Désastre sanitaire à Gaza : l’eau dans les pays en guerre

Marc Laimé, mardi 11 mars 2008

Le conflit qui s’éternise dans les ter­ri­toires pales­ti­niens ajoute aux impacts directs et indi­rects des acti­vités mili­taires une dégra­dation envi­ron­ne­mentale générale, pro­voquée par l’effondrement des struc­tures administratives.

La des­truction des réseaux d’assainissement et d’adduction d’eau accroît ainsi les risques de conta­mi­nation des eaux sou­ter­raines non pro­tégées, qui affectent gra­vement la santé des popu­la­tions concernées. A l’exemple de Gaza, ces dégra­da­tions, qui affectent toutes les zones connaissant des affron­te­ments pro­longés, finissent par être plus meur­trières que les conflits armés qui en sont res­pon­sables. Elles sont plus durables car l’arrêt des hos­ti­lités ne signifie jamais un retour immédiat à la paix dans un envi­ron­nement assaini et sûr.

Table des matières

* L’eau dans les pays en guerre * L’eau en Irak * Les res­sources natu­relles à l’origine de conflits armés * Envi­ron­nement et paix

Alain Gresh, le 6 mars dernier, sou­li­gnait que Gaza endure la pire situation huma­ni­taire depuis 1967. Une cor­res­pon­dance de Stevan Erlanger publiée par le New York Times le 6 novembre 2007 évoquait déjà les risques crois­sants de crise sani­taire découlant de l’absence d’entretien des infra­struc­tures de trai­tement des eaux et des eaux usées, due aux mesures de sécurité adoptées par Israël sur l’importation de l’énergie, des pompes, tuyaux et autres pièces de rechange indis­pen­sables à un fonc­tion­nement correct des réseaux dans les ter­ri­toires sous le contrôle du Hamas.

Depuis mai 2007, 149 puits publics de Gaza n’ont pas été dotés de car­burant en quantité suf­fi­sante pour fonc­tionner, et n’ont pas été entre­tenus en raison du manque de pièces. Par consé­quent, 15% de la popu­lation de Gaza (225 000 per­sonnes) ne reçoivent de l’eau que durant deux heures par jour.

Un constat confirmé par un article de Mel Frykberg, publié par le Middle-​​East Times le 2 janvier 2008, qui pré­cisait de sur­croît que la qualité de l’eau n’a pas été testée depuis plus d’un an, parce que les labo­ra­toires d’analyse n’ont pas pu importer les pro­duits chi­miques néces­saires pour les tests. Ceux effectués par l’Organisation mon­diale de la santé (OMS) il y a plu­sieurs années avaient pourtant conclu que l’eau de Gaza n’est pas consom­mable sans risques sérieux pour la santé.

Les experts pré­viennent en outre que le manque de pièces de rechange pourrait bientôt amener l’une des 35 sta­tions de pompage d’eaux usées à cesser de fonc­tionner à Gaza. Cela signifie qu’il y aura un reflux des eaux usées dans les maisons et les rues, avec les pro­blèmes d’hygiène qui en résulteront.

La gravité de la situation a incité l’ex-premier ministre bri­tan­nique et actuel délégué du « Quartet », M. Tony Blair, à s’impliquer dans un projet porté par la Banque mon­diale, qui vise à amé­liorer d’urgence le trai­tement des eaux usées en situation dans la partie nord de Gaza. Il s’agit en fait d’obtenir des auto­rités israé­liennes l’autorisation d’y ache­miner d’urgence des pièces de rechange, en l’absence des­quelles ce projet de la Banque mon­diale est condamné à l’échec.

L’eau dans les pays en guerre

Les conflits armés ont des consé­quences néga­tives pour l’environnement et pour les popu­la­tions, qui s’ajoutent aux morts vio­lentes directes. La des­truction des sites indus­triels et mili­taires pro­voque en effet des pol­lu­tions mas­sives qui, au-​​delà des effets sani­taires immé­diats et à moyen terme, détruisent à long terme les res­sources vitales, par exemple en libérant des métaux lourds et des sub­stances dan­ge­reuses dans l’air, le sol et les réserves d’eau douce. Le passage des engins mili­taires détruit les sols et la végé­tation d’écosystèmes fragiles.

Les conflits pro­voquent aussi la des­truction des infra­struc­tures, comme les sys­tèmes d’irrigation, dimi­nuant la pro­duction agricole, ce qui per­turbe les sys­tèmes ali­men­taires et contribue à la famine et à la mal­nu­trition. Ils engendrent alors des flux massifs de réfugiés, concentrés sur des zones réduites, qui pro­voquent d’importants pré­lè­ve­ments de res­sources pour répondre à des besoins vitaux.

Quand ils s’éternisent, comme dans les ter­ri­toires pales­ti­niens, aux impacts directs et indi­rects des acti­vités mili­taires s’ajoute une dégra­dation envi­ron­ne­mentale générale pro­voquée par l’effondrement des struc­tures admi­nis­tra­tives. La des­truction des réseaux d’assainissement et d’adduction d’eau accroît les risques de conta­mi­nation des eaux sou­ter­raines non pro­tégées. La des­truction d’immeubles libère des maté­riaux dan­gereux comme l’amiante. Et la dis­pa­rition du système de col­lecte des ordures conduit à l’incinération en plein air des déchets

Ces dégra­da­tions finissent par être plus meur­trières que les conflits armés qui en sont res­pon­sables. Elles sont plus durables car l’arrêt des hos­ti­lités ne signifie jamais un retour immédiat à la paix dans un envi­ron­nement assaini et sûr.

Les arme­ments inuti­lisés consti­tuent aussi une menace pour les hommes et l’environnement. C’est le cas des sites de pro­duction d’armes nucléaires et chi­miques de la guerre froide conta­minés par des agents toxiques, de l’arsenic, des dioxines, des sub­stances radioactives.

Le 2ème Rapport mondial sur la mise en valeur des res­sources en eau a estimé que les guerres et les per­sé­cu­tions auraient entraîné environ 17 mil­lions de réfugiés et de per­sonnes déplacées. Ces migra­tions ont un impact très important sur les res­sources en eau des régions vers les­quelles elles ont été déplacées.

La région du Moyen-​​Orient a particulièrement été affectée par ces problèmes.

L’eau en Irak

Après la pre­mière Guerre du Golfe, 30% des réserves d’eau du Koweit ont été inuti­li­sables pendant 10 ans. On observe aujourd’hui parmi les popu­la­tions civiles kurdes, bom­bardées en 1987-​​1988 par des agents chi­miques et bio­lo­giques, des cancers rares, des mal­for­ma­tions chez les enfants, des fausses couches, des infec­tions pul­mo­naires récur­rentes, des pro­blèmes neuro-​​psychiatriques graves.

Les armes contenant de l’uranium appauvri, uti­lisées lors des conflits au Kosovo, en Serbie-​​Monténégro et en Irak, pol­luent tou­jours de nom­breux sites.

Les enfants ira­kiens ont été vic­times à trois reprises des conflits qui ont affecté la région depuis trente ans. La guerre de huit ans avec l’Iran dans les années 80 et la guerre du Golfe en 1991, avaient déjà causé des dom­mages consi­dé­rables aux infra­struc­tures de plu­sieurs pays.

La des­truction de nom­breuses zones humides dans les marais du Sud de l’Irak avait pro­voqué des migra­tions de popu­la­tions, mais aussi la dis­pa­rition de cer­taines langues et de cultures pro­fon­dément ancrées dans leur envi­ron­nement naturel.

Près de 700 puits de pétrole avaient été incendiés au Koweit en 1991. La chute des tem­pé­rature ou l’empoisonnement des réseaux d’eau potable causés par les gigan­tesques incendies pro­voqua près de 100 000 morts.

L’Irak a été pendant douze ans l’objet de lourdes sanc­tions des Nations unies. Bien que le pro­gramme Pétrole contre nour­riture en 1996 ait autorisé le gou­ver­nement irakien à vendre le pétrole et d’en uti­liser les revenus pour acheter des four­ni­tures huma­ni­taires, réduisant ainsi l’impact des sanc­tions - en partie du moins - les consé­quences en ont été considérables.

Une évaluation par­tielle de la situation conduite par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) à Bagdad en 2003 mon­trait que la mal­nu­trition avait presque doublé par rapport à ce qu’elle était avant la guerre. Sept enfants sur dix souf­fraient de diarrhée à divers degrés, ce qui mène à une perte de nutri­ments et souvent à la mort si un trai­tement approprié n’est pas appliqué.

Le système sani­taire et de dis­tri­bution de l’eau, déjà mal en point, est pra­ti­quement délabré aujourdhui, menant à l’absence ou à la conta­mi­nation de l’eau cou­rante, et ainsi à une plus grande pré­dis­po­sition à contracter la diarrhée.

On estime que deux cent soixante-​​dix mille enfants nés après la guerre n’ont aucun des vaccins néces­saires et les ser­vices de vac­ci­nation de routine ont tous été inter­rompus. De plus, le stock de vaccins existant est devenu inuti­li­sable par suite de l’interruption de la chaîne du froid. Les égouts déversent chaque jour des cen­taines de tonnes d’eaux usées non traitées dans le Tigre et l’Euphrate. Les pro­duits chi­miques servant au net­toyage de l’eau ayant été pillés ou détruits, la qualité de l’eau pompée vers les maisons est extrê­mement basse et mène à des cas de maladies et de mal­nu­trition plus fré­quents chez les enfants.

En consé­quence, l’évolution de la mor­talité infantile depuis 1990 est dra­ma­tique. Dans les années 90, l’augmentation la plus signi­fi­cative a été enre­gistrée dans le nord et le centre du pays, où la mor­talité des moins de cinq ans est passée de 56 à 131 pour 1000 nais­sances viables. L’insécurité conduit beaucoup de mères à accoucher à domicile, où elles ne béné­fi­cient d’aucun suivi pré-​​natal.

Une enquête sur l’éducation en Irak (Iraq Edu­cation Survey), conduite par le gou­ver­nement irakien avec le soutien de l’UNICEF au début des années 2000, sou­li­gnait que dans les régions les plus affectées, plus de 70% des bâti­ments des écoles pri­maires n’avaient plus accès au service de l’eau. Selon un rapport publié conjoin­tement le 30 juillet 2007 par l’association cari­tative bri­tan­nique Oxfam et le Comité de coor­di­nation des ONG d’Irak, quelque huit mil­lions d’Irakiens ont un besoin urgent d’eau et de sys­tèmes d’assainissement. Glo­ba­lement 70% des Ira­kiens ne dis­posent pas de res­sources adé­quates en eau, contre 50% en 2003.

Un porte-​​parole de l’Iraq Aid Asso­ciation rap­portait à l’été 2007 que « dans cer­tains camps de déplacés près de Baqouba, Najaf et Missan, les familles puisent de l’eau des bouches d’égout à ciel ouvert qui se trouvent aux alen­tours, la filtrent avec des mor­ceaux de tissus et la boivent sans la faire bouillir au préalable. »

« Il ne fait aucun doute que de nom­breuses familles déplacées et locales vivent sans eau propre, en partie du fait de l’insécurité, et en partie à cause du manque d’électricité ou d’infrastructures pour per­mettre l’approvisionnement en eau. […] De nom­breuses familles en viennent à exploiter illé­ga­lement des cana­li­sa­tions, à creuser des puits ou à boire l’eau des rivières », déclarait à la même date Mme Claire Hajaj, chargée de com­mu­ni­cation aux bureaux ira­kiens de l’UNICEF.

Les ressources naturelles à l’origine de conflits armés

Si l’environnement subit donc for­tement, et à long terme, les effets des conflits armés, il peut également être lui-​​même source de ten­sions et de conflits.

La dégra­dation et la raré­faction des res­sources, dues à une sur­ex­ploi­tation crois­sante et ren­forcées par les évolu­tions et les événe­ments cli­ma­tiques, génèrent des riva­lités entre des popu­la­tions sur les ques­tions des terres agri­coles, de l’eau douce, des res­sources fores­tières ou des pêcheries. Si c’est souvent à l’intérieur des pays que sur­gissent de tels conflits, ils existent aussi au niveau inter­na­tional, car les res­sources fon­da­men­tales se font plus rares et plus dis­putées, ceci d’autant plus quand s’y ajoutent des enjeux démographiques.

En outre, au-​​delà de l’accès aux res­sources sus­cep­tibles d’assurer à long terme la vie des com­mu­nautés, l’exploitation des revenus des richesses natu­relles est devenu un but de guerre et un moyen de finan­cement des parties en conflit. L’abondance de res­sources natu­relles conduit ainsi à leur détour­nement et à leur prise de contrôle par la vio­lence. Cette cap­tation des res­sources concerne en par­ti­culier des pays afri­cains, riches en pétrole, dia­mants, minerais ou bois. Elle est entre­tenue par les entre­prises et pays impor­ta­teurs, dont les enjeux écono­miques l’emportent sur la trans­pa­rence et des sanc­tions inter­na­tio­nales dérisoires.

Mais les pénuries de res­sources envi­ron­ne­men­tales ne sont jamais la cause unique d’un conflit et n’en sont que rarement à l’origine. Ce dernier résulte souvent de la dif­fi­culté d’une com­mu­nauté à gérer la rareté et à par­tager équi­ta­blement les res­sources, ce qui nécessite des droits et une admi­nis­tration efficace.

Environnement et paix

La prise de conscience des effets pos­sibles des conflits sur l’environnement a abouti en 1977 à la signature d’une Convention sur l’interdiction d’utiliser des tech­niques de modi­fi­cation de l’environnement à des fins mili­taires ou toutes autres fins hostiles.

On estime en effet que la recons­truction des économies, les vies dévastées, les infra­struc­tures endom­magées, notamment les ser­vices d’eau et les réseaux élec­triques, la recons­truction et res­tau­ration des sys­tèmes d’irrigation endom­magés ou le déminage des ter­ri­toires au terme des conflits armés absorbe 27% de l’aide exté­rieure au développement.

Des ini­tia­tives se déve­loppent qui visent à pré­venir ou arrêter les conflits, à s’opposer à la pro­li­fé­ration des armes légères. Ini­tia­tives qui sont souvent le fait d’organisations créées par des femmes.

La coopé­ration dans le domaine de la pro­tection et de la gestion de l’environnement peut aussi aider à main­tenir ou recons­truire la paix. L’établissement de zones pro­tégées inter­na­tio­nales per­mettant de réduire les sources de tension entre pays. C’est le cas dans le cor­ridor méso-​​américain, avec une suc­cession de parcs trans­fron­ta­liers du Mexique à la Colombie, mais aussi entre Israël et la Jor­danie avec le Parc marin de la mer Rouge.

La question envi­ron­ne­mentale peut ainsi favo­riser la pré­vention des conflits et devenir le moteur d’une stra­tégie régionale de coopé­ration et de développement.

La gestion intégrée des cours d’eau permet également de pré­venir la vio­lence. Ainsi l’Initiative du bassin du Nil, qui regroupe les pays rive­rains et des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, favorise-​​t-​​elle une gestion des intérêts de tous et pré­serve la qualité écolo­gique, voire la survie du fleuve.

Mais la com­mu­nauté inter­na­tionale doit impé­ra­ti­vement s’attacher à ren­forcer les moyens juri­diques et les méca­nismes actuels de pro­tection de l’environnement en temps de guerre. Y compris par la création d’une juri­diction pénale inter­na­tionale spé­ci­fique, car l’application de nou­velles règles est néces­saire pour mini­miser les risques envi­ron­ne­mentaux et sani­taires. Il faudra aussi définir les répa­ra­tions qui pourront être accordées aux vic­times, et déve­lopper de nou­veaux types de coopé­ration autour des enjeux envi­ron­ne­mentaux et de l’accès aux res­sources vitales.