Deux chevaliers et un dragon

Uri Avnery, mercredi 10 octobre 2007

Il y a des livres qui changent la concience des gens et qui changent l’histoire. Le livre de John Mear­sheimer et Stephen Walt pourrait bien être de cette sorte.

IL Y A des livres qui changent la concience des gens et qui changent l’histoire. Cer­tains racontent une his­toire, comme "La case de l’oncle Tom" d’Harriet Beech Stowe en 1851, qui donna une énorme impulsion à la cam­pagne pour l’abolition de l’esclavage. D’autres prennent la forme d’un traité poli­tique, comme "L’Etat des Juifs" de Théodore Herzl, qui donna nais­sance au mou­vement sio­niste. Ou bien, ils peuvent être de nature scien­ti­fique comme "L’origine des espèces" de Charles Darwin, qui changea le regard de l’humanité sur elle-​​même. Et il se peut que la satire poli­tique aussi puisse ébranler le monde, comme "1984" de George Orwell.

L’impact de ces livres fut amplifié par l’époque de leur parution. Ils sor­tirent exac­tement au bon moment, quand un large public était prêt à recevoir leur message.

Il se pourrait bien que le livre des deux pro­fes­seurs, John Mear­sheimer et Stephen Walt, "Le lobby pro-​​israélien et la poli­tique étrangère amé­ri­caine", soit de cette sorte de livre.

C’est un pur rapport de recherche scien­ti­fique, de 355 pages, suivies de 106 pages sup­plé­men­taires contenant des mil­liers de références.

Ce n’est pas un livre bel­li­ciste. Au contraire, son style est retenu et factuel. Les auteurs prennent bien soin de ne pas émettre le moindre com­men­taire négatif sur la légi­timité du lobby, et bien sûr s’efforcent de sou­ligner leur soutien à l’existence et à la sécurité d’Israël. Ils laissent les faits parler d’eux-mêmes. Avec l’habileté de maçons expé­ri­mentés, ils posent sys­té­ma­ti­quement une brique sur l’autre, une rangée après l’autre, ne laissant aucun vide dans leur argumentation.

Ce mur ne peut pas être démoli par une argu­men­tation logique. Per­sonne n’a essayé, et per­sonne n’essaie. Au lieu de cela, les auteurs sont salis et accusés d’avoir de sombres mobiles. Si l’on avait pu tout sim­plement ignorer le livre, on l’aurait fait - comme cela est arrivé à d’autres livres qui ont été enterrés dès leur sortie.

(Il y a quelques années, est sorti en Russie un gros volume d’Alexandre Sol­je­nitsyne, lauréat de renommée mon­diale du Prix Nobel de Lit­té­rature, sur la Russie et ses Juifs. Ce livre, ayant pour titre "200 ans ensemble", a été com­plè­tement ignoré. Autant que je sache, il n’a été traduit dans aucune langue, cer­tai­nement pas en hébreu. J’ai ques­tionné plu­sieurs intel­lec­tuels israé­liens influents et aucun d’eux n’a même entendu parler du livre. Il n’apparaît pas non plus dans la liste du site amazon​.com qui contient tous les autres ouvrages de l’auteur.)

LES DEUX pro­fes­seurs prennent le taureau par les cornes. Ils traitent d’un sujet abso­lument tabou aux Etats-​​Unis, un sujet que per­sonne de sensé n’oserait men­tionner : l’énorme influence du lobby pro-​​israélien sur la poli­tique étrangère américaine.

De façon impla­ca­blement sys­té­ma­tique, le livre analyse le lobby, le décor­tique, décrit son modus ope­randi, révèle ses sources finan­cières et met à nu ses rela­tions avec la Maison Blanche, les deux chambres du Congrès, les diri­geants des deux prin­cipaux partis et les médias.

Les auteurs ne mettent pas en cause la légi­timité du lobby. Au contraire, ils montrent que des cen­taines de lobbys de cette sorte jouent un rôle essentiel dans le système démo­cra­tique amé­ricain. Les lobbys des armes et médical, par exemple, consti­tuent aussi des forces poli­tiques très puis­santes. Mais le lobby pro-​​israélien est devenu hors de pro­por­tions. Il a un pouvoir poli­tique sans égal. Il peut faire taire toute cri­tique d’Israël au Congrès et dans les médias, tuer poli­ti­quement qui­conque oserait briser le tabou, empêcher toute action non conforme à la volonté du gou­ver­nement israélien.

Dans sa seconde partie, le livre montre comment pra­ti­quement le lobby utilise son énorme pouvoir : comment il a empêché toute pression sur Israël pour qu’il fasse la paix avec les Pales­ti­niens, comment il a poussé les Etats-​​Unis à l’invasion de l’Irak, comment il pousse main­tenant pour des guerres avec l’Iran et la Syrie, comment il a soutenu le gou­ver­nement israélien dans la der­nière guerre du Liban et bloqué les appels au cessez-​​le-​​feu quand Israël n’en voulait pas.

Chacune de ces affir­ma­tions est étayée par tant de preuves indé­niables et de cita­tions écrites (prin­ci­pa­lement de source israé­lienne) qu’on ne peut pas ne pas en tenir compte.

LA PLUPART de ces révé­la­tions ne repré­sentent rien de neuf pour ceux qui, en Israël, traitent de ces questions.

Je pourrais moi-​​même ajouter au livre un cha­pitre entier à partir de mon expé­rience personnelle.

A la fin des années 50, je suis allé aux Etats-​​Unis pour la pre­mière fois. Une impor­tante station de radio de New-​​York m’avait invité pour une interview. Après coup, ils m’ont mis en garde : "Vous pouvez cri­tiquer le Pré­sident (Dwight D. Eisen­hower) et le Secré­taire d’Etat (John Foster Dulles) autant que vous voulez, mais, s’il vous plaît, ne cri­tiquez pas les diri­geants israé­liens !" Au dernier moment, l’interview a tout sim­plement été annulée, et, à la place on a invité l’ambassadeur d’Irak. La cri­tique était semble-​​t-​​il tolé­rable venant d’un Arabe, mais abso­lument pas venant d’un Israélien.

En 1970, la véné­rable asso­ciation amé­ri­caine pour la "Récon­ci­liation", m’invita à une tournée de confé­rences dans 30 uni­ver­sités, sous les aus­pices des rabbins Hillel. Quand je suis arrivé à New-​​York, on m’a informé que 29 des confé­rences avaient été annulées. Le seul rabbin n’ayant pas annulé, Balfour Bri­ckner, m’a montré une com­mu­ni­cation secrète de la "Ligue anti-​​diffamation" qui pros­crivait mes confé­rences. Cette note disait : "Bien que le député Avnery ne puisse en aucune façon être considéré comme un traître, ses inter­ven­tions publiques en ce moment seraient de nature à diviser l’opinion…" Fina­lement, toutes les confé­rences ont eu lieu sous les aus­pices d’aumôniers chrétiens.

Je me sou­viens par­ti­cu­liè­rement d’une expé­rience dépri­mante à Bal­timore. Un bon Juif, qui avait accepté de me recevoir, rendu furieux par l’annulation de ma confé­rence dans cette ville, s’est obstiné pour qu’elle ait lieu. Nous avons ratissé les rues des quar­tiers juifs - des kilo­mètres de rues ayant des plaques avec des noms juifs - et nous n’avons pas trouvé une seule salle dont le res­pon­sable acceptait de laisser se faire une confé­rence par quelqu’un pourtant membre en exercice de la Knesset. Fina­lement, la confé­rence a eu lieu dans le sous-​​sol de l’immeuble d’habitation de mon hôte - et des employés de la com­mu­nauté juive sont venus protester.

Cette année-​​là, pendant Sep­tembre noir, j’ai donné une confé­rence de presse à Washington DC, sous les aus­pices des Quakers. Ce fut appa­remment un énorme succès. Les jour­na­listes venaient direc­tement d’une confé­rence de presse du Premier ministre Golda Meir et ils m’ont assailli de ques­tions. Presque tous les médias impor­tants étaient repré­sentés - chaînes de télé­vision, sta­tions de radio, les prin­cipaux journaux. La confé­rence devait durer une heure ; à l’issue de cette heure, ils ont voulu que je reste et m’ont gardé une heure et demie de plus. Mais le len­demain, pas un seul mot dans aucun média. Trente et un ans plus tard, en octobre 2001, j’ai donné une confé­rence de presse à Capitol Hill à Washington, et exac­tement la même chose s’est pro­duite : la plupart des médias étaient pré­sents, ils m’ont retenu une heure de plus - et pas un mot, pas un seul mot, n’a été publié.

En 1968, une maison d’édition amé­ri­caine très res­pectée (Mac­Millan) a publié un de mes livres "Israël sans sio­nisme", qui par la suite a été traduit en huit autres langues. Le livre décrivait le conflit israélo-​​arabe d’une façon très dif­fé­rente et pro­posait l’établissement d’un Etat pales­tinien à côté d’Israël - idée révo­lu­tion­naire à l’époque. Pas un seul compte-​​rendu n’a paru dans les médias amé­ri­cains. J’ai cherché dans une des plus impor­tantes librairies de New-​​York et n’ai pas trouvé le livre. Quand je l’ai demandé à un vendeur, il l’a trouvé enterré sous une pile de volumes et l’a mis au-​​dessus. Une demi-​​heure après, il était de nouveau caché.

Le livre traitait de la solution "deux Etats pour deux peuples" bien avant qu’elle devienne un consensus mondial, avec ma pro­po­sition d’intégration d’Israël dans "la région sémi­tique". Certes, je suis un patriote israélien et étais élu à la Knesset par des élec­teurs israé­liens. Mais je cri­ti­quais le gou­ver­nement israélien - et cela suffisait.

LE LIVRE des deux pro­fes­seurs, qui cri­tique le gou­ver­nement israélien avec une autre approche, ne peut plus être enterré. Ce fait en soi en dit long.

Le livre est basé sur un essai des deux mêmes auteurs qui a paru l’année der­nière dans un journal bri­tan­nique, après qu’aucune publi­cation amé­ri­caine eut osé le faire. Main­tenant, une maison d’édition amé­ri­caine sérieuse l’a publié - signe que quelque chose est en train de bouger. La situation n’a pas changé, mais il semble qu’aujourd’hui il est au moins pos­sible d’en parler.

Tout dépend du moment. Et appa­remment le temps est venu pour un tel livre, qui cho­quera beaucoup de braves gens en Amé­rique. Pour l’instant il est en train de faire beaucoup de bruit.

Les deux pro­fes­seurs sont bien sûr accusés d’antisémitisme, de racisme et de haine d’Israël. Quel Israël ? C’est le lobby lui-​​même qui hait une grande partie d’Israël. Au cours des années récentes, il a encore plus viré vers la droite. Cer­tains des groupes qui le consti­tuent - tels les néo-​​conservateurs qui ont poussé les Etats-​​Unis dans la guerre d’Irak - sont ouver­tement liés à l’extrême droite du Likoud, en par­ti­culier à Ben­jamin Neta­nyahou. Les mil­liar­daires qui financent le lobby sont les mêmes qui financent l’extrême droite israé­lienne, et surtout les colons.

Les petits groupes de Juifs déter­minés aux Etats-​​Unis qui sou­tiennent les mou­ve­ments de paix israé­liens sont per­sé­cutés sans pitié. Cer­tains d’entre eux dis­pa­raissent au bout de quelques années. Des membres des groupes de paix israé­liens envoyés en Amé­rique sont boy­cottés et traités de "Juifs qui ont la haine de soi".

Les posi­tions poli­tiques des deux pro­fes­seurs, briè­vement indi­quées à la fin du livre, sont iden­tiques à la position des forces de paix israé­liennnes : solution des deux Etats, fin de l’occupation, fron­tières basées sur la Ligne verte, et soutien inter­na­tional pour l’établissement de la paix.

Si ceci est de l’antisémitisme, alors nous ici sommes tous anti­sé­mites. Et ce sont seulement les sio­nistes chré­tiens - ceux qui demandent ouver­tement le retour des Juifs dans ce pays mais pro­phé­tisent secrè­tement l’annihilation des Juifs non convertis et la seconde venue de Jésus-​​Christ - qui sont les vrais ado­ra­teurs de Sion.

MÊME SI on ne peut pas dire un seul mot sur le lobby pro-​​israélien aux Etats-​​Unis, celui-​​ci est loin d’être une société secrète, fomentant des com­plots comme les "Pro­to­coles des Sages de Sion". Au contraire, l’AIPAC, la ligue anti-​​diffamation, la Fédé­ration sio­niste et les autres orga­ni­sa­tions se vantent bruyamment de leurs actions et pro­clament publi­quement leurs incroyables succès.

Tout natu­rel­lement, les diverses com­po­santes du lobby riva­lisent entre elles : lequel a la plus forte influence à la Maison Blanche, lequel fait le plus peur aux séna­teurs, lequel contrôle le plus de jour­na­listes et de com­men­ta­teurs. Cette com­pé­tition pro­voque une escalade per­ma­nente - parce que chaque succès d’un groupe pousse les autres à redoubler d’efforts.

Ceci pourrait être très dan­gereux. Un ballon trop gonflé peut un jour éclater à la face des Juifs amé­ri­cains (qui, soit dit en passant, selon les son­dages, cri­tiquent de nom­breuses posi­tions du lobby qui prétend parler en leur nom.)

La plupart des Amé­ri­cains s’opposent main­tenant à la guerre d’Irak et la consi­dèrent comme un désastre. Cette majorité ne fait pas encore le lien entre cette guerre et les actions du lobby pro-​​israélien. Aucun journal ni aucun homme poli­tique n’ose faire allusion à cette connexion - du moins pas encore. Mais si ce tabou est brisé, le résultat peut être très dan­gereux pour les Juifs et pour Israël.

Sous la surface, beaucoup de colère contre le lobby s’accumule. Les can­didats à l’élection pré­si­den­tielle, qui sont obligés de ramper aux pieds de l’AIPAC, les séna­teurs et les députés, qui sont devenus esclaves du lobby, les gens des médias, à qui on interdit d’écrire ce qu’ils pensent - tous ceux-​​là détestent secrè­tement le lobby. Si cette colère explose, elle peut nous atteindre également.

Ce lobby est devenu un Golem. Et comme le Golem dans la légende, à la fin il apportera le malheur à son auteur.

PERMETTEZ-​​MOI une critique personnelle :

Quand l’article d’origine des deux pro­fes­seurs est sorti, j’ai affirmé que "la queue remue le chien et le chien remue la queue". La queue, bien sûr, c’est Israël.

Les deux pro­fes­seurs confirment la pre­mière partie de l’équation, mais démentent caté­go­ri­quement la seconde. La thèse cen­trale du livre est que la pression du lobby conduit les Etats-​​Unis à agir contre leurs propres intérêts (et, à long terme, aussi contre les véri­tables intérêts d’Israël). Ils n’acceptent pas mon assertion, citée dans le livre, qu’Israël a agi au Liban comme le "Rott­weiler de l’Amérique" (et le Hez­bollah comme le "Doberman de l’Iran").

Je suis d’accord que les Etats-​​Unis agissent contre leur véri­table intérêt (et les véri­tables intérêts d’Israël) - mais les diri­geants amé­ri­cains ne le voient pas ainsi. Bush et ses gens croient - même sans l’intervention du lobby - que les Etats-​​Unis ont intérêt à établir une pré­sence mili­taire per­ma­nente dans le centre de cette région qui com­prend d’énormes réserves pétro­lières. De mon point de vue, cet acte contre-​​productif fut un des prin­cipaux objectifs de la guerre, à côté de celui d’éliminer un des plus dan­gereux ennemis d’Israël. Mal­heu­reu­sement le livre ne parle que très briè­vement de cette question.

Cela n’entame nul­lement ma pro­fonde admi­ration pour les qua­lités intel­lec­tuelles, l’intégrité et le courage de Mear­sheimer et Walt, deux che­va­liers qui, comme Saint-​​Georges, ont bra­vement affronté le ter­ri­fiant dragon.