Deux Amérique

Uri Avnery - 22 mars 2008, lundi 24 mars 2008

"LA GUERRE est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mili­taires", selon une phrase célèbre de Tal­leyrand. Dans le même esprit, on pourrait dire : les élec­tions pré­si­den­tielles amé­ri­caines sont trop sérieuses pour être laissées aux Américains."

Les Etats-​​Unis sont aujourd’hui la seule super-​​puissance sur terre. Elles le res­teront encore un bon moment. Les déci­sions du Pré­sident des Etats-​​Unis touchent tous les êtres humains de cette planète.

Mal­heu­reu­sement, les citoyens du monde ne par­ti­cipent pas à ces élec­tions. Mais, ils peuvent, au moins, donner leur opinion.

Usant moi-​​même de ce droit, je dis : je suis pour Barack Obama.

TOUT D’ABORD, je dois l’avouer : mon attitude envers les Etats-​​Unis est un amour sans partage. Dans ma jeu­nesse, j’en étais un grand admi­rateur. Comme beaucoup d’autres jeunes gens de ma géné­ration, j’ai grandi dans la légende du nouveau pays de pion­niers idéa­listes, le flambeau de la liberté du monde. J’ai admiré Abe Lincoln, qui libéra les esclaves, et Franklin Dilano Roo­sevelt, qui courut au secours de la Grande-​​Bretagne assiégée quand elle resta seule contre le monstre nazi, et qui entra dans la seconde guerre mon­diale au moment décisif. J’ai grandi avec les Westerns.

Petit à petit, j’ai perdu mes illu­sions. Joe McCarthy y contribua. J’appris qu’avec une régu­larité déses­pé­rante, les Etats-​​Unis sont en proie à une hys­térie ou à une autre. Mais, à chaque fois, au bord de l’abîme, ils reviennent en arrière.

Pendant la guerre du Vietnam, j’ai par­ticipé à des mani­fes­ta­tions. Je me trouvais être aux Etats-​​Unis en 1967, et j’ai par­ticipé à la marche légen­daire d’un demi million de per­sonnes sur le Pentagone. J’ai atteint l’entrée du bâtiment et me trouvai en face d’une rangée de soldats au regard froid qui sem­blaient être démangés par l’envie de tirer. Au dernier moment, il m’est apparu que ce serait incon­venant pour un membre israélien de la Knesset d’être impliqué, aussi j’ai sauté du bord de l’entrée et me suis foulé la cheville.

Je ne sais pourquoi, j’étais sur la liste noire de la CIA (ou était-​​ce du FBI ?) Je n’ai réussi à obtenir un visa qu’avec beaucoup de dif­fi­cultés, et fus radié pour tou­jours de la liste des invités aux récep­tions de l’ambassade des Etats-​​Unis à Tel-​​Aviv. Je ne sais pas si cela est dû à ces mani­fes­ta­tions, ou à cause de mon amitié avec Henri Curiel, un révo­lu­tion­naire juif égyptien qui nous aida dans nos contacts avec l’OLP. Les Amé­ri­cains le tenaient, tout à fait à tort, pour un agent du KGB.

A la même époque, mon nom fut radié par les Sovié­tiques de la liste des invités d’Israël. Peut-​​être me considéraient-​​ils comme un agent de la CIA (comme je fus qua­lifié dans un papier du parti com­mu­niste israélien). Aussi fais-​​je partie des quelques per­sonnes au monde qui figu­raient en même temps sur les listes noires des Etats-​​Unis et le l’Union sovié­tique – j’en tire une cer­taine fierté.

Mon ami Afif Safieh, aujourd’hui chef de la délé­gation de l’OLP aux Etats-​​Unis, dit qu’il y a deux Amé­rique : l’Amérique qui extermina les indi­gènes amé­ri­cains et réduisit les Noirs en esclavage, l’Amérique d’Iroshima et de McCarthy, et l’autre Amé­rique, celle de la Décla­ration d’indépendance, de Lincoln, Wilson et Roosevelt.

De ce point de vue, George Bush appar­tient à la pre­mière. Obama, son contraire dans presque tous les domaines, repré­sente la seconde.

ON PEUT arriver au choix d’Obama par un processus d’élimination.

John McCain est la conti­nuation de Bush. Il est plus séduisant, pro­ba­blement plus intel­ligent (ce qui ne signifie pas qu’il le soit beaucoup) mais ce qui le carac­térise le plus c’est ce qui le rap­proche de lui. La même poli­tique – un dan­gereux mélange d’ivresse du pouvoir et de sim­plicité d’esprit. Le même univers du mythe de la conquête de l’Ouest avec les Bons (Les Amé­ri­cains et leurs com­parses) et les Méchants (tous les autres). Un monde machiste de pseudo mas­cu­linité, où l’on voit tout à travers le viseur d’un fusil.

McCain conti­nuera les guerres, et pourra en engager de nou­velles. Son agenda écono­mique est le même "capi­ta­lisme dégueu­lasse" (phrase de Shimon Pérès), qui a aujourd’hui amené au désastre l’économie amé­ri­caine et l’économie de nous tous.

Huit ans de Bush, ça suffit. Merci.

Hillary ? Certes, il y a quelque chose de très positif dans le fait qu’une femme soit une can­didate poten­tielle à la direction du pays le plus puissant du monde. Comme le dit la vieille prière juive : Béni sois-​​Tu Sei­gneur, notre Dieu, qui nous permet de vivre pour voir ce jour. Je crois que la révo­lution fémi­niste fut de loin la plus impor­tante du XXe siècle, puisque qu’elle a ren­versé les cri­tères sociaux de mil­liers d’années. Cette révo­lution se poursuit encore, et l’élection d’une Pré­si­dente en serait une pierre angulaire.

Mais il ne suffit pas qu’elle soit une femme. Il est aussi important de savoir de quelle femme il s’agit.

J’ai passé un certain nombre d’années à com­battre Golda Meir, le pire Premier ministre qu’Israël ait connu. Presque toutes les femmes qui, dans les années récentes, ont été à la tête de pays, ont lancé des guerres : Mar­garet Thatcher a lancé la guerre des Falk­lands, Golda Meir porte la res­pon­sa­bilité du déclen­chement de la guerre du Kippour, Indira Gandhi a fait la guerre du Pakistan, les pré­si­dentes actuelles des Phi­lip­pines et du Sri Lanka mènent des guerres internes.

L’explication habi­tuelle est que, pour réussir dans un monde d’hommes, une femme poli­tique doit prouver qu’elle est au moins aussi dure que les hommes. Quand elle arrive au pouvoir, elle veut montrer qu’elle aussi peut faire la guerre et com­mander des armées. Hillary l’a déjà fait en votant pour la désas­treuse guerre d’Irak.

(Il y a des années, alors qu’elle s’était pro­noncé pour un Etat pales­tinien, Gush Shalom avait mani­festé en son honneur face à l’ambassade des Etats-​​Unis à Tel-​​Aviv. Nous vou­lions lui offrir une gerbe de fleurs. Les gens de l’ambassade nous ont traités comme des ennemis et ont refusé d’accepter nos fleurs. Depuis lors, Hillary n’a plus pro­noncé une seul mot en faveur des Palestiniens.)

Je ne sais pas dans quelle mesure elle était associée aux déci­sions de son mari à la Maison Blanche. La femme du Pré­sident peut être la plus proche de son oreille – et le mari de la Pré­si­dente sera pro­ba­blement le plus proche de son oreille. Quoi qu’il en soit, au cours des huit ans de Bill Clinton, rien de bon pour la paix israélo-​​palestinienne n’est survenu. Dans son "équipe pour la paix", il y avait beaucoup d’Américains juifs, mais pas un seul Amé­ricain arabe . Il était tota­lement soumis au lobby pro-​​Israël, et sous ses yeux le nombre des colons israé­liens dans les ter­ri­toires pales­ti­niens a plus que doublé.

Israël n’a vraiment pas besoin d’une nouveau mandat de Billary.

Hillary est une séquence du moulin poli­tique. Si McCain est une conti­nuation de Bush, Hillary est une pro­lon­gation de l’ensemble du système poli­tique amé­ricain actuel, de la poli­tique actuelle et de la routine actuelle. Mais le monde a besoin d’une autre Amérique.

LE NOM d’une autre Amérique est Obama. Nom complet : Barack Hussein Obama.

Le fait même que cette per­sonne puisse être un pré­tendant sérieux à la pré­si­dence me redonne foi dans les pos­si­bi­lités inhé­rentes à l’Amérique. Après les excès du sénateur McCarthy, on a eu le Pré­sident John Kennedy. Après Bush, on peut avoir Obama. Cela n’est pos­sible qu’en Amérique.

Le grand message d’Obama est Obama lui-​​même. Une per­sonne qui a ses racines dans trois conti­nents (plus un demi : Hawaï). Une per­sonne dont l’éducation s’est passée dans le monde entier. Une per­sonne qui peut voir la réalité des points de vue de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie. Une per­sonne qui est à la fois noire et blanche. Une nou­velle sorte d’Américain, un Amé­ricain du XXIe siècle.

Je ne suis pas aussi naïf que j’en ai l’air. Je me rends compte que dans ses dis­cours il y a plus d’enthousiasme que de contenu. Nous ne savons pas ce qu’il fera une fois élu pré­sident. Le Pré­sident Obama peut nous décevoir. Mais je préfère prendre un risque avec une homme comme celui-​​ci que savoir à l’avance ce que les deux rou­ti­niers de la poli­tique, ses concur­rents, feront.

Je ne suis pas par­ti­cu­liè­rement impres­sionné par les dis­cours élec­toraux. J’ai moi-​​même mené quatre cam­pagnes élec­to­rales et je sais qu’il y a des choses qu’il faut dire et des choses qu’il ne faut pas dire. Tout est à res­pon­sa­bilité limitée. Mais au-​​delà de tous les beaux dis­cours, un fait est plus important qu’un million de mots : Obama fut opposé à l’invasion de l’Irak, depuis le début, quand il fallait pour cela de l’intégrité et beaucoup de courage. Hillary a voté pour la guerre et n’a changé de position que quand l’opinion publique a changé. McCain sou­tient la guerre encore aujourd’hui.

Nous en Israël nous savons l’énorme dif­fé­rence qu’il y a entre s’opposer à une guerre dans ses débuts, au moment décisif, et s’y opposer au bout d’un mois, d’un an ou de cinq ans.

D’un autre côté, peut-​​être que ce fait même, plus encore que la couleur de sa peau, son deuxième prénom et son "manque d’expérience" – travaillera contre lui. Les élec­teurs n’aiment pas les gens qui ont eu raison quand eux avaient tort. C’est comme admettre : il a été rai­son­nable et nous avons été stu­pides. Quand un poli­tique veut être élu, il devrait bien faire attention de cacher le fait qu’il avait raison.

Une note per­son­nelle : étant opti­miste de nais­sance, j’aime l’optimisme d’Obama. Je préfère un can­didat qui apporte l’espoir qu’un can­didat qui détruit l’espoir. L’optimisme entraîne à l’action, le pes­si­misme ne produit que du désespoir.

L’Amérique a besoin d’une réno­vation com­plète. Pas seulement un les­sivage, pas seulement un travail d’huilerie, pas seulement une nou­velle couche de peinture. Elle a besoin d’un nouveau moteur, d’un chan­gement total de direction, d’une révision de sa position dans le monde, d’un chan­gement de valeurs.

Obama peut-​​il le faire ? Je l’espère. Je n’en suis pas sûr. Mais je suis tout à fait sûr que les deux autres non.

ICI UN JUIF posera la question classique : Est-​​ce bon pour les Juifs ?

Les gens qui pré­tendent parler pour les Juifs amé­ri­cains, les "leaders" qui n’ont été élus par per­sonne, les chefs des "orga­ni­sa­tions" pourries, conduisent une sale cam­pagne de dif­fa­mation et de d’allusions sour­noises contre lui. Si son deuxième prénom est Hussein et qu’il est noir, il doit être un par­tisan des Arabes. De sur­croît, il ne se dis­tancie pas lui-​​même assez de l’antisémite Louis Farakhan.

Les mêmes "leaders" couchent avec les plus détes­tables racistes des Etats-​​Unis, fon­da­men­ta­listes obs­cu­ran­tistes et néo-​​conservateurs tâchés de sang. Mais la plupart des Juifs amé­ri­cains savent que leur place n’est pas là. L’alliance contre nature avec ces types va inévi­ta­blement se retourner contre eux. Les Juifs doivent être là où ils ont tou­jours été : dans le camp pro­gres­siste, luttant pour l’égalité et pour la sépa­ration entre Etat et religion.

ON PEUT se demander : Est-​​ce bon pour Israël ?

Les trois can­didats ont rampé aux pieds de l’AIPAC. La fla­gor­nerie des trois devant le pouvoir israélien est dégoû­tante. Ils ont tous fait preuve d’une absence d’intégrité. Mais je sais qu’ils n’ont pas le choix. C’est ainsi aux Etats-​​Unis.

Malgré cela, Obama a réussi à pro­noncer une phrase cou­ra­geuse. Parlant devant une audi­toire prin­ci­pa­lement juif à Cle­veland, il a dit : "Il y a une pression à l’intérieur de la com­mu­nauté pro-​​Israël pour dire que, si vous n’adoptez pas une approche incon­di­tion­nel­lement pro-​​Likoud envers Israël, vous êtes anti-​​Israël. et ceci ne peut pas être le critère de notre amitié avec Israël."

J’espère que le Barack amé­ricain (béni, en arabe), s’il est élu, ne deviendra pas une réplique du Barak israélien (fou­droyant, en hébreu).

La véri­table amitié signifie ceci : quand vous voyez que votre ami est ivre, vous ne l’encouragez pas à conduire. Vous lui pro­posez de le rac­com­pagner chez lui. J’aspire à un pré­sident amé­ricain qui aura le courage et l’honnêteté de dire à nos diri­geants : Chers amis, vous êtes ivres de pouvoir ! Vous êtes en train de conduire sur une auto­route qui vous mène à l’abîme !

Peut-​​être Barack Obama sera-​​t-​​il un tel ami. Ceci pourrait être une béné­diction pour nous aussi.