Détention jusqu’à la mort

Amira Hass, Ha’aretz, jeudi 7 décembre 2006

A quelques dizaines de kilo­mètres de la maison de la famille du soldat Gilad Shalit, vit, à Naplouse, la famille d’un pri­sonnier pales­tinien, Saïd Al-​​Atabeh, et elle aussi suit atten­ti­vement tout élément d’information sur l’état des négo­cia­tions pour la libé­ration de Shalit. Elle aussi balance entre l’espoir que son fils soit libéré et d’autre part, l’inquiétude et les appréhensions.

Al-​​Atabeh est le plus ancien pri­sonnier pales­tinien détenu en Israël : depuis 1977. Il avait été condamné à per­pé­tuité pour avoir dirigé une cellule armée du Front Démo­cra­tique (FDLP) : un de ses membres avait placé plu­sieurs engins explosifs qui avaient sauté. 33 per­sonnes avaient été blessées et une était décédée de ses bles­sures. Le poseur de bombes, lui aussi condamné à per­pé­tuité, a été libéré dans le cadre de l’échange de pri­son­niers de 1985. Le sort aveugle a décidé que Al-​​Atabeh res­terait en prison parce qu’au dernier moment, Israël a refusé de libérer tous les pri­son­niers condamnés à la per­pé­tuité. Les res­pon­sables mili­taires et poli­tiques de Al-​​Atabeh - Mahmoud Nofal et Yasser Abed Rabbo - sont rentrés au pays avec la signature de l’accord d’Oslo et sont connus pour leur appui fidèle à l’accord de paix avec Israël. C’est avec eux que Al-​​Atabeh a quitté le Front Démo­cra­tique pour rejoindre l’Union Démo­cra­tique Pales­ti­nienne (FIDA).

Al-​​Atabeh est détenu sur le ter­ri­toire israélien, dans la prison d’Ashkelon, et cela alors que le droit inter­na­tional interdit la détention de quelqu’un appar­tenant au peuple occupé sur le ter­ri­toire du pays occupant. Comme les autres pri­son­niers pales­ti­niens, il est détenu comme droit commun et n’est pas reconnu comme pri­sonnier de guerre. Mais lui et ses amis n’obtiennent pas les droits des pri­son­niers de droit commun, comme le droit fon­da­mental aux visites fami­liales. La mère de Al-​​Atabeh lui a rendu visite pour la der­nière fois il y a un an, après ne l’avoir pas vu pendant cinq ans et demi.

Durant environ trois ans, les auto­rités mili­taires n’ont pas autorisé les habi­tants de Cis­jor­danie, en par­ti­culier ceux du nord de la Cis­jor­danie, à rendre visite à leurs proches empri­sonnés. Aujourd’hui encore, les visites des familles sont asso­ciées à de nom­breux tour­ments et à d’arbitraires obs­tacles « sécu­ri­taires » (même la mère, qui voit mal et se déplace avec peine, a été définie, à un certain moment, comme « empêchée pour raison de sécurité »). Sa sœur de Al-​​Atabeh a été auto­risée à lui rendre visite pour la pre­mière fois après sept ans, mais les auto­rités refusent le droit de visite à ses jeunes neveux : elles inter­disent aux membres de la famille qui ne sont pas du premier degré (et aux amis) de rendre visite aux pri­son­niers pales­ti­niens. Il est même interdit aux pri­son­niers pales­ti­niens d’employer le télé­phone public, si bien que leur peine inclut une coupure, cruelle et pro­longée, d’avec leur famille.

Il est dès lors désolant que lorsqu’on parle chez nous de la cruauté des ravis­seurs des soldats Shalit, Eldad Regev et Ehoud Gold­wasser - qui ne sont pas même auto­risés à donner un signe de vie à leurs parents - on ne parle pas de la cruauté mani­festée depuis des années par les auto­rités de nos prisons, de notre armée, à l’égard de mil­liers de Pales­ti­niens et de leurs familles.

Il est désolant que, main­tenant encore, alors que l’on reparle des pri­son­niers pales­ti­niens, dans la pers­pective d’une tran­saction d’échange, il soit fait si peu mention de la question des quelque 400 vétérans parmi eux, qui ont été mis en prison avant la signature de l’accord d’Oslo et dont 78 ont été condamnés à per­pé­tuité. Contrai­rement aux pri­son­niers de droit commun qui ont été condamnés à per­pé­tuité pour meurtre, et qui se voient géné­ra­lement libérés après une fixation de leur peine à 30 ans et une réduction d’un tiers pour bonne conduite, la détention à per­pé­tuité pour les Pales­ti­niens est souvent une détention jusqu’à la mort.

Le refus d’Israël de libérer, dans le cadre d’Oslo, les Pales­ti­niens condamnés pour avoir tué ou blessé des Juifs est un des fac­teurs qui ont affaibli la position du parti au pouvoir - le Fatah - aux yeux de sa popu­lation. Ce refus a fait voir les hauts res­pon­sables de l’Autorité Pales­ti­nienne - dont cer­tains avaient ordonné ces actes pour les­quels leurs mili­tants et leurs subor­donnés ont été empri­sonnés - comme aban­donnant des blessés sur le front. Ce refus a servi d’arme efficace aux mains des oppo­sants aux accords, en par­ti­culier le Hamas, qui décla­raient que, comme l’expropriation des terres et la construction des colonies, la non libé­ration des vétérans parmi les pri­son­niers, démon­traient qu’Israël n’était pas porté à la réconciliation.

Il est désolant que l’on refuse, aujourd’hui encore, en Israël, de dis­cuter de la nature de la détention des Pales­ti­niens comme com­po­sante de l’occupation des Ter­ri­toires pales­ti­niens et du combat qui s’y livre. Par nature, l’occupation s’attaque aux civils, nie leurs droits jusqu’à porter atteinte à leur droit de vivre. Mais la machine de l’occupation s’arroge encore le droit de décider que celui qui s’oppose à elle est un cri­minel. Ce n’est bien évidemment pas un phé­nomène propre à Israël : les Anglais, les Blancs d’Afrique du Sud, les Français, ont eux aussi pré­senté ceux qui opé­raient dans le mou­vement de résis­tance contre le pouvoir qu’ils impo­saient, comme des ter­ro­ristes san­gui­naires. Eux aussi ont eu des dif­fi­cultés à com­prendre l’argument que ces mêmes cri­minels qui avaient du sang sur les mains (des com­bat­tants de la liberté, selon l’autre version) méri­taient de vivre libres exac­tement comme les soldats et les poli­ciers qui, sur ordre du pays dominant, tuaient et bles­saient des civils parmi la popu­lation dominée.

Il est désolant que ce soient la tra­gédie et la douleur de la famille Shalit qui pour­raient aider Israël à sur­monter son esprit de ven­geance et à libérer Al-​​Atabeh et ses amis avant qu’ils n’entament leur qua­trième décennie de peine de prison.

Haaretz, 6 décembre 2006