Du conflit politique vers une guerre de religion ?

Bernard ravenel, Pour la Palestine n°49, mercredi 24 mai 2006

A.Sharon et le Hamas /

De la pro­vo­cation sur l’esplanade des mos­quées à Jéru­salem en sep­tembre 2000 à l’assassinat du cheikh Ahmed Yassine, Ariel Sharon a mis en oeuvre une stra­tégie visant à trans­former le conflit israélo-​​palestinien en guerre des reli­gions. Un choix qui passe, paral­lè­lement, par une ten­tative de délé­gi­ti­mation de l’Autorité palestinienne.

S’interroger aujourd’hui sur les rap­ports entre le Hamas et le pouvoir israélien, et plus par­ti­cu­liè­rement sur le rôle de la stra­tégie israé­lienne dans l’affirmation du Hamas, ne peut dis­penser de s’interroger aussi sur les atouts poli­tiques de ce mou­vement comme orga­ni­sation de résis­tance nationale isla­mique face à Israël. Il est important de ques­tionner les res­pon­sa­bi­lités poli­tiques du Fatah dans sa propre défaite. Mais l’histoire des rap­ports entre la poli­tique israé­lienne et le mou­vement isla­mique mérite une approche par­ti­cu­lière car elle éclaire les objectifs réels de la droite israé­lienne désormais au pouvoir.

Ariel Sharon choisit le Hamas

Au-​​delà d’une stra­tégie élaborée dès le milieu des années 70 -effi­ca­cement ana­lysée par Charles Enderlin [1] - qu’en estil de la stra­tégie qu’Ariel Sharon a mise au point puis appliquée une fois arrivé au pouvoir en février 2001 ? Tout com­mence avec sa « pro­menade » pro­vo­ca­trice sur l’esplanade des mos­quées, en sep­tembre 2000 et qui revêt un double sens. Natio­na­liste, elle réaf­firme la sou­ve­raineté d’Israël à la fois sur Jérusalem-​​ Est et sur le Mont du Temple ; idéo­lo­gique, elle situe l’affrontement sur le terrain du reli­gieux. Plus qu’à l’Autorité pales­ti­nienne, le message, en reven­di­quant le Mont du Temple en lieu et place des mos­quées, s’adresse au Hamas comme étant l’ennemi choisi.

Pour com­prendre la stra­tégie d’Ariel Sharon, qui arrivera au pouvoir en février 2001 dans la foulée de cette « pro­menade », il faut en revenir à Oslo. Les accords d’Oslo en 1993 ont été consi­dérés par la droite natio­na­liste israé­lienne comme une défaite, un désastre par rapport à ses objectifs et ceux des ultra-​​orthodoxes qui visaient l’annexion pure et simple des ter­ri­toires occupés en 1967. La réa­li­sation du rêve du Grand Israël - Eretz Israel - constitue pour la droite reli­gieuse un principe absolu, intan­gible, lié à la pro­messe divine, et pour une partie des mili­taires -mais une partie seulement-​​ une nécessité en matière de sécurité… Ariel Sharon, bien que laïc, repré­sente poli­ti­quement cette mou­vance mili­ta­ro­mes­sia­nique quand il déclare : « L’accord d’Oslo est le plus grand malheur qui se soit abattu sur Israël et tout doit être fait pour le détruire. » [2]. Une fois au pouvoir en février 2001 - et surtout après le 11 sep­tembre 2001 - Sharon estime que c’est le moment ou jamais de prendre sa revanche sur la défaite tem­po­raire d’Oslo.

Or, pour annuler les accords d’Oslo, il est néces­saire de par­venir à délé­gi­timer l’Autorité pales­ti­nienne. Liquider ou exiler Arafat, qu’importe ! Il faut trans­former tout Pales­tinien en un ennemi. Cette stra­tégie suppose l’écroulement à court terme d’Arafat qui serait rem­placé, dans les fan­tasmes des diri­geants israé­liens, par une clas­sique - dans l’histoire colo­niale - « troi­sième force » issue de l’oligarchie pales­ti­nienne plus prag­ma­tique et plus accom­mo­dante… C’est le rôle qu’Ariel Sharon aurait sou­haité pouvoir faire jouer à Abou Mazen. Mais cette troi­sième force, espère-​​t-​​il encore, serait vite balayée par le mou­vement isla­miste avec lequel la confron­tation serait vio­lente et dans laquelle Israël serait soutenu par tout l’Occident.

Nous y sommes. C’est tout le sens de la poli­tique uni­la­térale menée depuis par Ariel Sharon qui a visé à com­pro­mettre, décré­di­bi­liser le groupe diri­geant pales­tinien « laïque », faisant ainsi croître le poids des ten­dances religieuses.

Face à cette Autorité ainsi pro­gres­si­vement réduite à l’impuissance, le Hamas apparaît aux yeux des Pales­ti­niens comme la force qui se bat de la manière la plus déter­minée contre l’occupation israé­lienne. Il en tire néces­sai­rement un grand bénéfice politique.

L’assassinat du Cheikh Yassine

Mais le déve­lop­pement du Hamas comme mou­vement poli­tique de masse sous l’autorité de son fon­dateur et chef spi­rituel, le cheikh Ahmed Yassine, s’est accom­pagné d’une évolution poli­tique impor­tante. A partir de la position idéologico-​​ reli­gieuse de sa Charte visant à rétablir la pré­sence musulmane sur toute la terre « sacrée » de Palestine - ce qui signifie le refus de l’existence d’Israël - le Hamas, sous l’influence de Cheikh Yassine, dessine pro­gres­si­vement une pers­pective poli­tique de recon­nais­sance de facto de l’ennemi avec lequel il envisage une trêve de longue durée. Dans un entretien au journal Le Monde du 7 mai 2003, Ahmed Yassine assure qu’une trêve ne lui pose aucun pro­blème et, précise-​​t-​​il, « c’est pos­sible si Israël accepte l’évacuation des zones occupées depuis 1967, l’établissement d’un Etat pales­tinien sur Gaza et la Cis­jor­danie avec Jéru­salem comme capitale. »

A ce moment précis, le cheikh Yassine se rap­proche du com­promis his­to­rique avec Israël tel qu’il a été pro­clamé par le Conseil national pales­tinien d’Alger en novembre 1988. Se situant dans une pers­pective d’accession au pouvoir, il se pose du même coup comme inter­lo­cuteur pos­sible et cré­dible d’une négo­ciation poli­tique avec Israël. Neuf mois après, le cheikh Yassine est assassiné sur ordre de Sharon.

Avec l’élimination phy­sique d’Ahmed Yassine, Ariel Sharon poursuit un objectif précis et stra­té­gique : faire avorter toute pos­si­bilité de négo­ciation faute d’interlocuteur, jeter les masses pales­ti­niennes dans les bras des sec­teurs les plus extrêmes, appeler - presque invoquer-​​ la « riposte ter­ro­riste » de la résis­tance et ins­crire la lutte pales­ti­nienne dans la « guerre contre le ter­ro­risme » lancée par les Etats-​​Unis.

Ce faisant, Ariel Sharon entend altérer pro­fon­dément la nature du conflit. Il veut trans­former le conflit poli­tique avec les Pales­ti­niens en une guerre entre le « peuple musulman de Palestine » et le « peuple juif d’Israël ». Il allume la mèche de la guerre sainte entre le monde judéo­chrétien et le monde de l’islam. En même temps, il s’adapte aux ambi­tions des néo-​​conservateurs amé­ri­cains et aux annonces apo­ca­lyp­tiques des chré­tiens fon­da­men­ta­listes. Fina­lement, Ariel Sharon propose de fait une guerre totale avec le monde isla­mique. C’est là que se situe la conver­gence entre l’unilatéralisme amé­ricain et ses propres plans uni­la­téraux. Ariel Sharon pousse le monde vers une catas­trophe globale. Après l’assassinat du cheikh Yassine, le Hamas a émis un com­mu­niqué pro­clamant que Sharon avait « ouvert les portes de l’enfer ».

Délégitimer Abou Mazen : la farce du retrait de Gaza

Bien vite, il est apparu que la sortie de Gaza ne repré­sentait pas la relance d’un pro­cessus de paix mais une stra­tégie tendant à imposer aux Pales­ti­niens une solution qui ignore leurs prin­ci­pales reven­di­ca­tions. Quand tout le monde attendait des négo­cia­tions, celles-​​ci n’ont jamais démarré. Et la para­lysie diplo­ma­tique a confirmé, aux yeux des Pales­ti­niens, que la voie diplo­ma­tique d’Abou Mazen et du Fatah ne fonc­tionnait pas. Ceux-​​ci, ayant les rênes du pouvoir dans une situation d’impasse poli­tique totale, de mar­gi­na­li­sation et d’unilatéralisme, en ont payé le prix.

Ainsi, après ce « retrait uni­la­téral », le gou­ver­nement israélien a démontré aux Pales­ti­niens que la voie de vraies négo­cia­tions n’existait pas. Cela a été le meilleur argument pour convaincre beaucoup de Pales­ti­niens que le Hamas était peut-​​être l’alternative. Le soutien à Abou Mazen et à son gou­ver­nement a diminué à mesure qu’apparaissaient les limites de l’ouverture israé­lienne à des négo­cia­tions de paix (refus de tenir la pro­messe de libérer des pri­son­niers, de lever des bar­rages en Cis­jor­danie, etc.) Le consensus a encore diminué quand la bande de Gaza s’est révélée une grande prison et que la vie dans les ter­ri­toires occupés devenait de jour en jour plus dif­ficile. Si on ajoute à tout cela la cor­ruption et le pro­cessus de dés­in­té­gration du gou­ver­nement pales­tinien, on com­prend mieux la défaite du Fatah et par consé­quent la vic­toire du Hamas. A présent, pour Israël qui a gelé toute négo­ciation poli­tique depuis 2001, beaucoup de choses paraissent se sim­plifier. Son gou­ver­nement espère pouvoir com­pléter tran­quillement la construction du Mur en Cis­jor­danie et pré­parer de nou­veaux plans uni­la­téraux. Avec un gou­ver­nement Hamas, on mise sur le fait qu’il n’y aura plus grand monde à l’extérieur pour pro­tester. Face au Hamas qui semble choisir la voie poli­tique, les héri­tiers de Sharon vont-​​ils com­prendre que s’ils conti­nuent sur la même ligne uni­la­térale, ils vont à la catastrophe ?

Bernard Ravenel

[1] Le Monde du 4 février 2006 : « Quand Israël favo­risait le Hamas ».

[2] Yediot Aha­ronot cité par Le Monde du 18 décembre 2001