Discorde sur le Musée de la tolérance

Laurent Zecchini, samedi 20 mars 2010

Désormais, les Nations unies sont le seul recours. Le 10 février, après avoir épuisé toutes les pos­si­bi­lités d’appel devant la Cour suprême d’Israël, les oppo­sants au projet de construction d’un Musée de la tolérance/​Centre pour la dignité humaine au coeur de Jéru­salem, sur l’emplacement d’un ancien cime­tière musulman remontant au XIIe siècle, ont déposé une plainte auprès de l’ONU : la pro­fa­nation des lieux, estiment-​​ils, relève d’une "vio­lation des droits de l’homme par l’Etat d’Israël".

Les 60 signa­taires sont issus des quinze plus vieilles familles de Jéru­salem, dont les ancêtres ont été enterrés au cours des siècles dans le cime­tière Ma’man Allah (ou Mamilla). Parmi elles, les Hus­seini, Dajani, Imam, Khalidi et Nus­seibeh, qui ont contribué à l’histoire de la Palestine. Leur démarche, sou­tenue par de nom­breuses orga­ni­sa­tions de défense des droits de l’homme, pales­ti­niennes et israé­liennes, est une ultime ten­tative pour faire pré­valoir un droit moral sur une pro­cédure juridique.

Ses chances d’aboutir sont minces. Depuis sa création en 1948, l’Etat juif a ignoré nombre de déci­sions et recom­man­da­tions de l’ONU, y compris une réso­lution du Conseil de sécurité du 30 juin 1980 déplorant la per­sis­tance d’Israël à vouloir "changer le caractère phy­sique, la com­po­sition démo­gra­phique, la structure ins­ti­tu­tion­nelle et le statut de la ville sainte de Jérusalem".

Les signa­taires disent les choses plus crûment : le projet de construire un Musée de la tolé­rance sur l’emplacement his­to­rique du cime­tière Mamilla par­ticipe d’une poli­tique de judaï­sation de Jéru­salem, qui se poursuit aujourd’hui avec les nom­breuses expul­sions de familles pales­ti­niennes dans la partie orientale de la ville. La polé­mique juri­dique de plus en plus âpre qui oppose le Centre Simon-​​Wiesenthal, pro­moteur du projet, à ses détrac­teurs, est donc aussi poli­tique : le dif­férend touche aux racines du conflit israélo-​​palestinien.

"Ce qu’ils veulent, insiste Adnan Hus­seini, gou­verneur de Jérusalem-​​Est, c’est effacer toute l’histoire musulmane de Jéru­salem. Ils construisent un Musée de la tolé­rance sur nos tombes et sur nos corps !" Situé au coeur de Jérusalem-​​Ouest, l’emplacement du futur Centre pour la dignité humaine est ceinturé d’une palissade métal­lique de 5 mètres de haut, pro­tégée de bar­belés. Des caméras de sur­veillance et des pro­jec­teurs placés à inter­valles régu­liers per­mettent de repérer d’éventuels intrus. Lorsqu’on frappe, un gardien entre­bâille la porte pour confirmer qu’il est stric­tement interdit d’entrer.

Depuis janvier 2006, le projet n’a cessé d’alimenter les contro­verses. Celles-​​ci ont été relancées avec la décision de l’architecte amé­ricain Frank O. Gehry, prise le 14 janvier, de se retirer. Offi­ciel­lement, le père du Gug­genheim de Bilbao n’était pas d’accord avec la volonté du Centre Simon-​​Wiesenthal de réduire de plus de moitié (de 250 à 100 mil­lions de dollars) l’ampleur d’un projet conçu comme la réplique du Musée de la tolé­rance de Los Angeles, ville où cette orga­ni­sation inter­na­tionale juive de défense des droits de l’homme a son siège.

Une visite du site permet d’envisager d’autres expli­ca­tions. Quelques mètres à peine séparent cette enceinte sous haute sécurité des tombes musul­manes à moitié détruites. Le lieu est à l’abandon : les auto­rités israé­liennes n’entretiennent pas les tombes et les familles pales­ti­niennes n’ont ni la liberté d’en prendre soin ni celle d’y enterrer leurs morts. Le musée devrait occuper la limite nord du cime­tière musulman, sur l’emplacement d’un ancien parking. A l’ouest, c’est le parc de l’Indépendance. Au milieu du cime­tière se cache l’impressionnante Mamilla pool, un ancien réservoir d’eau construit à l’époque du roi Hérode.

Toute cette zone était com­prise dans le péri­mètre ori­ginel du cime­tière. Pendant les soixante der­nières années du règne ottoman, les trente années du mandat bri­tan­nique et les vingt pre­mières de l’Etat juif, le cime­tière est resté inviolé, explique le pro­fesseur Yehoshua Ben-​​Arieh, expert réputé d’histoire-géographie à l’université hébraïque de Jéru­salem. En 1948, les auto­rités israé­liennes avaient rassuré le gou­ver­nement jor­danien qui s’inquiétait d’une pos­sible pro­fa­nation : "La Mamilla est consi­dérée comme l’un des plus impor­tants cime­tières musulmans, où 70 000 guer­riers des armées de Saladin ont été enterrés, en com­pagnie de nom­breux érudits musulmans. Israël saura tou­jours pro­téger et res­pecter ce site." Cette pro­messe n’a pas été tenue.

Avec l’extension urbaine de Jérusalem-​​Ouest, une partie impor­tante du cime­tière a été annexée. Le rabbin Marvin Hier, directeur du Centre Simon-​​Wiesenthal, n’a pas d’états d’âme : "Le site du parking, qui a été utilisé pendant cin­quante ans, nous a été donné en 2001 par le gou­ver­nement et la muni­ci­palité, qui est à 100 % der­rière nous." Le porte-​​parole du maire de Jéru­salem, Nir Barkat, précise : "La mairie sou­tient le musée mais c’est une question qui relève d’un projet privé, décidé bien avant que le maire prenne ses fonctions."

D’autres ser­vices offi­ciels ne se sentent pas si à l’aise avec l’interprétation des tri­bunaux. La propre pré­si­dente de la Cour suprême, Dorit Bei­nisch, a renoncé à mettre en place une cour de dis­trict à proximité du site, parce que des osse­ments y avaient été décou­verts. Quant à ceux retrouvés dans le sous-​​sol du parking, il était de la res­pon­sa­bilité du Centre Simon-​​Wiesenthal d’en opérer la trans­lation. Le rabbin Hier nous a indiqué qu’ils ont été réen­terrés "au prin­temps 2009, dans le cime­tière musulman voisin", tout en refusant de pré­ciser l’endroit.

A écouter le rabbin Hier, les choses sont simples : le 23 décembre 2009, la Cour suprême a rejeté un nouveau recours et condamné les plai­gnants à une amende, estimant que ceux-​​ci n’avaient d’autre but que de "retarder la construction du musée". Le rabbin Hier entend mani­fes­tement dia­bo­liser ses oppo­sants en sou­li­gnant que Cheikh Raëd Salah, chef du Mou­vement isla­mique israélien, considéré comme proche du Hamas, a pris la tête de cette croisade, ce qui revient à faire fi de la mobi­li­sation des vieilles familles de Jéru­salem, comme celle de Sari Nus­seibeh, homme poli­tique et intel­lectuel réputé, pré­sident de l’université Al-​​Qods.

Son fils, Jamal Nus­seibeh, rap­pelle que ses ancêtres sont enterrés au cime­tière Mamilla. Il dénonce "une ten­tative d’enterrer l’histoire" et rap­pelle que, dans le dossier de la Cour suprême, l’opinion de l’expert archéo­logue Gideon Suleimani, pourtant nommé par l’Autorité des anti­quités israé­liennes (AAI), a été édul­corée. Or son expertise est gênante pour les par­tisans du musée. Selon lui, des fouilles archéo­lo­giques n’ont été achevées que sur 10 % du site concerné. Un total de 250 sque­lettes ont été exhumés et 200 autres tombes ont été décou­vertes mais non exhumées.

Il estime que quelque 2 000 autres tombes, datant pour cer­taines du XIe siècle, sont encore pré­sentes, entre­posées sur au moins quatre niveaux. Malgré ces conclu­sions, il a dû s’incliner devant l’opinion de la direction de l’AAI. Le rabbin Hier sou­ligne que dans les années 1960, un cadi (juge isla­mique) de Jaffa a donné son accord à la construction du parking. Mais celui-​​ci, rétorque Gershon Baskin, directeur du Centre israélo-​​palestinien pour la recherche et l’information, était "un fonc­tion­naire israélien qui, l’année sui­vante, a été condamné pour fraude et corruption".

Dans cette bataille d’apparence juri­dique, chaque argument avancé par l’une des parties est immé­dia­tement récusé par l’autre. Le rabbin Hier s’est félicité que le Jeru­salem Post du 17 février rap­pelle qu’en 1945 le Conseil suprême musulman avait prévu de construire un centre com­mercial sur l’emplacement du cime­tière. "Ce que les musulmans font dans un cime­tière musulman est une chose, réplique Gershon Baskin, ce que les juifs y font a une tout autre portée, parce que nous pré­tendons que les juifs, les musulmans et les chré­tiens peuvent vivre ensemble."

La vraie question, insiste le pro­fesseur Yehoshua Ben-​​Arieh, n’est pas de savoir quelle a été l’attitude du mufti de Jéru­salem en 1946, mais bien "comment nous, société israé­lienne, juive et sio­niste, allons traiter un cime­tière musulman d’importance his­to­rique qui est sous l’entière sou­ve­raineté de l’Etat d’Israël".

Au fond, le principe du Musée de la tolé­rance n’est pas en cause, même si la conception de la tolé­rance du rabbin Hier ne rassure pas tota­lement : "Notre projet n’exclura per­sonne, assure-​​t-​​il, mais nous n’allons pas enseigner aux musulmans l’histoire pales­ti­nienne. Nous uti­li­serons, en tant que juifs, notre expé­rience. La tolé­rance ne peut s’enseigner qu’aux gens qui res­pectent les autres, qui ne croient pas au ter­ro­risme, mais à la dignité humaine. Le musée marche bien à Los Angeles, pourquoi en irait-​​il dif­fé­remment à Jérusalem ?"

Peut-​​être est-​​ce là que réside le divorce. La ville sainte de Jéru­salem n’est pas la Cali­fornie. Long­temps, la capitale contestée d’Israël a été un modèle de tolé­rance. Si elle l’est encore, dans une cer­taine mesure, pour la coexis­tence des trois reli­gions mono­théistes, elle ne l’est plus sur le plan poli­tique. La vio­lence y est à fleur de peau : en 1996, l’ouverture d’un tunnel à proximité de l’esplanade des Mos­quées avait entraîné de san­glantes émeutes.

C’est l’avertissement qu’a voulu lancer, dans une lettre adressée, le 3 mars, au pré­sident du Conseil de sécurité de l’ONU, l’ambassadeur du Yémen et pré­sident du groupe des Etats arabes, Abdulla Alsaidi. La construction du Musée, écrit-​​il, serait "une mesure dan­ge­reuse et irres­pon­sable (qui) sus­citera des sen­ti­ments de rage dans le monde arabe et musulman".