Éducation à Gaza

Abdelaziz Okasha, samedi 13 septembre 2008

Les uni­ver­sités de Gaza sont sur­chargées et manquent de matériel. Nombre de sujets ne sont même pas enseignés et il existe peu de pro­grammes de troi­sième cycle. Les pro­fes­seurs étrangers ne peuvent entrer à Gaza. Si on ne peut quitter le pays, impos­sible d’apprendre.

Ce devait être ma pre­mière année d’école de médecine. Au lieu de cela, je suis bloqué chez mon père, à Gaza, dans le camp de réfugiés de Jabalia, avec peu de pers­pec­tives et aucune issue. Après la fin du lycée l’année der­nière, j’ai décidé de devenir médecin. Gaza manque cruel­lement de spé­cia­listes des os, mais la for­mation dont j’ai besoin n’est pro­posée qu’à l’étranger.

Mes parents étaient fiers d’apprendre que j’avais décroché une place en faculté de médecine en Alle­magne. Je me faisais toute une fête de suivre mon grand frère, qui étudie déjà là-​​bas. En février, les auto­rités alle­mandes m’ont accordé un visa d’entrée. Je n’ai pas perdu mon temps à demander aux auto­rités israé­liennes la per­mission de voyager vers l’Europe : on m’a dit que seuls les malades ayant besoin d’une évacuation médicale d’urgence seraient auto­risés à quitter le ter­ri­toire – non les étudiants.

Des cen­taines d’autres jeunes piégés dans la bande de Gaza ont été acceptés dans des écoles à l’étranger. Pour la plupart d’entre nous, c’est le seul moyen de pour­suivre nos études. Gaza est l’une des zones les plus den­sément peu­plées au monde et l’une des plus pauvres – nous sommes 1,5 million à vivre sur un bout de terrain d’environ 41 km de long et 6-​​12 km de large. Les hôpitaux locaux n’ont pas les équi­pe­ments néces­saires pour effectuer des trai­te­ments impor­tants, comme la radio­thé­rapie pour les malades du cancer et la chi­rurgie cardiaque.

En juin, après que les États-​​Unis eurent fait pression sur Israël pour per­mettre aux lau­réats des bourses Ful­bright de quitter la bande de Gaza, l’armée israé­lienne a annoncé qu’elle n’accorderait de permis de sortie qu’à quelques autres étudiants ayant des bourses « reconnues » – et non à des « cen­taines » d’étudiants. Nous sommes donc des cen­taines à attendre, la plupart sans bourse pres­ti­gieuse pouvant attirer l’attention mon­diale. Je suis sûr d’être l’un de ceux qui ne seront pas auto­risés à partir. La vie à Gaza a fait s’envoler mon optimisme.

Mon père est ensei­gnant et possède une bou­tique de vête­ments pour enfants. Ma mère est gou­ver­nante. J’ai six frères et trois sœurs. Nous avons quitté l’Arabie saoudite où mon père tra­vaillait comme ensei­gnant, pour retourner en Palestine en 1996. C’était au faîte du pro­cessus de paix. Mes parents ont placé maints espoirs dans les accords d’Oslo signés en 1996 et pensé qu’ils pour­raient nous offrir une vie meilleure ici. Mais quand j’avais 10 ans, la deuxième intifada a com­mencé. Le pro­cessus de paix s’est effondré au moment de mon adolescence.

Durant mon année de ter­minale, les auto­rités israé­liennes ont fermé la bande de Gaza. Les contrôles israé­liens ont consi­dé­ra­blement réduit le flot de per­sonnes tra­versant la fron­tière et asphyxié l’économie de Gaza, les impor­ta­tions et les expor­ta­tions, et coupé l’approvisionnement en car­burant et en élec­tricité. Il n’y a plus de vête­ments dans la bou­tique de mon père, qui devait servir à payer les études de mon frère et les miennes.

Avec le soutien des États-​​Unis, du Canada et de l’Union euro­péenne, Israël a maintenu son blocus pour tenter de vaincre le Hamas, qui a rem­porté les élec­tions en 2006. Mais le blocus n’a fait que rendre les gens encore plus mal­heureux. Le Hamas et d’autres groupes armés, je le sais, ont attaqué la bande de Gaza à la roquette, faisant des vic­times civiles dans les villes et vil­lages israéliens.

J’ai aussi vu comment Israël avait réagi, par des attaques aériennes et des incur­sions armées dans la bande de Gaza, y compris à Jabalia. Le blocus d’Israël est une punition col­lective : il nous blesse tous, qu’on sou­tienne le Hamas ou non. De plus, il détruit mon rêve d’écrire « Spé­cia­liste en médecine des os » après mon nom.

Parfois, je suis désolé d’être de Gaza. J’espère tou­jours pouvoir aller à l’étranger, acquérir des qua­li­fi­ca­tions et rentrer pour aider mes com­pa­triotes. Lorsqu’il y a de l’électricité, je vois à la télé­vision comment vivent les gens ailleurs. Je me demande pourquoi ils ont la pos­si­bilité de voyager, d’étudier, de prendre des vacances, alors que moi, je ne peux pas sortir de mon pays pour apprendre la médecine.

Nous sommes des étudiants, pas des soldats. Nous ne sommes pas des com­bat­tants de ce conflit. Pourquoi Israël ne nous laisse pas étudier ? Pourquoi l’Europe et l’Amérique soutiennent-​​elles ce blocus de jeunes esprits ? Mes cama­rades de la faculté de médecine com­men­ceront bientôt les cours. À ce moment-​​là, je serai pro­ba­blement chez mon père, tou­jours à attendre la fin du blocus.