Elan colonisateur hyperactif à Jérusalem et ses environs

Michal Schwartz, mercredi 7 mai 2008

Depuis la confé­rence d’Annapolis, Jéru­salem est soumis à une offensive de colo­ni­sation hyper­active et publique, comme s’il n’était plus néces­saire de la cacher ni de la dénier face à l’Autorité Pales­ti­nienne et à l’opinion internationale.

Nous ne savons pas si des négo­cia­tions secrètes ont lieu entre Olmert et Abou Mazen sur la question de Jéru­salem. Mais même si c’est le cas, elles n’ont aucune valeur face à la vague colo­ni­sa­trice qui sub­merge la ville et ses environs, avec pour visée de couper Jérusalem-​​Est de la Cis­jor­danie et de l’empêcher de devenir la capitale de la Palestine future. C’est un indice clair de ce que le gou­ver­nement Olmert n’est pas inté­ressé à la paix, mais seulement à l’existence d’un pro­cessus de paix sous le couvert duquel il lui est pos­sible de pour­suivre la colo­ni­sation sans y être dérangé.

Depuis la confé­rence d’Annapolis, Jéru­salem est soumis à une offensive de colo­ni­sation hyper­active et publique, comme s’il n’était plus néces­saire de la cacher ni de la dénier face à l’Autorité Pales­ti­nienne et à l’opinion inter­na­tionale. Si, dans son échec, la confé­rence d’Annapolis a eu un quel­conque résultat, c’est bien celui-​​là le plus évident.

Ce sujet a fait la une grâce à Eli Yishai [le pré­sident du parti Shas - ndt] qui avait menacé de s’abstenir en ne votant pas la confiance dans le gou­ver­nement Olmert le 10 mars, sur fond de gel des colonies à Jéru­salem, et qui n’a pas cessé de réitérer des menaces de quitter la coa­lition au cas où celle-​​ci négo­cierait un partage de Jéru­salem. Olmert s’est empressé de « se sou­mettre » à Yishai pour le bien de la coa­lition et de Jéru­salem, la capitale éter­nelle du peuple d’Israël, et il a annulé le gel des colonies. Olmert s’est sur­passé, le 31 mars, lorsqu’il s’est engagé envers le chef spi­rituel du parti Shas, Ovadia Yossef, à lever le gel des colonies dans ce qu’on appelle « l’enveloppe de Jéru­salem ». Le jour même, le comité local pour la pla­ni­fi­cation et la construction à Jéru­salem approuvait la construction de 600 unités de logement à Pisgat Ze’ev. A propos de l’argument que cela se fait à l’encontre des enga­ge­ments pris par le gou­ver­nement à l’égard des Pales­ti­niens, le Premier ministre a répondu, fei­gnant l’innocence, que « Betar n’est pas une nou­velle colonie » et qu’il n’est pas néces­saire de « déclarer tous les deux jours que les quar­tiers de Jéru­salem conti­nueront d’être bâtis et que nous n’abandonnerons pas les blocs de colonies ».

Deux semaines et demie plus tôt, des agences de presse avaient diffusé la nou­velle selon laquelle Ehoud Barak avait proposé un marché aux colons – Tzipi Livni et Ehoud Olmert étant au courant – marché selon lequel il gros­sirait les blocs de colo­ni­sation des­tinés à rester aux mains d’Israël en cas d’accord futur avec l’Autorité Pales­ti­nienne, comme Goush Etzion, Maale Adoumim et Givat Ze’ev, tous situés dans l’enveloppe de Jéru­salem (outre Ariel et Elkana). En échange, les colons seraient d’accord d’évacuer 18 avant-​​postes illégaux. Comme on pouvait s’y attendre, alors que l’évacuation des avant-​​postes reste du domaine des pro­messes démenties, la construction dans les colonies s’emballe.

Le plus grave est peut-​​être que, pour la pre­mière fois depuis l’occupation de la Vieille ville en 1967, Israël a entrepris d’inscrire au tabou [registre foncier - ndt] les pro­priétés du quartier juif, en dépit du fait que la plupart d’entre elles ne sont abso­lument pas juives. Cela constitue un dan­gereux pré­cédent signi­fiant la mainmise sur la pro­priété pales­ti­nienne à Jérusalem.

Les objectifs de la colo­ni­sation à Jéru­salem et dans ses environs ne relèvent pas du domaine du secret : prendre le contrôle de terres et d’une concen­tration pales­ti­nienne ; main­tenir une majorité juive de 3/​2 par rapport aux Pales­ti­niens et, dans la mesure du pos­sible, en faire partir de Jéru­salem ; empêcher la création d’une conti­nuité géo­gra­phique entre les quar­tiers pales­ti­niens et entre ceux-​​ci et les villes de Cis­jor­danie, Bethléem et Ramallah ; le mur de sépa­ration ne fait qu’accélérer et appro­fondir le pro­cessus de sépa­ration. « Al Qouds » sera ainsi englouti dans « Jéru­salem », coupant toute pos­si­bilité d’en faire une future capitale palestinienne.

Le dégel du gel

Puisque Yishai affirme que la construction dans les colonies et à Jérusalem-​​Est avait été gelée et qu’Olmert l’a dégelée suite aux pres­sions [du parti] Shas, mais que le Ministre au Logement Ze’ev Boim nie qu’il y ait jamais eu gel, la question se pose : oui ou non, y a-​​t-​​il eu gel ? En par­ti­culier à la lumière du fait que celui qui se balade dans Jérusalem-​​Est et dans les colonies qui le cernent, pourrait être impres­sionné par l’étendue d’une construction partout massive.

L’image est confuse, embrouillée, à cause de la grande pro­fusion de pro­grammes de colo­ni­sation, ou de parties de pro­grammes, se trouvant à des étapes diverses de la pla­ni­fi­cation, de l’approbation, des appels d’offres, de la réa­li­sation. Tout cela rend plus com­pliqué de chercher à cerner ce qu’il y a de nouveau sur la scène de la colo­ni­sation, ce qui est la pour­suite de ce qui existe déjà, et ce qui a été gelé – si tant est que quelque chose l’ait été. Il convient de sou­ligner, dans ce contexte, que la décision prise par Olmert, fin décembre, à la veille de la visite de Bush dans la région, et selon laquelle toute construction dans les ter­ri­toires conquis en 1967 et se trouvant en dehors des limites de la muni­ci­palité de Jéru­salem, a besoin d’être approuvée par le Ministre de la Défense, cette décision n’est pas une décision de gel.

Cette image, Khalil Toufkaji, qui dirige l’Institut Car­to­gra­phique du « Centre des Recherches Arabes » à Jéru­salem, l’éclaire ainsi : « Ce qui a été gelé en 2000, ce n’est pas la construction dans les colonies qui ont été approuvées, mais la pré­pa­ration de plans direc­teurs pour des colonies futures, comme par exemple à Givat Hamatos (près de Beit Tzfafa), dans le secteur E1 (qui réunit Ma’ale Adoumim à Jéru­salem), et à Givat Ze’ev, situé en dehors du ter­ri­toire muni­cipal de Jéru­salem, au nord. Mais le plan directeur de Har Homa (Jabal abou Ghneim), proche de Bethléem, bien que situé sur le ter­ri­toire muni­cipal de Jéru­salem, n’a abso­lument pas été gelé, en dépit des protestations. »

Hagit Ofran, de l’équipe de suivi des colonies pour « la Paix Main­tenant », ajoute cette éclairage : « Si quelqu’un pensait qu’il s’agissait d’un arrêt de maisons à moitié achevées dans les colonies, et du ver­sement de dédom­ma­ge­ments aux entre­pre­neurs, cela n’arrive pas. On n’a pas non plus gelé des projets qui avaient été approuvés par des comités pour la pla­ni­fi­cation et la construction, même quand les travaux n’avaient pas encore com­mencés. Au contraire, à Har Homa par exemple, la veille de la confé­rence d’Annapolis, le gou­ver­nement a décidé la construction de 307 nou­velles unités de logement et il ne l’a pas arrêtée, malgré les pro­tes­ta­tions amé­ri­caines et inter­na­tio­nales. De même, un appel d’offres a été lancé récemment pour la construction de 440 unités de logement près de Tzour Baher, au sud de Jéru­salem, et un autre appel d’offres pour la construction d’un hôtel à Gilo ».

Quoi de neuf depuis Annapolis ?

Depuis Anna­polis, la construction de 550 unités de logement a de nouveau été approuvée à Givat Ze’ev. En fait, le projet avait déjà été approuvé en 1999, mais l’Intifada avait alors éclaté et ce sont alors les entre­pre­neurs qui l’ont gelé, pas le gou­ver­nement. En outre, le comité pour la pla­ni­fi­cation et la construction à Jéru­salem a, der­niè­rement, donné son accord pour un projet de construction de 2200 unités de construction à Givat Matos, sur les 4000 unités pro­jetées. Ce projet avait été gelé dans le passé pour des consi­dé­ra­tions liées au plan paix, et il fait main­tenant l’objet d’une pro­cédure de sou­mis­sions des objections.

Un projet a en outre été pré­senté et soumis à cette même pro­cédure pour la construction de 393 unités de logement à Neve Yaakov, situé dans les limites de Jéru­salem, et qui devrait ainsi être réuni à la colonie d’Adam, en Cis­jor­danie. Il en est de même pour un projet de construction de 1300 unités de logement à Ramot, dont 105 se trouvant de l’autre côté de la Ligne Verte. Le Ministère des Finances a par ailleurs décidé le transfert au Ministère du Logement de 5 mil­lions de shekels [900 000 €] pour sti­muler ce projet et, d’après Hagit Ofran, on ne voit pas clai­rement si cet octroi est ancien ou nouveau. En outre, la construction de 600 unités de logement à Pisgat Ze’ev a reçu appro­bation. Khalil Toufkaji prend également en compte les nou­velles infra­struc­tures pour les colonies qui ont été approuvées, et pointe du doigt la route de la ceinture est qui contourne Tzour Baher et Sawahara, au sud-​​est de Jérusalem.

Il est évident que tous les projets approuvés avant Anna­polis se pour­suivent à plein régime : il en est ainsi pour la construction dans le quartier « Nof Tzion » limi­trophe de Jabel Mou­khbar, au sud de Jéru­salem. C’est le travail d’entreprises privées et pas du gou­ver­nement, et les pre­miers appar­te­ments sont mis en vente ces jours-​​ci ; il en est de même pour les chan­tiers à Pisgat Ze’ev et Har Homa, dans Jéru­salem, à Maale Adoumim et Beitar Ilit, dans ce qu’on appelle « l’enveloppe de Jéru­salem », etc.

Un nouveau rapport publié par « la Paix Main­tenant » le 31 mars, montre que depuis la confé­rence d’Annapolis, des appels d’offres pour la construction de 750 unités de logement ont été publiées – à com­parer avec l’année passée qui avait vu la publi­cation d’appels d’offres pour 47 unités seulement. Une enquête menée par Khalil Toufkaji aboutit à la conclusion que depuis 1968 et jusqu’à février dernier, Israël a exproprié 24000 dounams de terres à Jéru­salem et dans les ter­ri­toires qui lui ont été annexés, où sont établis 182000 colons. Et comme les colonies anciennes s’étendent en per­ma­nence, le nombre de colons s’élève en conséquence.

Il y a en outre, à la muni­ci­palité de Jéru­salem, des projets visant à colo­niser davantage encore. Rap­pelons sim­plement le projet de Boim d’établir un nouveau quartier à Abous Dis, du côté jéru­sa­lémite du Mur, sur des terres achetées par le mil­liar­daire Erwin Mos­cowitz. Il a en outre déclaré son intention de bâtir 1600 unités de logement à Givat Ze’ev et Har Homa, et nous n’avons pas encore évoqué le projet d’établir un grand quartier à Atarot.

Jérusalem-​​Est subit des chan­ge­ments per­ma­nents et sa structure démo­gra­phique devient mécon­nais­sable après 40 ans de colo­ni­sation en son sein et dans ses alen­tours. Dans un quartier comme Cheikh Jarah, il est devenu dif­ficile de repérer les maisons arabes d’origine, englouties dans un réseau de voies rapides, de tunnels, d’hôtels, de minis­tères, outre le campus uni­ver­si­taire sur la colline voisine, Har HaTzofim.

A l’assaut de la Vieille Ville

Un des sujets les plus sen­sibles à Jéru­salem est peut-​​être le début de l’enregistrement des maisons du quartier juif de la Vieille Ville dans le tabou, une démarche chargée d’une portée poli­tique à long terme et qui a été rendue publique pour la pre­mière fois par un article de Nadav Shragai (Haaretz, 11 mars 2008). Depuis l’occupation de la Vieille Ville en 1967, Israël s’était abstenu de régler et d’enregistrer la pro­priété, peut-​​être par crainte que cela ne soulève la question de la pro­priété des nom­breux biens arabes situés à Jérusalem-​​Est depuis 1948, dans des quar­tiers comme Talbieh, Bakaa et Katmon, et enre­gistrés au tabou sous le nom de leurs pro­prié­taires arabes, ainsi que dans l’ensemble du ter­ri­toire d’Israël.

Il semble qu’aujourd’hui, Israël ait cessé de craindre de régler la pro­priété. L’explication de ceci se cache peut-​​être dans l’accord pales­tinien sur un partage des quar­tiers de la Vieille Ville selon le plan Clinton d’après lequel les quar­tiers juif et arménien pas­se­raient sous contrôle israélien et le reste sous contrôle de l’Autorité Pales­ti­nienne. Et alors qu’un accord sur Jéru­salem paraît plus éloigné que jamais, la prise de contrôle israé­lienne sur des biens arabes, via l’enregistrement au tabou, démarche tota­lement uni­la­térale, a déjà commencé.

Lors d’une confé­rence de presse qu’ils ont orga­nisée à Jéru­salem, le 20 mars, Khalil Toufkaji et l’avocat Asama Halabi ont clai­rement montré que l’enregistrement au tabou des biens dans le quartier juif était contraire au droit inter­na­tional. Parmi les données qu’ils ont ras­sem­blées, il est rappelé qu’à la fin de la guerre, Israël a évacué tous les Pales­ti­niens qui habi­taient dans les immeubles du quartier juif, y compris ceux qui pou­vaient pro­duire les enre­gis­tre­ments au tabou prouvant qu’ils habi­taient dans un bien leur appar­tenant. Cette opé­ration était contraire à la qua­trième Convention de Genève et aux réso­lu­tions de l’ONU.

En 1968, le Ministre des Finances de l’époque, Pinhas Sapir, avait annoncé l’expropriation, pour les « besoins de la popu­lation », de 1300 pro­priétés cou­vrant 116 dounams dans le quartier juif de la Vieille Ville, dont 790 maisons, 1048 magasins, cinq mos­quées et quatre écoles. Et cela en dépit du fait que 85% environ de la pro­priété dans le quartier juif n’appartient pas à des Juifs. Avant cela, les Israé­liens avaient fait évacuer le quartier des Magh­rébins et démoli l’ensemble de ses 132 maisons, afin de construire « l’esplanade du Mur des Lamen­ta­tions », et cela, alors que, parmi les maisons détruites, une seule était de pro­priété juive.

Israël prétend aussi que, dans la Vieille Ville, 40 dounams situés en dehors du quartier juif lui appar­tiennent, essen­tiel­lement dans la rue Hagaï, à proximité du Mont du Temple. En fait, explique Khalil Toufkaji, l’Etat y possède 10 biens, dont la maison de Sharon. Une partie de ces biens est de pro­priété juive, l’Etat a pris le contrôle d’une autre partie pour des motifs de sécurité et une autre partie est de pro­prié­taires absents.

C’est une perte de temps

Zyad Abou Zyad, jour­na­liste et conseiller poli­tique jéru­sa­lémite, y insiste : « Tout le monde sait que sans accord sur Jéru­salem, il n’y a pas de solution poli­tique, tant qu’Israël n’arrête pas la colo­ni­sation à Jéru­salem et alen­tours dans le but de le couper de la Cis­jor­danie et d’empêcher toute négo­ciation à son propos. C’est un message clair, encou­ra­geant les extré­mistes des deux camps, qu’Israël n’est pas inté­ressé par une solution poli­tique du conflit ».

Nous ne savons pas si des négo­cia­tions secrètes ont lieu entre Olmert et Abou Mazen sur la question de Jéru­salem. Mais même si ces négo­cia­tions existent, elles sont sans aucune valeur quand déferle sur la ville et ses alen­tours cette vague de colo­ni­sation qui a pour objectif de couper Jérusalem-​​Est de la Cis­jor­danie et de l’empêcher de devenir la capitale de la future Palestine. Le gou­ver­nement Olmert n’est pas inté­ressé par la paix mais par l’existence d’un pro­cessus de paix sous le couvert duquel il peut pour­suivre la colo­ni­sation sans y être dérangé.

Il est évident également que les pro­tes­ta­tions amé­ri­caines à propos des colonies ne sont rien de plus qu’un rituel nul­lement annon­ciateur de sanc­tions contre Israël. La carte des colonies israé­liennes en Cis­jor­danie, et en par­ti­culier autour de Jéru­salem et dans Jéru­salem, ne permet pas une solution accep­table par les deux parties et laisse pour les géné­ra­tions à venir un legs de violence.