E-​​1 : La fin d’un état palestinien viable

Jeff Halper, jeudi 31 mars 2005

La plupart des ana­lyses sur le conflit israélo pales­tinien com­mettent une erreur fatale en arguant qu’il suf­firait que les Pales­ti­niens obtiennent enfin leur état à eux pour que tout rentre dans l’ordre.

27 mars 2005

Un état sur tous les Ter­ri­toires occupés (selon la réso­lution 242 de l’ONU), sur la majeure partie des Ter­ri­toires occupés (selon les Accords d’Oslo, la Feuille de Route et l’Initiative de Genève), ou même sur 50% des Ter­ri­toires occupés (selon la conception de Sharon) - peu importe.

Dès que l’état pales­tinien existera, le conflit sera terminé et on pourra enfin envi­sager l’avenir sai­nement. Erreur. L’alternative actuelle pour l’état pales­tinien est : soit un état qui réponde aux aspi­ra­tions légi­times de son peuple, soit une prison. Le nœud du pro­blème est sa via­bilité. Israël est un petit pays, mais sa surface est trois fois plus grande que les ter­ri­toires pales­ti­niens. La totalité des zones occupées, c’est à dire la Cis­jor­danie, Gaza et Jérusalem-​​Est ne repré­sentent que 22% de la Palestine his­to­rique, ce qui veut dire que même si Israël res­ti­tuait l’ensemble des ter­ri­toires conquis en 1967, il en conser­verait plei­nement 78%.

Les ter­ri­toires pales­ti­niens constituent-​​ils en super­ficie un état viable ? A peine. Tout juste la taille d’un petit état amé­ricain comme le Delaware, (ou d’un dépar­tement français…ndt) avec une popu­lation triplée, sans compter le retour des réfugiés ; mais il aurait au moins un ter­ri­toire continu, des fron­tières com­munes avec les états voisins, Israël, la Syrie, la Jor­danie et l’Égypte, une capitale à Jéru­salem, un port sur la Médi­ter­ranée, un aéroport à Gaza, une économie viable fondée sur le tou­risme en Terre sainte, l’agriculture et le high tech, et l’accès à l’eau du Jourdain.

Cet état serait reconnu par la com­mu­nauté inter­na­tionale, aurait des rela­tions com­mer­ciales avec ses voisins et jouirait du soutien d’une dia­spora très diver­sifiée, plutôt aisée et d’un niveau d’éducation élevé, et comme tel ce petit état pales­tinien pourrait avoir une pers­pective de viabilité.

Voilà justement ce qu’Israël s’efforce d’empêcher.

Depuis son accession à la direction du Comité minis­tériel pour les Colonies dans le gou­ver­nement Begin en 1977, Ariel Sharon a tou­jours été par­fai­tement clair sur ses inten­tions d’assurer la pos­session de la totalité d’Eretz Israël (le Grand Israël) à la popu­lation juive exclusivement.

La « sécurité » n’a rien en commun avec la poli­tique expan­sion­niste d’Israël. Ce n’est pas pour des raisons de « sécurité » que les gou­ver­ne­ments de droite ou de gauche ont établi 200 colonies de peu­plement. La « sécurité » n’a rien à faire dans l’infrastructure massive de routes et d’autoroutes réservées aux Israé­liens qu’ils ont construites pour relier de manière irré­ver­sible les dif­fé­rents blocs de colonies de peu­plement à l’état israélien.

La « sécurité » ne peut aucu­nement jus­tifier le tracé du Mur de Sépa­ration, ni la poli­tique d’expropriation de terres, ni la démo­lition sys­té­ma­tique de maisons pales­ti­niennes. Tout cela n’est dicté que par un seul objectif : annexer la totalité du pays au profit d’Israël. Point final.

Le pro­blème cependant est qu’Israël ne peut pas « digérer » les 3,6 mil­lions de Pales­ti­niens vivant dans les Ter­ri­toires occupés. Leur conférer la citoyenneté israé­lienne est impos­sible, cela revien­drait à annuler le caractère juif de l’état d’Israël ; ne pas leur octroyer la citoyenneté et les garder sous un régime per­manent d’occupation signi­fierait l’apartheid total.

Que faire ? La réponse est très claire : établissons un mini état pales­tinien composé de quelque cinq ou six cantons (selon les termes de Sharon) sur environ 40 à 70% des Ter­ri­toires occupés, cantons com­plè­tement encerclés et contrôlés par Israël.

Évidemment un tel état pales­tinien ne cou­vrant que 10 à 15% de l’ensemble de la Palestine his­to­rique n’aurait aucune réelle sou­ve­raineté, ni de via­bilité : pas de conti­nuité ter­ri­to­riale, pas de liberté de mou­vement, pas de contrôle de ses fron­tières, pas de capitale à Jéru­salem, une totale dépen­dance écono­mique, dépen­dance pour l’accès à l’eau, pas de contrôle de l’espace aérien ni des com­mu­ni­ca­tions, pas même le droit comme tout état sou­verain d’envisager des alliances inter­na­tio­nales sans l’autorisation d’Israël.

Natu­rel­lement les Pales­ti­niens n’accepteront jamais une telle solution, Israël sera donc contraint de continuer à « créer des états de faits sur le terrain » qui ont pour objet d’empêcher toute négo­ciation avant même qu’elles ne débutent.

L’annonce publiée la semaine der­nière de la construction de 3.500 nou­veaux loge­ments dans la zone E-​​1, un cor­ridor reliant Jéru­salem à Ma’ale Adumim, une impor­tante colonie de peu­plement juif en Cis­jor­danie, fixe le sort du futur état pales­tinien. Élément central du dis­po­sitif d’expansion du « Grand Jéru­salem », le plan E-​​1 n’est rien d’autre que la fin de toute via­bilité d’un futur état palestinien.

Le plan E-​​1 coupe la Cis­jor­danie défi­ni­ti­vement en deux, et donne à Israël un contrôle absolu sur les mou­ve­ments des Pales­ti­niens de part et d’autre de leur Ter­ri­toire, tout en isolant Jéru­salem de la région. Comme 40% de l’économie pales­ti­nienne tourne autour de Jéru­salem, le plan E-​​1 coupe de fait le centre vital de l’économie pales­ti­nienne hors de ce qui pourrait constituer un état pales­tinien, le réduisant à un cha­pelet de réserves d’indigènes non viables.

Seul avantage dans l’adversité, ce plan E-​​1 a étalé au grand jour la com­plicité amé­ri­caine dans l’expansion colo­niale israé­lienne. Tout en déclarant ce plan E-​​1 « inap­proprié », l’administration Bush n’en reconnaît pas moins for­mel­lement le bloc de colonies de Ma’ale Adumim, avec son extension E-​​1, une recon­nais­sance exprimée l’an dernier dans un accord Bush-​​Sharon, repré­sentant un tournant majeur dans la poli­tique amé­ri­caine et ratifié qua­siment à l’unanimité par le Congrès.

Voilà qui situe les USA dans une position assez para­doxale en minant la Feuille de Route, une ini­tiative amé­ri­caine à l’origine, issue de la « vision » du Pré­sident Bush pour une paix entre Israël et la Palestine. Voilà aussi qui neu­tralise com­plè­tement le rôle des USA comme négo­ciateur impartial et les met en porte à faux vis à vis des 3 autres membres du Quartet de la Feuille de Route, l’Europe, la Russie et les Nations Unies, qui déplorent ce chan­gement de politique.

Le plus tra­gique, c’est que le soutien des Amé­ri­cains au projet colonial de Ariel Sharon détruit pour tou­jours la pos­si­bilité de voir émerger un état pales­tinien viable, condamnant les deux peuples à un conflit sans fin. Comment cette vision s’accorde-t-elle avec les intérêts amé­ri­cains dans un Moyen Orient sta­bilisé, on vous le donne en mille …