Désolé, erreur de continent

Uri Avnery, samedi 30 décembre 2006

Il y a quelques semaines, les 15e jeux asia­tiques, les « Asiades », se sont tenus au Qatar. Une question n’a pas été posée du tout dans aucun des médias : pourquoi n’y sommes-​​nous pas ? Israël n’est-il pas en Asie ?

IL Y A quelques semaines, les 15e jeux asia­tiques, les « Asiades », se sont tenus au Qatar.

Les médias israé­liens ont traité l’événement avec un mélange de dérision et de condes­cen­dance. Une sorte de cirque asia­tique pit­to­resque. Notre télé­vision a montré un cavalier exo­tique coiffé d’un keffieh à la céré­monie d’ouverture, faisant monter à son noble coursier arabe un escalier raide pour allumer la flamme olym­pique. Un point c’est tout.

Une question n’a pas été posée du tout dans aucun des médias : pourquoi n’y sommes-​​nous pas ? Israël n’est-il pas en Asie ?

Cela n’a même pas été évoqué. Nous ? En Asie ? Comment ça ?

QUAND j’ai suivi l’événement à la télé­vision Al Jazeera, je me suis soudain rappelé un anni­ver­saire per­sonnel qui avait quitté ma mémoire.

Il y a exac­tement 60 ans, un petit nombre de jeunes gens ont fondé un groupe qui s’est appelé en hébreu « Jeune Eretz Israel » et en Arabe « Jeune Palestine ». Avec notre argent de poche (à l’époque nous étions tous assez pauvres) nous avons publié de façon occa­sion­nelle un pério­dique que nous avons intitulé Bamaavak (« Dans la lutte »).

Bamaavak a soulevé beaucoup de vagues, parce qu’il pro­clamait de façon pro­vo­cante des opi­nions héré­tiques. Contrai­rement au récit sio­niste dominant, il affirmait que nous, la jeune géné­ration qui avait grandi dans le pays, consti­tuions une nou­velle nation, la nation hébraïque. A la dif­fé­rence du groupe quelque peu sem­blable des « Cana­néens », qui nous avait pré­cédés, nous pro­cla­mions (a) que la nou­velle nation fait partie du peuple juif, tout comme l’Australie fait partie du peuple anglo-​​saxon, et (b) que nous sommes une nation sœur de la nation arabe renais­sante dans le pays et dans toute la région.

Et que, ce qui n’est pas moins important : puisque la nou­velle nation hébraïque est née dans le pays, et que le pays appar­tient à l’Asie, nous sommes une nation asia­tique, alliée natu­relle de toutes les nations asia­tiques et afri­caines qui luttent pour se libérer du colonialisme.

Le mer­credi 19 mars 1947, quelques mois après la sortie du premier numéro de Bamaavak, le quo­tidien hébraïque Haboker rap­portait : « A l’occasion de l’ouverture de la Confé­rence pan-​​asiatique (à New-​​Delhi), le groupe ’Jeune Eretz Israël’ a envoyé un cable à Jawa­harlal Nehru ainsi rédigé : ’Veuillez recevoir les salu­ta­tions de Jeune Eretz Israel pour votre ini­tiative his­to­rique. Que les aspi­ra­tions à la liberté des peuples de la nou­velle Asie, ins­pirés par votre exemple héroïque, se conjuguent. Longue vie à la jeune Asie unie qui se lève, l’avant-garde de la fra­ternité et du progrès.’ »

Les mêmes infor­ma­tions parais­saient le même jour en pre­mière page du Palestine Post (le pré­dé­cesseur du Jeru­salem Post), avec les noms des signa­taires : Uri Avnery, Amos Elon et Ben Ami Gur.

Bamaavak a paru de temps en temps, quand nous avions assez d’argent, jusqu’à l’éclatement de la guerre de 1948. Dans la presse hébraïque, plus d’une cen­taine de réac­tions ont été publiées, presque toutes néga­tives, nombre d’entre elles viru­lentes. L’écrivain célèbre, Moshe Shamir, alors de gauche, a fait un subtil jeu de mots, nous appelant « Bamat-​​Avak » (« Théâtre de poussière »).

Quand la guerre a éclaté, tout ce cha­pitre a été éclipsé et oublié. Mais presque tout ce que nous disions il y a 60 ans rede­vient per­tinent aujourd’hui. Et la question la plus per­ti­nente est : A quel continent l’Etat d’Israël appartient-​​il en fait ?

JE CROIS qu’une des causes les plus pro­fondes du conflit his­to­rique entre nous et le monde arabe en général, et les Pales­ti­niens en par­ti­culier, est le fait que le mou­vement sio­niste a déclaré, dès son tout premier jour, qu’il n’appartenait pas à la région dans laquelle nous vivons. Peut-​​être est-​​ce une des raisons du fait que même après quatre géné­ra­tions, cette blessure n’est pas cicatrisée.

Dans son livre « L’Etat des Juifs », document fon­dateur du mou­vement sio­niste, Theodor Herzl a écrit la fameuse phrase : « Pour l’Europe nous serons (en Palestine) une partie du mur contre l’Asie … l’avant-garde de la culture contre la bar­barie… » Cette attitude est typique de toute l’histoire du sio­nisme et de l’Etat d’Israël jusqu’à aujourd’hui. Effec­ti­vement, il y a quelques semaines, l’ambassadeur israélien en Aus­tralie a déclaré que « l’Asie appar­tient à la race jaune, alors que nous sommes blancs et que nous n’avons pas les yeux bridés. »

On peut peut-​​être par­donner à Herzl, Européen par excel­lence, qui vivait à une époque où l’impérialisme dominait la pensée euro­péenne. Mais aujourd’hui, quatre géné­ra­tions après, ceux qui forment l’opinion publique en Israël, les gens nés dans le pays, conti­nuent sur la même voie. L’ex-Premier ministre Ehoud Barak a déclaré qu’Israël est « une villa au milieu de la jungle » (la jungle arabe, bien sûr), et cette attitude est par­tagée par pra­ti­quement tous nos poli­tiques. Tsipi Livni aime parler du « voi­sinage dan­gereux » dans lequel nous vivons, et le prin­cipal conseiller d’Ariel Sharon a dit un jour qu’il n’y aura pas de paix tant que les Pales­ti­niens ne devien­dront pas des Finlandais.

Nos équipes de football et de bas­ketball jouent dans les ligues euro­péennes, le concours Euro­vision de la chanson est un événement national, 95% de notre activité poli­tique est centrée sur l’Europe et l’Amérique du nord. Mais le phé­nomène s’étend bien au-​​delà de l’arène poli­tique : c’est une « vision du monde » au sens lit­téral. Dans notre monde, Israël fait partie de l’Europe.

Dans les années 50, alors que j’étais directeur du magazine d’information Haolam Hazeh, j’ai publié un jour un dessin dont je suis tou­jours fier. Il repré­sentait la carte de la Médi­ter­ranée orientale ; un bras sortait de Grèce tenant des ciseaux qui cou­paient Israël de l’Asie. Il est dommage que je n’aie pas ajouté un second dessin mon­trant Israël attaché aux rivages de France ou, de pré­fé­rence, de Miami.

De nos jours il serait dif­ficile de trouver quelqu’un qui dirait que l’Asie - Inde, Chine - est barbare. Mais il est aisé de trouver des gens en Israël - et en Occident - qui croient que le monde arabe, et même l’ensemble du monde musulman, est une « jungle ». Avec une telle attitude, on ne peut pas faire la paix. Après tout, on ne fait pas la paix avec des sepents venimeux et des léo­pards féroces.

A l’époque de Bamaavak, nous avions lancé le slogan « Inté­gration dans la région sémite ». Mais comment peut-​​on s’intégrer dans une région que l’on considère comme une jungle ?

UNE CONCEPTION DU MONDE n’est pas une question aca­dé­mique. Elle a un énorme impact sur la vie de tous les jours. Elle influence les gens quand elle est consciente et encore plus quand elle est incons­ciente. Elle forme les déci­sions pra­tiques, sans que ceux qui décident en soient conscients. Les hommes poli­tiques aussi ne sont que des êtres humains (s’ils le sont) et leurs actions sont dirigées par leur croyances profondes.

En Israël, nous avons l’habitude de consi­dérer que lorsqu’on a une « conceptsias » indis­cutée, c’est la mère de toutes les erreurs et de toutes les défaites. Mais une telle croyance est-​​elle vraiment dif­fé­rente de l’expression d’une vision du monde inconsciente ?

La conception du monde influence de nom­breux aspects de l’Etat. C’est le cœur du système éducatif qui forme l’esprit de la géné­ration sui­vante. Nous avons peut-​​être le seul système d’éducation au monde qui n’enseigne pas l’histoire de son pays. Dans nos écoles, très peu de choses sont dites sur le passé du pays. Par contre, ce qui est raconté, c’est l’histoire du « peuple juif ». Cette his­toire part des anciens royaumes d’Israël avant le sixième siècle AC (« le premier temple »), puis traite de la com­mu­nauté juive dans le pays avant l’ère chré­tienne (« le second temple »). Puis elle quitte le pays et s’attache à la dia­spora juive pendant quelques mil­liers d’années, jusqu’au com­men­cement de l’installation sio­niste. Pendant presque 2.000 ans les annales du pays dis­pa­raissent de l’école.

Un jour j’ai parlé de cela dans un dis­cours à la Knesset. J’ai dit qu’un enfant israélien né dans le pays, qu’il soit juif ou arabe, devrait étudier l’histoire du pays, incluant toutes ses époques et tous ses peuples : Cana­néens, Israé­lites, Grecs, Romains, Arabes, Croisés, Mame­louks, Turcs, Bri­tan­niques, Pales­ti­niens, Israé­liens et autres. De sur­croît on pourrait lui apprendre l’histoire des Juifs dans la dia­spora aussi. Le ministre de l’Education a répondu avec humour et m’appelé avec insis­tance, à la suite de cela, « le Mamelouk ».

PAR LA SUITE, il est devenu à la mode pour les poli­tiques et les jour­na­listes en Israël de parler du danger d’anéantissement qui plane, ou comme ils le pré­tendent, qui plane sur Israël. C’est dif­ficile à croire : l’Etat d’Israël est une super­puis­sance régionale, son économie est forte et en expansion, son niveau tech­no­lo­gique est l’un des plus avancés du monde, son armée est plus forte que toutes les armées arabes réunies, il a un énorme arsenal d’armes nucléaires. Même si les Ira­niens arri­vaient à se doter d’une bombe, ils seraient fous de l’employer étant donné le risque des repré­sailles israéliennes.

D’où vient donc la peur de l’anéantissement à la 59e année de l’Etat ? En partie sûrement de la mémoire de l’Holocauste, qui est pro­fon­dément imprimée dans la men­talité nationale. Mais en partie aussi elle vient du sen­timent de non appar­te­nance, de pré­carité, de manque de racines.

Cela a également bien sûr des impli­ca­tions inté­rieures. La conscience touche aussi les intérêts pra­tiques. L’affirmation que nous sommes un peuple européen ren­force auto­ma­ti­quement la position de notre classe diri­geante, qui est tou­jours de manière écra­sante euro­péenne askhénase, contre la majorité des citoyens d’Israël, qui sont des Juifs afro-​​asiatiques et d’origine arabe pales­ti­nienne. Le profond mépris pour leur culture, qui a accom­pagné l’Etat depuis le premier jour, facilite la dis­cri­mi­nation contre eux dans de nom­breux domaines.

UN CHAN­GEMENT affectant la conscience d’une com­mu­nauté n’est pas une affaire de courte durée. Il ne peut être réalisé par décret. C’est un pro­cessus lent et graduel. Mais il y a un moment où nous aurons à l’engager, et, avant tout, dans le système éducatif.

J’ai com­mencé ma bro­chure « Guerre et paix dans la région sémite », qui a été publiée en octobre 1947, juste quelques semaines avant l’éclatement de la guerre de 1948, par les mots :

« Quand nos pères sio­nistes ont décidé d’installer un ’havre sûr’ en Eretz Israël, ils ont eu le choix entre deux options : ils pou­vaient appa­raître en Asie occi­dentale comme un conquérant européen qui se considère comme la tête de pont de la race ’blanche’ et maître des ’indi­gènes’… (ou) se consi­dérer comme une nation asia­tique revenant chez elle. »

Quand j’ai écrit ces mots, l’éveil de l’Asie était encore un rêve. La Deuxième Guerre mon­diale n’avait pris fin que deux ans aupa­ravant, et les Etats-​​Unis res­sem­blait à une super­puis­sance dans tous les domaines. Mais aujourd’hui une révo­lution tran­quille d’énormes pro­por­tions est en cours. Les nations d’Asie, Chine et Inde en tête, deviennent des puis­sances écono­miques et poli­tiques. Ne devrions-​​nous pas pro­gres­si­vement aller vers ce camp ?

Cette brochure, il y a 60 ans, se terminait par les mots d’une chanson juive :

« Nous sommes face au soleil levant/​ Vers l’est est notre chemin de retour ».