Du sang sur nos mains

Uri Avnery – 14 avril 2007, jeudi 19 avril 2007

Quand on fait la paix, les pri­son­niers de guerre s’attendent à être libérés. Dans notre cas, cela n’aurait pas été seulement un signe d’humanité mais aussi de sagesse.

EN CE MOMENT, nous sommes en pleines négociations sur un échange de prisonniers

Le terme de « négo­cia­tions » est vraiment inap­proprié. « Mar­chandage » semble plus per­tinent. On pourrait aussi uti­liser une expression plus ter­rible : « trafic d’êtres humains ».

Le marché prévu concerne des gens vivants. Ils sont traités comme des mar­chan­dises, sur les­quels les offi­ciels des deux côtés négo­cient, comme s’ils étaient un bout de terrain ou une car­gaison de fruits.

A leurs propres yeux, et aux yeux de leurs épouses, parents et enfants, ils ne sont pas des mar­chan­dises. Ils sont la vie même.

IMMÉ­DIA­TEMENT après la signature de l’accord d’Oslo en 1993, Gush Shalom appela publi­quement le Premier ministre Yitzhak Rabin à libérer les pri­son­niers palestiniens.

Le rai­son­nement était simple : ils sont en réalité des pri­son­niers de guerre. Ils ont fait ce qu’ils ont fait au service de leur peuple, exac­tement comme nos propres soldats. Les gens qui les ont envoyés étaient les chefs de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) avec les­quels nous avons jus­tement signé un accord d’une grande portée. Quel sens cela a-​​t-​​il de signer un accord avec les com­man­dants, alors que leurs subor­donnés conti­nuent à languir dans nos geôles ?

Quand on fait la paix, les pri­son­niers de guerre s’attendent à être libérés. Dans notre cas, cela n’aurait pas été seulement un signe d’humanité mais aussi de sagesse. Ces pri­son­niers viennent de toutes les villes et vil­lages. Les ren­voyer à la maison aurait déclencher une explosion de joie dans tous les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. Il est dif­ficile de trouver une famille pales­ti­nienne qui n’ait pas eu un parent en prison.

Si l’accord n’est pas destiné à rester un simple morceau de papier, disions-​​nous, mais s’il est empreint de contenu et de courage - il n’y a pas d’acte plus sage que celui-​​ci.

Mal­heu­reu­sement, Rabin ne nous a pas écoutés. Il avait beaucoup d’aspects positifs, mais il était plutôt ren­fermé, et dénué d’imagination. Il était lui-​​même pri­sonnier de concep­tions étroi­tement sécu­ri­taires. Pour lui, les pri­son­niers étaient une monnaie d’échange. Certes, avant la fon­dation d’Israël, il avait lui-​​même été détenu par les Bri­tan­niques pendant quelque temps, mais, comme beaucoup d’autres, il était inca­pable de tirer les leçons de son expé­rience pour les Palestiniens.

Nous consi­dé­rions cette question comme décisive dans la mesure où il s’agissait de la paix. Ensemble avec l’inoubliable Faiçal Hus­seini, le diri­geant adoré de la popu­lation pales­ti­nienne de Jérusalem-​​Est, nous orga­ni­sâmes une mani­fes­tation en face de la prison de Jneid à Naplouse. Ce fut la plus grande mani­fes­tation conjointe israélo-​​palestinienne jamais réa­lisée. Plus de mille per­sonnes y participèrent.

En vain. Les prisonniers ne furent pas libérés.

QUA­TORZE ANS plus tard, rien n’a changé. Des pri­son­niers ont été libérés après avoir purgé leur peine, d’autres ont pris leur place. Toutes les nuits, des soldats israé­liens cap­turent à peu près une dizaine de nou­veaux Pales­ti­niens « recherchés ».

En ce moment même, il y a quelque 10.000 pri­son­niers pales­ti­niens, hommes et femmes, de tous âges depuis des mineurs jusqu’à des per­sonnes âgées.

Tous nos gou­ver­ne­ments les ont traités comme des mar­chan­dises. Et on ne donne pas des mar­chan­dises pour rien. Les mar­chan­dises ont un prix. Souvent, il fut proposé de relâcher quelques pri­son­niers pour faire un « geste » à l’égard de Mahmoud Abbas, afin de le ren­forcer vis-​​à-​​vis du Hamas. Toutes ces sug­ges­tions furent repoussées par Ariel Sharon et Ehoud Olmert.

Aujourd’hui, les ser­vices de sécurité s’opposent à une opé­ration d’échange de pri­son­niers pour obtenir la libé­ration du soldat Gilad Shalit. Non pas parce que le prix - 1.400 pour un - est exor­bitant. Au contraire, pour beaucoup d’Israéliens il semble tout à fait normal qu’un soldat israélien vaille 1.400 « ter­ro­ristes ». Mais les ser­vices de sécurité mettent en avant des argu­ments beaucoup plus forts : si des pri­son­niers sont libérés pour un soldat « kid­nappé », cela encou­ragera les « ter­ro­ristes » à cap­turer davantage de soldats.

Enfin, cer­tains des pri­son­niers relâchés retour­neront dans leurs orga­ni­sa­tions et à leurs acti­vités, et il en résultera plus d’effusions de sang. Des soldats israé­liens seront obligés de risquer leur vie pour les arrêter de nouveau.

Et il y a en arrière plan autre chose de non dit : cer­taines des familles d’Israéliens tués dans des attentats, qui sont orga­nisées en un lobby très véhément par l’extrême droite, feront du boucan. Comment ce gou­ver­nement pitoyable, dépourvu de toute popu­larité, pourrait-​​il résister à une telle pression ?

POUR CHACUN de ces arguments, il y a un contre argument.

Ne pas relâcher les pri­son­niers donne aux « ter­ro­ristes » une moti­vation per­ma­nente pour « kid­napper » des soldats. Après tout, rien d’autre ne semble nous conduire à relâcher des pri­son­niers. Dans ces condi­tions, de telles actions jouiront tou­jours d’une énorme popu­larité chez les Pales­ti­niens, dont des mil­liers de famille attendent le retour de cer­tains de leurs proches.

D’un point de vue mili­taire, il y a un autre argument fort. « Des soldats ne sont pas laissés sur le terrain ». C’est considéré comme un principe sacré, un pilier de la morale mili­taire. Chaque soldat doit savoir que s’il ou elle est capturé(e), l’armée israé­lienne fera tout, abso­lument tout, pour le faire libérer. Si cette croyance est ébranlée, les soldats seront-​​ils prêts à risquer leur vie au combat ?

De sur­croît, l’expérience montre qu’une grande pro­portion de pri­son­niers pales­ti­niens libérés ne retombent pas dans le cycle de la vio­lence. Après des années de détention, tout ce qu’ils désirent est de vivre en paix et de consacrer leur temps à leurs enfants. Ils ont une influence modé­ra­trice sur leur entourage.

Et quant à la soif de ven­geance des familles des « vic­times du ter­ro­risme » - malheur à un gou­ver­nement qui cède à de telles émotions car, évidemment, celles-​​ci existent des deux côtés.

L’ARGUMENT poli­tique va dans les deux sens. Il y a une pression de la part des « vic­times du ter­ro­risme » - mais il y a une pression encore plus forte de la part de la famille du soldat capturé.

Dans le judaïsme, il y a un com­man­dement appelé « rançon des pri­son­niers ». Il est tiré de la réalité d’une com­mu­nauté per­sé­cutée dis­persée à travers le monde. Tout Juif est obligé de faire des sacri­fices et de payer n’importe quel prix pour sortir un autre Juif de prison. Si des pirates turcs cap­tu­raient un Juif en Angle­terre, les Juifs d’Istamboul payaient le rançon pour sa libé­ration. Dans l’Israël d’aujourd’hui, cette obli­gation demeure.

Des mee­tings publics et des mani­fes­ta­tions se tiennent actuel­lement pour la libé­ration de Gilad Shalit. Leurs orga­ni­sa­teurs ne disent pas ouver­tement que leur but est le pousser le gou­ver­nement à accepter l’opération d’échange. Mais, puisqu’il qu’il n’y a pas d’autre moyen pour obtenir que le soldat revienne vivant, en pra­tique c’est bien le message qu’ils veulent transmettre.

On ne vou­drait pas être à la place des membres du gou­ver­nement qui se trouvent dans cette situation. Pris entre deux mau­vaises options, la ten­dance natu­relle d’un poli­ticien comme Olmert est de ne pas décider du tout et de tout remettre à plus tard. Mais c’est une troi­sième mau­vaise solution, dont le prix poli­tique est lourd.

L’ARGUMENT émotionnel le plus fort avancé par les oppo­sants de l’opération est que les Pales­ti­niens demandent la libé­ration de pri­son­niers qui ont « du sang sur les mains » : dans notre société, les mots « sang juif » - deux mots bien-​​aimés de la droite - suf­fisent pour réduire au silence même beaucoup de gens de gauche.

Mais c’est un argument stupide. Il est aussi mensonger.

Dans la ter­mi­no­logie des ser­vices de sécurité, cette défi­nition s’applique non seulement à une per­sonne qui a per­son­nel­lement pris part à un attentat dans lequel des Israé­liens ont été tués, mais aussi à qui­conque a envisagé une action, donné un ordre, l’a orga­nisée ou a aidé à la réa­liser - préparé les armes, conduit les auteurs sur le terrain, etc.

Selon cette défi­nition, tout soldat et officier de l’armée israé­lienne a « du sang sur les mains » ainsi que de nom­breux hommes politiques.

Celui qui a tué ou blessé des Israé­liens est-​​il dif­férent de nous, les soldats israé­liens passés et pré­sents ? Quand j’étais soldat pendant la guerre de 1948, dans laquelle des dizaines de mil­liers de civils, com­bat­tants et soldats des deux côtés ont péri, j’étais mitrailleur dans l’unité de com­mando Les Renards de Samson. J’ai tiré des mil­liers de balles sinon des dizaines de mil­liers. C’était la plupart du temps de nuit, et je ne pouvais pas voir si je tou­chais quelqu’un, et si tel était le cas, qui. Ai-​​je du sang sur les mains ?

L’argument officiel est que les pri­son­niers ne sont pas des soldats, et donc qu’ils ne sont pas des pri­son­niers de guerre, mais des cri­minels de droit commun, des meur­triers et leurs complices.

Cet argument n’est pas ori­ginal. Tous les régimes colo­niaux dans l’histoire ont dit la même chose. Aucun gou­vernant étranger, luttant contre le sou­lè­vement d’un peuple opprimé, n’a jamais reconnu chez son ennemi des com­bat­tants légi­times. Les Français n’ont pas reconnu les com­bat­tants de la lutte de libé­ration, les Amé­ri­cains ne recon­naissent pas les com­bat­tants de la liberté ira­kiens et afghans (ils sont tous des ter­ro­ristes, qui peuvent être tor­turés et détenus dans d’abominables centres de détention), le régime d’apartheid sud-​​africain a traité Nelson Mendala et ses cama­rades comme des cri­minels, comme les Bri­tan­niques l’ont fait avec le Mahatma Gandhi et les com­bat­tants clan­destins juifs en Palestine. En Irlande, ils ont pendu les membres de l’armée clan­destine irlan­daise, qui lais­sèrent der­rière eux des chants émou­vantes (« Tuez moi en tant que soldat irlandais /​ Ne me pendez pas comme un chien /​ car j’ai com­battu pour la liberté de l’Irlande /​ en cette sombre aube de sep­tembre… »)

Le mythe selon lequel les com­battant d’une lutte de libé­ration sont des cri­minels de droit commun est néces­saire pour légi­timer un régime colonial et rendre plus facile pour un soldat de tirer sur des gens. Il est, bien sûr, tordu. Un cri­minel de droit commun agit pour son compte. Le com­battant d’une lutte de libé­ration ou le « ter­ro­riste », comme la plupart des soldats, croit qu’il sert son peuple ou une cause.

UN DES PARA­DOXES de la situation est que le gou­ver­nement israélien est en train de négocier avec des gens qui ont connu les prisons israé­liennes. Quand nos gou­ver­nants parlent du besoin de ren­forcer les éléments pales­ti­niens « modérés », c’est d’eux qu’il s’agit principalement.

C’est une carac­té­ris­tique de la situation pales­ti­nienne, dont je doute qu’elle existe dans d’autres pays occupés. Des gens qui ont passé cinq, dix et même vingt ans dans les prisons israé­liennes, et qui ont toutes les raisons du monde de nous vomir, sont tout à fait ouverts à des contacts avec les Israéliens.

Depuis que j’en connais quelques-​​uns, et que cer­tains sont devenus des amis proches, j’en ai souvent été émerveillé.

J’ai ren­contré des mili­tants irlandais à des confé­rences inter­na­tio­nales. Après plu­sieurs pintes de Guiness, ils me racon­taient qu’ils ne connais­saient pas de plus grande joie dans la vie que de tuer des Anglais - Je me suis alors rappelé le chant de notre poète Nathan Alterman, qui priait Dieu « Donne-​​ moi une haine féroce » (pour les nazis) - Après des cen­taines d’années d’oppression, c’est ce qu’ils ressentaient.

Bien sûr, mes amis pales­ti­niens haïssent l’occupation israé­lienne. Mais ils ne haïssent pas tous les Israé­liens, du seul fait qu’ils sont israé­liens. En prison, la plupart d’entre eux ont appris un bon hébreu et écouté la radio israé­lienne, lu des journaux israé­liens et regardé la télé­vision israé­lienne. Ils savent qu’il y a toutes sortes d’Israéliens, comme il y a toutes sortes de Pales­ti­niens. La démo­cratie israé­lienne, qui permet aux membres de la Knesset de vili­pender leur Premier ministre, les a pro­fon­dément impres­sionnés. Quand le gou­ver­nement israélien a mani­festé son intention de négocier avec les Pales­ti­niens, les meilleurs par­te­naires ont été trouvés parmi ces ex-​​prisonniers.

Cela est aussi vrai pour les pri­son­niers qui doivent être relâchés aujourd’hui. Si Marwan Bar­ghouti est relâché, il sera une par­te­naire naturel dans tout effort de paix.

Je serai très heureux quand lui et Gilad Shalit seront libres.