Drogués de guerre

Uri Avnery, lundi 7 août 2006

Pour dif­ficile que ce soit à ima­giner, il semble qu’Olmert croit réel­lement que c’est une guerre vic­to­rieuse. Qu’il est en train de gagner. Qu’il a radi­ca­lement changé la situation d’Israël. Qu’il est en train de construire un Nouveau Moyen-​​Orient. Qu’il est un diri­geant his­to­rique, de loin supé­rieur à Ariel Sharon.

POUR MOI ce fut un moment de révélation bouleversante.

J’étais en train d’écouter un des dis­cours quo­ti­diens de notre Premier ministre. Il a dit : « Nous sommes un peuple mer­veilleux ! » Il a dit « Nous avons déjà gagné cette guerre, c’est la plus grande vic­toire dans l’histoire de notre Etat. » Il a dit : « Nous avons changé la face du Moyen-​​Orient. » Et autres phrases du même genre.

Bon, me suis-​​je dit, c’est du Olmert.

Je l’ai connu quand il avait environ 20 ans. A l’époque, j’étais membre de la Knesset. Et Olmert était le porte-​​document (lit­té­ra­lement) d’un autre député. Depuis lors, j’ai suivi sa car­rière. Il n’a jamais été autre chose qu’un fonc­tion­naire de parti, un poli­ticien à temps partiel spé­cialisé en mani­pu­la­tions, un déma­gogue qui va dans le sens du vent. Il a changé de parti plu­sieurs fois et il a été maire avec la note D moins, jusqu’à ce qu’il prenne le train en marche d’Ariel Sharon. Plus ou moins par hasard, on lui a donné le titre vide de « Premier ministre adjoint », e, quand Sharon a eu son attaque, Olmert a été tout surpris de se retrouver Premier ministre.

Tout au long de sa car­rière il est resté un homme cynique fon­da­men­ta­lement de droite mais voulant se pré­senter comme un libéral quand il se trouvait face à des gens de gauche.

Donc, me suis-​​je dit, c’est juste un de ses dis­cours cyniques. Mais soudain une hor­rible pensée m’a tra­versé l’esprit : non, l’homme croit à ce qu’il dit.

Pour dif­ficile que ce soit à ima­giner, il semble qu’Olmert croit réel­lement que c’est une guerre vic­to­rieuse. Qu’il est en train de gagner. Qu’il a radi­ca­lement changé la situation d’Israël. Qu’il est en train de construire un Nouveau Moyen-​​Orient. Qu’il est un diri­geant his­to­rique, de loin supé­rieur à Ariel Sharon (lequel, après tout, a été battu au Liban et a permis au Hez­bollah de constituer son arsenal de roquettes). Que, plus long­temps on lui per­mettra de pour­suivre la guerre, plus sa stature dans l’Histoire grandira.

Ehoud Olmert s’est à l’évidence coupé de la réalité. Il vit tout seul dans une bulle. Ses dis­cours montrent qu’il a un vrai problème.

De tous les dangers aux­quels Israël est confronté main­tenant, celui-​​ci est le plus grave. Parce que cet homme est en train de décider, tout sim­plement, du sort de mil­lions de per­sonnes dont la vie sera détruite - qui mourra, qui deviendra réfugié.

MAIS LE PRO­BLÈME d’Olmert et de sa méga­lo­manie n’est rien comparé à ce qui se passe pour Amir Peretz.

Il y a exac­tement neuf mois, après son élection comme pré­sident du parti tra­vailliste, Peretz a fait un dis­cours sur la place Rabin à Tel-​​Aviv dans lequel il confiait son rêve : que, dans le no man’s land entre Israël et la bande de Gaza, un stade de football soit construit, et qu’un match entre les enfants israé­liens de Sderot et les enfants pales­ti­niens de Beit Hanoun voisin y soit disputé. Un Martin Luther King israélien.

Neuf mois plus tard, un monstre nous était né.

Dans la cam­pagne élec­torale légis­lative, Peretz est apparu comme un révo­lu­tion­naire social. Il a annoncé qu’il chan­gerait la société israé­lienne, poserait de nou­velles prio­rités natio­nales, pré­lè­verait des mil­liards au budget mili­taire pour les trans­férer à l’éducation et au bien-​​être social et qu’il pren­drait des mesures pour réduire l’énorme fossé entre les riches et les pauvres. En tant que paci­fiste de longue date, il conclurait, bien sûr, la paix avec les Pales­ti­niens et l’ensemble du monde arabe.

Ce dis­cours lui a gagné les voix de nom­breux citoyens, y compris de cer­tains qui n’auraient jamais pensé voter pour le parti travailliste.

Ce qui a suivi fait partie de l’histoire. Peretz s’est com­plè­tement trans­formé quand Olmert lui a offert le ministère de la Défense. C’était encore un coup d’Olmert le cynique. Celui-​​ci savait, comme nous tous, que Peretz entrait dans un piège, qu’en tant que simple civil sans véri­table expé­rience mili­taire, il serait une proie facile pour les généraux. Mais Peretz n’a pas reculé. L’objectif suprême de sa vie est de devenir Premier ministre, et il croyait que, pour devenir un can­didat cré­dible, il devait pouvoir se pré­senter comme ayant une expé­rience sécuritaire.

A partir de là, Peretz est devenu un bel­li­ciste enragé. Non seulement il endosse toutes les exi­gences des généraux, non seulement il agit comme leur porte-​​parole, mais il a aidé à pousser Israël dans la guerre. Et depuis lors il a été entraîné à continuer la guerre, à l’étendre, à tuer plus, à détruire plus, à occuper plus. Il a même déclaré : « Nas­rallah n’oubliera jamais le nom d’Amir Peretz ! » - comme un enfant gâté ins­crivant son nom parce qu’il a gagné dans un jeu de foire.

A l’heure actuelle, il essaie d’être encore plus extré­miste qu’Olmert. Alors que le Premier ministre a peur de continuer à avancer, crai­gnant que trop de blessés par les roquettes et dans la bataille sur le terrain ter­nissent l’éclat de sa vic­toire, Peretz veut atteindre le fleuve Litani quel qu’en soit le prix. On n’a pas le choix - si on veut devenir Premier ministre, on doit marcher sur les cadavres.

Ainsi un monstre nous est né. Rosemary’s Baby.

Aujourd’hui, au 25e jour de la guerre, nous pouvons dresser un bilan pro­vi­soire. Quels étaient les objectifs ? Quels sont les résultats ?

* « Détruire le Hezbollah »

Qui l’aurait cru, au 25e jour, le Hez­bollah est tou­jours debout et combat. Quelques mil­liers de com­bat­tants contre la cin­quième plus puis­sante armée du monde. Per­sonne ne parle plus d’éliminer le Hez­bollah. Ni Olmert, ni Peretz, ni même Dan Halutz - le troi­sième angle de ce tri­angle infernal.

* « Affaiblir le Hezbollah »

C’est une version édul­corée du premier objectif. C’est plus commode, parce que cela ne peut pas être mesuré. Après tout, dans toutes les guerres, chaque partie est affaiblie. Des gens sont tués et blessés, des armes sont détruites, des ins­tal­la­tions démolies. Mais alors que l’armée israé­lienne peut mobi­liser une division après l’autre, et que les Amé­ri­cains nous four­nissent de plus en plus de bombes, le Hez­bollah peut-​​il amortir de telles pertes ?

Per­sonne ne sait combien de com­bat­tants l’organisation a perdus. L’armée israé­lienne donne des esti­ma­tions sans pouvoir les prouver. Les Libanais donnent des chiffres beaucoup moins élevés, mais n’apportent pas non plus de preuves.

Mais l’essentiel n’est pas là. Une orga­ni­sation comme le Hez­bollah n’a pas de pro­blème pour recruter de plus en plus de volon­taires pour la « guerre sainte ». Quelles que soient leurs pertes, après la guerre, l’organisation entraînera autant de nou­veaux com­bat­tants que néces­saire. Leurs arsenaux seront réap­pro­vi­sionnés en armes par l’Iran et la Syrie. La fron­tière est longue, il est impos­sible de la fermer hermétiquement.

* « Repousser le Hezbollah loin de la frontière »

C’est le but résiduel, après que les deux pré­cé­dents se sont avérés inac­ces­sibles. Celui-​​ci non plus n’a pas encore été atteint, et il ne le sera jamais, parce qu’il est également inac­ces­sible. La plupart des com­bat­tants du Hez­bollah viennent des villes et des vil­lages du Sud Liban. Ils seront tou­jours là, ouver­tement ou clan­des­ti­nement. Aucune force inter­na­tionale ne peut l’empêcher, et cer­tai­nement pas l’armée libanaise.

Les roquettes peuvent être déplacées. De combien de kilo­mètres ? Dix ? Vingt ? Cela ne changera rien à la menace qui pèse sur Nahariya, Haïfa et Tel-​​Aviv, surtout parce que la portée des fusées est sus­cep­tible d’augmenter avec le temps, et que des modèles tech­no­lo­gi­quement plus avancés arrivent.

* « Tuer Hassan Nasrallah »

Pour l’instant, semble-​​t-​​il, l’annonce de sa mort a été une exa­gé­ration, pour citer Mark Twain. Certes, dans une sorte de parodie de l’exploit d’Entebbe, Nas­rallah a été sorti d’un hôpital de Baalbek, mais c’était un autre Hassan Nasrallah !

Pendant ce temps, le vrai Nas­rallah est en pleine forme. Comparé à Olmert débitant ses dis­cours pom­piers avec leurs clichés inter­mi­nables et frappant du poing sur la table, le diri­geant du Hez­bollah se pré­sente comme un orateur simple, mesuré et surtout tout à fait crédible.

* « Rendre à l’armée israélienne le pouvoir de dissuasion »

Per­sonne ne doute que l’armée israé­lienne est bonne, pro­fes­sion­nelle, capable de battre des armées régu­lières. Mais cette guerre prouve qu’elle n’est pas capable d’obtenir un résultat mili­taire contre une orga­ni­sation de gué­rilla com­pé­tente ayant des com­bat­tants déter­minés. Si le Hez­bollah est vivant et dyna­mique après 25 jours, le pouvoir dis­suasif de l’armée israé­lienne a été affaibli quoi qu’il arrive à partir de maintenant.

De ce point de vue, la guerre a com­promis la sécurité d’Israël. Elle a prouvé que les arrières israé­liens sont vul­né­rables, que les com­bat­tants du Hez­bollah ne sont pas infé­rieurs aux soldats israé­liens, qu’il n’y a pas de guerre d’opérette, que l’Aviation ne peut pas gagner sans les forces ter­restres, pas même dans des cir­cons­tances idéales où l’autre partie n’a pas de défense anti-​​aérienne digne de ce nom.

Cer­tains se consolent en se disant que les Arabes ont vu que nous étions fous. Nous réagissons à une petite pro­vo­cation locale avec une orgie de tueries et de des­truction, détruisant des pays entiers, une sorte de ten­dance nationale à la folie. Mais devenir enragé n’est pas une poli­tique. Cela ne résout aucun pro­blème. C’est un réflexe incon­trô­lable qui ne permet pas une pensée cor­recte et qui permet même à l’autre partie de nous mani­puler avec des pro­vo­ca­tions préméditées.

* « Déployer une force internationale le long de la frontière. »

C’est une sorte de sortie de secours, après que tous les autres objectifs sont partis en fumée.

Au début de la guerre, Olmert lui-​​même s’est farou­chement opposé à une telle force, parce qu’elle aurait res­treint la liberté d’action de l’armée israé­lienne. Il est clair qu’aucune force inter­na­tionale n’osera venir, à moins qu’il y ait un cessez-​​le-​​feu et qu’un accord avec le Hez­bollah soit conclu. Per­sonne ne veut s’exposer aux échanges de tirs. Donc, cette force servira aussi les intérêts du Hez­bollah, de peur qu’une gué­rilla soit lancée contre elle. Est-​​ce pour cela que tous ces sacri­fices ont été faits ?

* Nous créerons une nouvelle situation au Moyen-​​Orient.

Cet objectif a bien sûr été atteint - mais pas comme Olmert se l’était dit (et nous l’avait dit).

Les résultats à long terme de la guerre ne sont pas immé­dia­tement évidents. Ils appar­tiennent à la caté­gorie définie par Bis­marck comme des « impon­dé­rables » - des choses qui ne peuvent pas être mesurées.

Tous les jours, sur leurs écrans de télé­vision, des dizaines de mil­lions d’Arabes et des cen­taines de mil­lions de musulmans voient les images atroces de bébés atteints par les bombes, des images d’horribles des­truc­tions. Celles-​​ci sont pro­fon­dément ins­crites dans la conscience des masses et lais­seront der­rière elles une accu­mu­lation de colère et de haine qui est beaucoup plus dan­ge­reuse qu’un arsenal de mis­siles. Au cours de ces 25 jours, des mil­liers de nou­veaux kami­kazes sont nés. Et, alors que la stature de Nas­rallah comme héros du monde arabe grandit, le respect pour les régimes arabes « modérés » subit de nou­velles baisses - ces mêmes régimes sur les­quels les Etats-​​Unis et Israël s’appuient pour créer le Nouveau Moyen-​​Orient.

APRÈS LE 25e jour, le 26e arrivera, et ainsi de suite. Le Pré­sident Bush, qui nous a poussés à com­mencer cette guerre, nous pousse main­tenant à continuer le combat (« jusqu’au dernier soldat israélien », comme on dit). Comme Olmert, il vit dans un monde imaginaire.

Bush, Olmert et leurs sem­blables peuvent inciter les masses et les entraîner der­rière eux, jusqu’à ce que le cri « l’empereur est nu » trouve des oreilles réceptives.

Un des aspects les plus révol­tants de la guerre est l’image des diplo­mates inter­na­tionaux faisant tout ce qu’ils peuvent pour per­mettre à Olmert & Co. de continuer la guerre. Les Nations unies sont depuis long­temps devenues un agent de la Maison Blanche. L’hypocrisie et l’attitude mora­li­sa­trice s’en donnent à cœur joie alors que des vies sont détruites et des morts enterrés des deux côtés de la frontière.

Olmert veut « gagner » autant de jours que pos­sible pour continuer le combat. Qu’y gagne-​​t-​​on ? Nous sommes en train de conquérir le Sud Liban comme les mouches se jettent sur le papier tue-​​mouches. Des généraux pré­sentent des cartes avec d’énormes flèches mon­trant comment le Hez­bollah est repoussé vers le nord. Cela pourrait être convaincant si nous par­lions d’une ligne de front dans une guerre avec une armée régu­lière, comme on l’enseigne à l’école d’état-major. Mais cette guerre est tout à fait dif­fé­rente. Dans la zone conquise, il reste des gens du Hez­bollah, et nos soldats sont exposés à des types d’attaques dans les­quelles le Hez­bollah excelle depuis le premier jour.

Donc nous allons atteindre le fleuve Litani. Au-​​delà, il y a une autre rivière, et encore une autre. Le Liban possède un grand nombre de cours d’eau que nous pouvons rejoindre.

Peut-​​être faudrait-​​il que ces deux drogués, Olmert et Peretz, des­cendent de leur « hauteur » et étudient la carte.