées comme une priorité dans son pro­gramme. De toute façon, un chan­gement va avoir lieu, mais sa pro­portion se déter­minera selon le vainqueur ».

D’autres spé­cia­listes égyp­tiens vont dans le sens où il y aurait un chan­gement plus réel en cas de vic­toire d’Obama. Pour Abdel-​​Azim Hamad, poli­to­logue, « les pro­messes d’Obama sont plus claires et vont dans trois direc­tions. Il a promis de retirer les forces amé­ri­caines de l’Iraq, d’appeler à un dia­logue avec l’Iran et le plus important, c’est qu’il a fer­mement assuré que le règlement de la cause pales­ti­nienne réa­lisera un intérêt national amé­ricain et consti­tuera une garantie pour la sécurité d’Israël ».

D’autres spé­cia­listes, y compris amé­ri­cains, estiment que de toute façon, il ne faut pas se fier aux pro­messes électorales.

Le prin­cipal objectif d’un can­didat est de gagner, il est vrai, mais il lui est dif­ficile d’aller jusqu’à mentir ou de faire juste de la pro­pa­gande, puisqu’il devra rendre compte du contenu du pro­gramme qu’il pré­sente, relève Abdel-​​Gawad.

Il y a évidemment des intérêts poli­tiques amé­ri­cains per­ma­nents mais qui ont de nom­breuses dimen­sions. « Les intérêts dif­fèrent d’un pays à l’autre. Il y aura cer­tai­nement un chan­gement, mais on ne pourra le géné­ra­liser à toutes les régions et à tous les Etats, quel que soit le vain­queur », estime Ahmad Sabet, pro­fesseur de sciences po à l’Université du Caire. Pour lui, l’influence sera très claire en ce qui concerne l’Iraq s’agissant tant d’un retrait total que d’un retrait partiel. « L’accent sera mis sur la pré­sence amé­ri­caine qui s’est soldée par de grosses pertes ». Autre facteur qui reste lié à la région moyen-​​orientale bien qu’il s’agisse d’un ter­ri­toire éloigné, l’Afghanistan. Faut-​​il oublier que l’invasion amé­ri­caine de l’Afghanistan a été la pre­mière étape d’une guerre dite contre le ter­ro­risme et qui a culminé dans la cam­pagne contre l’Iraq ? Pour Sabet, « l’Afghanistan témoi­gnera de la nature du chan­gement. Les forces amé­ri­caines feront partie de celles de l’Otan et leur rôle se réduira aux opé­ra­tions de survol et d’intelligence, sans s’impliquer dans les opé­ra­tions militaires ».

Il reste évidemment que pour les Arabes, la question prin­cipale est celle de la Palestine. Un nœud focal dont le règlement passe obli­ga­toi­rement par Washington qui n’arrive guère à se libérer d’une influence israé­lienne. De plus, jusqu’à présent, Israël est une tête de pont de l’Amérique dans cette région. « Pour chaque can­didat, cette question n’est guère ten­tante. La com­plexité de la donne com­porte les négo­cia­tions en panne, les dif­fé­rends internes entre le Fatah et le Hamas, et la situation écono­mique lamen­table des Pales­ti­niens, en plus de la fai­blesse du rôle arabe », ajoute Sabet. Ainsi, il est peu pro­bable qu’un McCain ou un Obama apporte du nouveau sur ce plan. Le Moyen-​​Orient constitue un vrai casse-​​tête et une pré­oc­cu­pation stra­té­gique avec des enjeux de toutes sortes. Blanc bonnet, bonnet blanc donc ? Sans doute pas pour une grande partie de la classe poli­tique égyp­tienne, Obama vaut bien mieux que McCain.