Des raccourcis insupportables

Michel Warschawski, Michèle Sibony, samedi 31 octobre 2009

Michèle Sibony et Michel War­schawski réagissent aux propos d’Une autre voix juive pour la paix, qui, selon eux, asso­cient dan­ge­reu­sement anti­sio­nisme et antisémitisme.

La tribune d’Une autre voix juive (UAVJ) parue dans le n° 1070 de Politis (« Que faire après Gaza ? ») appelle quelques remarques. Évacuant en pré­li­mi­naire l’attaque israé­lienne sur Gaza et ses consé­quences sur la popu­lation, UAVJ s’intéresse immé­dia­tement à son propos majeur : « cer­tains cercles pro-​​palestiniens » qui remet­traient en cause les négo­cia­tions israélo-​​palestiniennes. Et, pire, vou­draient aban­donner la « pers­pective deux peuples deux États ».

Près de vingt ans de négo­cia­tions… comme s’il n’était pas légitime de s’interroger sur le sens de ces négo­cia­tions et leur résultat : déman­tè­lement de l’intégrité ter­ri­to­riale de la Cis­jor­danie, sépa­ration de celle-​​ci et de la bande de Gaza, colo­ni­sation massive, mur de sépa­ration, annexion de Jérusalem-​​Est, siège de Gaza, puis bom­bar­de­ments, invasion et crimes de guerre, peut-​​être même crimes contre l’humanité, dit le rapport Gold­stone. Tout cela ne s’est-il pas passé à l’ombre de négo­cia­tions tron­quées où les droits des Pales­ti­niens n’ont pas été pris en compte mais pro­gres­si­vement réduits, et où les faits du terrain imposés par Israël ont été pro­gres­si­vement enté­rinés par la com­mu­nauté inter­na­tionale ? Et comment ne pas s’interroger sur la pers­pective de deux États, alors que la carte qu’Israël dessine sous nos yeux depuis dix ans, sans que per­sonne ne tente sérieu­sement de l’arrêter, est celle d’un grand État juif de la mer au Jourdain avec quelques enclaves pales­ti­niennes isolées, des­tinées à lui servir de bassin de main-d’œuvre sans droits ? Mais ce n’est visi­blement pas ce qui pré­occupe UAVJ, dont le pro­blème majeur transpire à chaque ligne : pro­téger incon­di­tion­nel­lement la légi­timité d’Israël, menacée par des groupes pales­ti­niens extré­mistes et cer­tains cou­rants ambigus dans le mou­vement de soli­darité. L’existence d’une Palestine indé­pen­dante aux côtés d’un État israélien n’a de sens pour UAVJ que parce qu’elle garan­tirait la pérennité d’un État israélien, en tant qu’État (démo­gra­phi­quement) juif. Il faut pour cela interdire l’antisionisme, qui per­met­trait de remettre en question la nature actuelle d’Israël. Et l’antisionisme est renvoyé aux anti­sé­mites qui l’utilisent,« ce qui suffit à le disqualifier ».

Ce discours-​​là res­semble à s’y méprendre à celui de cer­tains « pen­seurs » français du choc des civi­li­sa­tions. Mais UAVJ va plus loin et n’hésite pas à lier les mou­ve­ments anti­sé­mites qui pour­raient s’emparer du boycott avec les popu­la­tions musul­manes : « Une telle orien­tation [celle d’un boycott uni­ver­si­taire culturel et sportif] serait un grave danger pour les forces pro­gres­sistes fran­çaises et israé­liennes qu’elle iso­lerait. Elle pourrait aisément être endossée par des mou­ve­ments anti­sé­mites, et ainsi contri­buerait à creuser, en France, le fossé entre les popu­la­tions de culture juive et de culture musulmane. » Insup­por­table rac­courci qui dis­qua­lifie pour le coup la suite de la tribune pré­sentant le travail d’UAVJ. L’action poli­tique des mou­ve­ments anti­co­lo­nia­listes en Israël et d’organisations juives pro­gres­sistes en Europe, comme l’UJFP en France, où nous avons, dans nos pays res­pectifs, fait le choix de militer, est en effet l’inverse de celui-​​là, et répond à une double démarche : d’une part, défaire les liens insup­por­tables qui devraient nous rendre a priori soli­daires de notre « com­mu­nauté », de ses porte-​​parole et d’un dis­cours poli­tique dont l’alpha et l’omega sont le soutien incon­di­tionnel à Israël et la défense de son impunité ; d’autre part, déve­lopper des liens de soli­darité et un combat commun avec tous ceux qui luttent contre le colo­nia­lisme et le racisme, et pour l’application du droit. Un tel combat ne peut, évidemment, être conduit sous le drapeau du sio­nisme. En Israël comme en France, nous com­battons le dis­cours de pro­pa­gande (du Crif en par­ti­culier) qui iden­tifie sio­nisme et judaïsme, et son corol­laire infâme qui lie anti­sio­nisme et anti­sé­mi­tisme. Lien qui empri­sonne les Juifs dans un soutien incon­di­tionnel à Israël et qui interdit toute cri­tique d’Israël comme anti­sémite, en dési­gnant de plus les nou­veaux anti­sé­mi­tismes : « les popu­la­tions de culture musulmane ».

À propos des cita­tions de cette tribune, la pre­mière (« le temps de la négo­ciation est dépassé ») n’est attribuée à per­sonne, ce qui laisse évidemment l’imaginaire tra­vailler en paix. La citation de Stop the Wall, dont la source est, invo­lon­tai­rement, nous en sommes convaincus, tronquée, est tirée du « Rapport de syn­thèse de la 1re confé­rence pales­ti­nienne pour le Boycott d’Israël (BDS), 22 novembre 2007, Al-​​Bireh, Ramallah, sur le site d’ISM, rapport d’atelier n° 3 pour la cam­pagne mon­diale : stra­tégie et message ». Celle-​​ci remet effec­ti­vement en cause la légi­timité d’Israël en tant qu’État colonial et d’apartheid. Petite dif­fé­rence, qu’élude peu élégamment UAVJ, parce qu’elle fait le parallèle avec l’Afrique du Sud : c’est en tant que régime d’apartheid que la légi­timité de cet État était remise en question, et, une fois ce régime démantelé, l’Afrique du Sud a trouvé sa place dans la com­mu­nauté des nations. Or, ce qu’il fau­drait pré­ci­sément pouvoir exa­miner après Gaza, sans avoir à être traité d’antisémite par UAVJ, c’est la nature sio­niste de l’État d’Israël, ses ins­ti­tu­tions racistes, ses lois dis­cri­mi­na­toires, en un mot ce qui en fait un État colonial et un régime d’apartheid. À l’inverse, ce qui n’est plus audible après Gaza, c’est un certain « sio­nisme de gauche » dont la pré­oc­cu­pation majeure demeure, même après le mas­sacre, la pré­ser­vation de l’État juif (et démo­cra­tique pour ses citoyens juifs) et non celle d’un État moderne et laïque pour tous ses citoyens. [1]

[1] Texte d’UAVJ :

APRÈS GAZA : SUR UNE INI­TIATIVE « BOYCOTT DÉS­IN­VES­TIS­SEMENT SANC­TIONS »

Neuf mois après la fin de l’attaque brutale sur Gaza et après l’élection en Israël d’un des gou­ver­ne­ments les plus à droite de l’histoire de ce pays, les pers­pec­tives d’une paix juste et durable entre Israé­liens et Pales­ti­niens semblent plus éloi­gnées que jamais. Du coup, dans cer­tains cercles pro-​​​​palestiniens on entend s’exprimer les thèses selon les­quelles « le temps de la négo­ciation (entre Israël et l’OLP) est passé » ou bien que la pers­pective « deux États pour deux peuples » devrait être aban­donnée. L’idée d’une société fra­ter­nelle ou Juifs et Arabes joui­raient des mêmes droits est géné­reuse. Elle ne cor­respond pas, aujourd’hui, à une réalité poli­tique. Chacun des deux peuples, israélien et pales­tinien, exprime très majo­ri­tai­rement une aspi­ration à avoir son État. L’État d’Israël existe ; la dis­cussion sur ses ori­gines a un sens mais ne saurait délé­gi­timer ce qui résulte d’un choix très majo­ri­taire des Nations Unies. La question est, confor­mément à toutes les réso­lu­tions de l’ONU, d’imposer la création d’un État pales­tinien viable, avec Jéru­salem Est comme capitale, après évacuation des colonies de Cis­jor­danie, et solution négociée juste du pro­blème des réfugiés. De même, déplacer le terrain de lutte pour une paix juste et durable sur celui de l’anti-sionisme serait une autre erreur. L’ambiguïté de cette ter­mi­no­logie, qui permet à des per­son­nages média­tiques anti­sé­mites et néga­tion­nistes de s’en pré­valoir en se déclarant pro-​​​​palestinien suffit à la disqualifier.

Alors, après Gaza, que faire ? Une pro­po­sition est de sou­tenir toutes les formes d’opposition non vio­lente à l’occupation, comme, par exemple, les actions coor­données menées à Bil’in contre le mur par des Pales­ti­niens et des Israé­liens. Une Autre Voix Juive sou­tient cette idée. Une autre pro­po­sition utile est de faire cam­pagne pour des formes de sanc­tions qui seraient en vigueur tant qu’Israël ne s’engagerait pas concrè­tement dans la voie de la recon­nais­sance des droits nationaux palestiniens.

Ces actions sont de trois types : cam­pagne pour la sus­pension des accords d’association UE/​​Israël ; cam­pagne contre les inves­tis­se­ments étrangers en Israël qui contri­buent à la colo­ni­sation comme, par exemple, la construction ou l’exploitation du tramway reliant des colonies à Israël ; cam­pagne contre la com­mer­cia­li­sation en France de pro­duits israé­liens pro­venant des ter­ri­toires occupés. La question de leur tra­ça­bilité est cru­ciale. L’Union euro­péenne l’a exigée. Israël doit l’assurer. Cette cam­pagne, dite de BDS (Boycott, Dés­in­ves­tis­sement, Sanc­tions) pourrait avoir le soutien d’un grand nombre de démo­crates en France. Mais pour cela, elle doit éviter les per­ver­sions de ses variantes au niveau inter­na­tional. Ainsi, un document émis par « Stop The Wall » qui coor­donne la cam­pagne BDS à l’échelle inter­na­tionale énonce que « la cam­pagne de BDS ne cible pas seulement l’économie israé­lienne, mais elle remet en cause la légi­timité d’Israël, en tant qu’État colonial et d’apartheid, dans le cadre de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Par consé­quent, des efforts sont néces­saires non seulement pour pro­mouvoir le boycott des consom­ma­teurs, mais aussi les boy­cotts dans les domaines uni­ver­si­taires, culturels et sportifs ».

Une telle orien­tation serait un grave danger pour les pro­gres­sistes israé­liens qu’elle iso­lerait. Elle pourrait aisément être endossée par des mou­ve­ments anti­sé­mites, et ainsi contri­buerait à creuser, en France, le fossé entre popu­la­tions de culture juive et de culture musulmane. Ali­menter, l’idée d’une punition col­lective du peuple israélien, de sur­croît trop souvent iden­tifié à un hypo­thé­tique « peuple juif », aurait des réso­nances et des consé­quences dont il est inutile de sou­ligner la gravité. Une Autre Voix Juive, avec les 1100 signa­tures de son mani­feste (voir http://​uavj​.free​.fr ) réaf­firmé obs­ti­nément depuis 2003, a fait la démons­tration de l’existence en France, parmi les Français juifs, d’un fort courant qui dénie au CRIF et à Israël le droit de parler en leur nom, et qui pro­clame la légi­timité des droits nationaux pales­ti­niens, adossés aux réso­lu­tions de l’ONU.

Main­tenir et ren­forcer ce courant parmi nos com­pa­triotes juifs est un objectif dont l’importance, pour toutes sortes de raisons liées à l’histoire, dépasse lar­gement la fai­blesse numé­rique de la popu­lation concernée. UAVJ est prête à sou­tenir une cam­pagne ciblée expli­ci­tement contre l’occupation et les colonies, et appuyant les efforts conjoints des forces de paix en Palestine et en Israël. Elle aura l’approbation de l’opinion publique. Dans la lutte dif­ficile, que mènent les forces démo­cra­tiques pour aboutir à une paix juste et durable au Proche Orient, il faut savoir main­tenir le cap, quelles que soient les embûches, et déjouer les pro­vo­ca­tions, d’où qu’elles viennent.

Une Autre Voix Juive, octobre 2009