Edward Saïd, le spectateur exilé

Tzvetan Todorov, samedi 17 mai 2008

Réflexions sur l’exil est le dernier recueil d’essais publié par Saïd lui-​​même (l’original date de 2000) et c’est, avec L’Orientalisme et A contre-​​voie, l’un des sommets de son oeuvre. Il y réunit une cin­quan­taine d’essais, rédigés entre 1967 et 1999.

Edward Saïd a été l’un des intel­lec­tuels les plus connus et les plus influents du monde. Auteur d’une ving­taine de livres, il sem­blait mener plu­sieurs vies à la fois. Cri­tique lit­té­raire à ses débuts, dans la veine de Georg Lukacs et d’Erich Auerbach, il devait sa noto­riété à des travaux sur les iden­tités cultu­relles et la ren­contre des cultures, les natio­na­lismes et les impé­ria­lismes. Il était aussi l’une des voix les plus écoutées en faveur de la cause pales­ti­nienne, mais veillait à ce que sa défense se fasse "en prenant plei­nement en compte le peuple juif et ses souf­frances, des per­sé­cu­tions au génocide".

Il se pas­sionnait aussi pour la musique, et se réclamait autant du phi­lo­sophe allemand Theodor Adorno que du pia­niste canadien Glenn Gould. Il était un tra­vailleur infa­ti­gable, à la curiosité insa­tiable, dont la vie semble n’avoir connu aucun moment de répit.

Saïd est né en 1935 à Jéru­salem ; il a grandi au Caire, où il a étudié dans un collège bri­tan­nique. Parti aux Etats-​​Unis à l’âge de 16 ans, il est passé ensuite par les uni­ver­sités d’élite de Prin­ceton et Harvard, avant d’enseigner, à partir de 1963, à Columbia (New York), où il est resté jusqu’à la fin de sa vie. Au cours de ses pre­mières années là-​​bas, il semble se fondre dans le moule amé­ricain ; c’est la guerre israélo-​​arabe de 1967 qui se charge de lui rap­peler son appar­te­nance ori­gi­nelle et le pousse à chercher un équi­libre entre les deux ver­sants de son être, moyen-​​oriental et occidental.

Il y par­viendra à partir d’un livre publié en 1978, L’Orientalisme, son premier grand succès (traduit en trente-​​six langues, réédité en version aug­mentée au Seuil en 2005), un ouvrage consacré au dis­cours qu’écrivains, savants et poli­ti­ciens occi­dentaux tiennent habi­tuel­lement sur "l’Orient".

Un nouvel événement sur­vient en 1991, quand Saïd découvre qu’il est atteint d’une leu­cémie chro­nique. La maladie l’oblige à renoncer à ses acti­vités direc­tement poli­tiques et l’incite à se pencher sur sa propre exis­tence : il fait plu­sieurs voyages en Palestine et en Israël et, surtout, écrit une remar­quable auto­bio­graphie, A contre-​​voie (Le Livre de poche, 2003), qui lui permet de donner forme et sens aux dix-​​huit pre­mières années de sa vie.

Jusqu’à sa mort, en 2003, il reste tou­jours aussi actif, voire encore plus qu’avant. En col­la­bo­ration avec Daniel Barenboim, il crée l’orchestre israélo-​​arabe, Le Diwan occidental-​​oriental ; il continue d’écrire, sur l’humanisme, la musique, le style tardif des artistes.

Réflexions sur l’exil est le dernier recueil d’essais publié par Saïd lui-​​même (l’original date de 2000) et c’est, avec L’Orientalisme et A contre-​​voie, l’un des sommets de son oeuvre. Il y réunit une cin­quan­taine d’essais, rédigés entre 1967 et 1999. Le court essai est la forme d’expression qu’il chérit le plus, et cet ensemble permet d’embrasser d’un seul regard ses mul­tiples centres d’intérêts, de la cri­tique lit­té­raire à l’autobiographie, en passant par l’orientalisme, la théorie cri­tique, la culture égyp­tienne, la Palestine ou la musique. Les quatre ou cinq der­niers essais du volume, par­ti­cu­liè­rement denses, pour­suivent une réflexion sur l’exil, entamée plus tôt ; joints à l’ultime préface de L’Orientalisme, ils consti­tuent une sorte de tes­tament spirituel.

"Retour impossible"

Très tôt dans la vie, Saïd s’aperçoit qu’il est affublé d’une "identité des plus incer­taines : un Pales­tinien sco­larisé en Egypte, avec un prénom anglais, un pas­seport amé­ricain". C’est ce qui fait sans doute qu’à la fin de ses études supé­rieures il n’éprouve aucune ten­tation de rentrer "chez lui" (cela n’existe pas) et com­prend vite "qu’un retour ou un rapa­triement intégral est impossible".

Il apprend donc à arti­culer les deux parties fort dis­sem­blables de son être et finit par se recon­naître dans la figure de l’intellectuel en dia­spora, habitant une ville cos­mo­polite comme New York ; il n’ignore évidemment pas qu’en cela il suit l’exemple de nom­breux intel­lec­tuels et artistes juifs.

Il découvre en plus que cette expé­rience, loin d’être excep­tion­nelle, incarne l’un des traits carac­té­ris­tiques du monde moderne : l’accélération des contacts entre cultures, le caractère chan­geant de celles-​​ci, la plu­ralité inté­rieure de chaque identité. L’"orientalisme" est une construction arti­fi­cielle, mais il en va de même de l’"occidentalisme" répandu chez les ennemis de l’Occident. C’est bien pourquoi Saïd est un adver­saire résolu de la thèse du "choc des civilisations".

Si l’exil se produit dans des condi­tions favo­rables, il procure plu­sieurs avan­tages. L’individu voit chacune de ses cultures à la fois du dedans et du dehors, ce qui lui permet de les exa­miner d’un regard cri­tique. Il n’est pas dupe des mots ni des habi­tudes. L’exilé vit tou­jours dans un hors-​​lieu, à contre-​​voie, il est mar­gi­nalisé, mais il tient à sa condition comme à un pri­vilège. Saïd établit un rap­pro­chement entre cette condition et celle de l’intellectuel en général. Ce dernier doit idéa­lement se tenir à l’écart des auto­rités mais aussi de toutes les appar­te­nances imposées - eth­niques, natio­nales, reli­gieuses - car elles risquent d’empêcher que son action soit guidée par les seuls idéaux de justice et vérité. Saïd est un défenseur farouche de la laïcité, adver­saire de tout natio­na­lisme ; cela lui permet de cri­tiquer avec la même acuité le gou­ver­nement amé­ricain et la direction palestinienne.

S’il fallait lui chercher une famille idéo­lo­gique, ce ne serait, malgré quelques affi­nités, ni le mar­xisme ni le post­struc­tu­ra­lisme à la mode dans les uni­ver­sités amé­ri­caines (la French Theory), mais l’humanisme - à condition que celui-​​ci soit vraiment uni­versel et cesse de se confondre avec l’eurocentrisme : il est pos­sible, et même néces­saire, de cri­tiquer au nom de l’idéal huma­niste les pra­tiques qui s’en sont réclamées dans le passé.

Humaniste

On ne sera pas surpris de voir que cet huma­niste ne veut pas en rester à une analyse purement for­melle des textes lit­té­raires, qui les mutile de leur rapport à l’expérience humaine. Là encore, il faut ouvrir les horizons et ne pas confondre l’humanité avec quelques cri­tiques euro­péens fatigués. "Seuls peuvent for­muler des théories pareilles les esprits jamais touchés par l’expérience immé­diate du tumulte de la guerre, de la puri­fi­cation eth­nique, de la migration forcée et des déchi­re­ments mal­heureux", écrit-​​il.

Intel­lectuel huma­niste, Saïd est prêt à défier les pou­voirs en place et les consensus établis, au nom d’une adhésion intran­si­geante aux valeurs uni­ver­selles ; en même temps, il sait être un admi­rateur fervent. Il a payé cher son enga­gement : son bureau à l’université a été incendié, sa famille et lui-​​même ont reçu de nom­breuses menaces de mort, ses écrits ont été et sont tenus en sus­picion dans plu­sieurs pays.

Il a néan­moins gardé la conviction que "la prin­cipale question posée à l’intellectuel aujourd’hui" reste celle de "la souf­france humaine", et agi en accord avec ses idées. Penseur brillant, il était aussi un homme généreux et cha­leureux, inou­bliable pour tous ceux qui l’ont connu.

Réflexions sur l’exil, d’Edward Saïd Actes Sud, 760 p., 30 €.