Des planètes différentes

Uri Avnery, vendredi 1er août 2008

Jamais aupa­ravant je n’avais res­senti le conflit tra­gique avec une intensité aussi forte que ce dernier mer­credi, le jour de l’échange de pri­son­niers entre l’Etat d’Israël et le Hezbollah.

J’AI CONSACRÉ toute la journée à jongler entre les chaînes israé­liennes et Aljazeera.

Cela a été une expé­rience éprou­vante : en une fraction de seconde, je pouvais évoluer entre deux mondes, mais toutes les chaînes émet­taient leurs infor­ma­tions au même moment. Dans l’un des sujets relatifs aux der­nières nou­velles, les faits se pas­saient à une petite dou­zaine de mètres les uns des autres, mais ils au­raient pu aussi bien se dérouler sur deux pla­nètes différentes.

Jamais aupa­ravant je n’avais res­senti le conflit tra­gique avec une intensité aussi forte que ce dernier mer­credi, le jour de l’échange de pri­son­niers entre l’Etat d’Israël et le Hezbollah.

L’HOMME qui occupait une place cen­trale dans l’événement per­son­nifie l’abîme qui sépare les deux mondes, le monde israélien et le monde arabe : Samir al-​​Kuntar.

Tous les medias israé­liens l’appellent "l’assassin Kuntar", comme s’il s’agissait de son prénom. Pour les médias arabes, il est le "Héros Samil al-​​Kuntar".

Il y a 29 ans, avant que le Hez­bollah ne soit devenu une force qui compte, il a atterri avec ses cama­rades sur la plage de Nahariya pour mener une attaque qui s’est imprimée dans la mémoire nationale israé­lienne par sa cruauté. Au cours de cette attaque, une petite fille de quatre ans fût assas­sinée, tandis qu’une mère étouffa acci­den­tel­lement son bébé en essayant de l’empêcher de révéler l’endroit où ils se cachaient. Kuntar avait alors 16 ans – il n’était ni pales­tinien ni chiite, mais druze libanais et com­mu­niste. Le coup avait été monté par un grou­puscule palestinien.

Il y a quelques années j’ai eu une dis­cussion avec mon ami Issam al-​​Sartaoui à propos d’un événement sem­blable. Sar­taoui était un héros pales­tinien, un pionnier de la paix avec Israël, qui devait plus tard se faire assas­siner en raison de ses contacts avec des Israé­liens. En 1978, un groupe de com­bat­tants pales­ti­niens (des "ter­ro­ristes" en langage israélien) avaient atterri sur la côte au sud de Haïfa avec pour objectif de cap­turer des Israé­liens en vue d’un échange de pri­son­niers. Sur la plage, ils se trou­vèrent nez à nez avec une pho­to­graphe qui se pro­menait inno­cemment par là et la tuèrent. Après cela ils ont inter­cepté un bus plein de pas­sagers, et à la fin tous ont été tués.

Je connaissais la pho­to­graphe. C’était une char­mante jeune femme, une per­sonne bien, qui aimait pho­to­gra­phier des fleurs dans la nature. Je fis des reproches à Sar­taoui pour cet actes mépri­sable. Il m’a dit : "Vous ne com­prenez pas. Ce sont des jeunes, presque des enfants sans entraî­nement et sans expé­rience, qui inter­viennent der­rière les lignes d’un ennemi redou­table. Ils sont paniqués à mort. Ils sont inca­pables d’agir selon une logique froide." Ce fut l’une des rares occa­sions où nous n’avons pas été d’accord – bien que nous fus­sions, l’un comme l’autre, chacun au sein de sa com­mu­nauté, des mar­ginaux parmi les marginaux.

Ce mer­credi, la dif­fé­rence entre les deux mondes était mani­feste de la façon la plus extrême. Le matin, "l’assassin Kuntar" s’est réveillé dans une prison israé­lienne, le soir le "héro al-​​Kuntar" était devant une foule de cent mille Libanais enthou­siastes appar­tenant à toutes les com­mu­nautés et à tous les partis. Il ne lui a fallu que quelques minutes pour passer du ter­ri­toire israélien à la minuscule enclave des Nations unies de Ras-​​al-​​Naqura et de là au ter­ri­toire libanais, du royaume de la TV israé­lienne au royaume de la TV liba­naise – et la dis­tance était plus grande que celle franchie par Neil Arm­strong lors de son voyage vers la lune.

En ne cessant d’évoquer "l’assassin aux mains tâchées de sang" qui ne serait jamais libéré, quoiqu’il arrive, Israël a fait de ce pri­sonnier parmi d’autres un héros de l’ensemble du monde arabe.

Aujourd’hui, c’est déjà une banalité de dire que le ter­ro­riste de quelqu’un est pour un autre un com­battant de la liberté. Cette semaine, un léger mou­vement du doigt sur la télé­com­mande de la télé suf­fisait à en faire l’expérience en direct.

LES ÉMOTIONS S’EXPRIMAIENT intensément de part et d’autre.

Le public israélien était immergé dans une mer de chagrin et de deuil pour les deux soldats, dont la mort n’a été confirmée que quelques minutes avant le retour de leurs corps. Pendant des heures ensuite, toutes les chaînes israé­liennes ont consacré leurs émis­sions aux sen­ti­ments des deux familles, que les médias s’étaient employé ces deux der­nières années à trans­former en sym­boles nationaux (et aussi en ins­tru­ments d’accroissement de leur audience).

Inutile de signaler que pas une voix en Israël n’a pro­noncé la moindre parole concernant les 190 familles dont les corps des fils ont été ramenés au Liban ce même jour.

Dans ce tour­billon d’apitoiement sur soi-​​même et de céré­monies de deuil, le public israélien n’avait plus ni énergie ni curiosité pour essayer de com­prendre ce qui se passait de l’autre côté. Au contraire, la réception faite à l’Assassin et le dis­cours de vic­toire de l’Inspirateur des Assassins ne firent que jeter de l’huile sur le feu de la fureur, de la haine et de l’humiliation.

Mais il aurait été vraiment utile pour les Israé­liens de suivre les événe­ments qui se dérou­laient là-​​bas, parce qu’ils vont avoir de nom­breuses inci­dences sur notre situation.

CE FUT, natu­rel­lement, le grand jour de Hassan Nas­rallah. Aux yeux de dizaines de mil­lions d’Arabes, il a rem­porté une vic­toire consi­dé­rable. Une petite orga­ni­sation d’un petit pays a mis à genoux Israël, la puis­sance de la région, tandis que les diri­geants de tous les pays arabes se mettent à genoux devant Israël.

Nas­rallah avait promis de ramener Kuntar. C’est pour cela qu’il avait capturé les deux soldats. Après deux années et une guerre, le pri­sonnier qui vient d’être libéré se tenait à la tribune à Bey­routh, vêtu de l’uniforme du Hez­bollah, et Nas­rallah lui-​​même, ris­quant sa sécurité per­son­nelle, est apparu pour l’embrasser devant les caméras de télé­vision, tandis qu’une foule en délire mani­festait son enthousiasme.

Face à cette mani­fes­tation de courage per­sonnel et d’assurance, un sens aigu de l’opportunité si carac­té­ris­tique du per­sonnage, l’armée israé­lienne a réagi par cette décla­ration inepte : "Nous ne conseillons pas à Nas­rallah de quitter son bunker !"

Al Jazeera a fait voir cela, pris sur le vif, heure après heure, à des mil­lions de foyers du Maroc à l’Irak et, au-​​delà, à tout le monde musulman. Il était impos­sible pour des spec­ta­teurs arabes de ne pas se laisser porter par les vagues d’émotion. Pour un jeune de Riyad, du Caire, d’Amman ou de Bagdad, il n’y avait qu’une seule réaction pos­sible : voici l’Homme ! Voici l’homme qui réha­bilite l’honneur arabe après des décades de défaites et d’humiliation ! Voici l’homme, en com­pa­raison duquel tous les diri­geants du monde arabe sont des nains ! Et quand Nas­rallah a annoncé que "à partir de ce moment, le temps des défaites arabes est révolu !" il a exprimé les sen­ti­ments du jour.

Je présume qu’il y a eu aussi beaucoup d’Israéliens à faire des com­pa­raisons peu avan­ta­geuses entre cet homme et les ministres de notre propre gou­ver­nement, les cham­pions des paroles creuses et des fan­fa­ron­nades. Comparé à eux, Nas­rallah apparaît res­pon­sable, cré­dible, logique et déterminé, sans faux-​​fuyants et sans mots creux.

Á la veille de cet immense ras­sem­blement, il s’est adressé au public et a interdit de tirer en l’air comme c’est l’usage dans les fêtes arabes. "Qui­conque tire, tire dans ma poi­trine, dans ma tête, dans mon vêtement !" Pas un coup de feu n’a été tiré.

POUR LE LIBAN ce fut un jour his­to­rique. Rien de tel ne s’était produit dans le passé : toute l’élite poli­tique du pays, sans exception, s’est dirigée vers l’aéroport de Bey­routh pour sou­haiter la bien­venue à Kuntar, et dans le même temps saluer Nas­rallah. Quelques uns d’entre eux grin­çaient des dents, bien sûr, mais ils com­pre­naient par­fai­tement dans quel sens souf­flait le vent.

Ils étaient tous là : le Pré­sident du Liban, le Premier ministre, tous les membres du nouveau gou­ver­nement, les diri­geants de tous les partis, toutes les com­mu­nautés et toutes les reli­gions, tous les anciens pré­si­dents et pre­miers ministres encore en vie. Le sunnite Saad Hariri qui a accusé le Hez­bollah d’implication dans l’assassinat de son père ; le druze Walid Jumblat qui a exigé plus d’une fois la liqui­dation du Hez­bollah ; et le chrétien maronite Samir Geagea qui porte la res­pon­sa­bilité du mas­sacre de Sabra et Chatila ; avec beaucoup d’autres qui hier encore cou­vraient le Hez­bollah d’injures.

Dans son dis­cours, le nouveau Pré­sident a félicité tous ceux qui avaient par­ticipé à la libé­ration de Kuntar, conférant ainsi une légi­timité nationale non seulement à l’action du Hez­bollah qui a mené à la guerre mais aussi au rôle mili­taire du Hez­bollah dans la défense du Liban. Dans la mesure où le Pré­sident était encore récemment le com­mandant en chef de l’armée, cela veut dire que l’armée liba­naise , aussi, accueille le Hezbollah.

Mer­credi, Nas­rallah est devenu le per­sonnage le plus important et le plus puissant du Liban. Trois mois après la crise qui a failli causer une guerre civile, lorsque le Premier ministre Fouad Siniora a exigé que le Hez­bollah aban­donne son réseau privé de com­mu­ni­cation, le Liban est devenu un pays unifié. Des exi­gences comme le désar­mement du Hez­bollah sont devenues illu­soires. Le Liban est uni également pour exiger la libé­ration des fermes de Shebaa et la four­niture par Israël des cartes des champs de mines et des ter­ribles bombes à frag­men­tation aban­données par notre armée après la seconde guerre du Liban. Ceux qui se sou­viennent du Liban comme d’un paillasson dans la région et des chiites comme d’un paillasson au Liban, peuvent évaluer l’immensité du changement.

EN ISRAЁL, il y a des gens pour cri­tiquer l’échange de pri­son­niers en raison de l’accroissement étour­dissant d’audience de Nas­rallah et de l’ensemble du camp national-​​religieux dans le monde arabe. Mais la res­pon­sa­bilité d’Israël dans cette évolution est engagée depuis bien avant les ten­ta­tives d’Ehoud Olmert pour détourner l’attention de ses diverses affaires de corruption.

Sont à blâmer tous ceux qui ont apporté leur soutien à la stupide et des­tructive seconde guerre du Liban à laquelle ont applaudi dès le premier jour tous les médias, les partis "sio­nistes" et les intel­lec­tuels en vue. Les corps des deux soldats cap­turés auraient pu être récu­pérés par la négo­ciation avant la guerre de la même façon que cela vient de se faire. C’est ce que j’avais écrit à l’époque.

Mais on peut faire remonter la cri­tique beaucoup plus loin, à la pre­mière guerre du Liban d’Ariel Sharon. Á l’époque aussi, tous les médias, les partis et les intel­lec­tuels en vue avait fait un accueil délirant à la guerre le premier jour. Avant cette guerre désas­treuse, la com­mu­nauté chiite était pour nous un bon et tran­quille voisin. Sharon porte la res­pon­sa­bilité de l’ascension du Hez­bollah ; et l’armée israé­lienne, qui a assassiné le pré­dé­cesseur de Nas­rallah, a fourni à Nas­rallah l’opportunité de devenir ce qu’il est aujourd’hui.

Il ne fau­drait pas oublier non plus Shimon Peres qui a été le créateur de la désas­treuse "Zone de Sécurité" au Sud Liban au lieu de s’en retirer à temps. Et David Ben Gourion et Moshe Dayan qui, en 1955, pro­po­sèrent d’installer comme dic­tateur au Liban un "major chrétien" qui pourrait ensuite signer un traité de paix avec Israël.

Le mélange mortel d’arrogance et d’ignorance qui carac­térise toutes les rela­tions israé­liennes avec le monde arabe est res­pon­sable aussi de ce qui est arrivé mer­credi. Il aurait été sur­prenant que cela ait donné à nos diri­geants une leçon de modestie pour prendre en consi­dé­ration des sen­ti­ments des autres et les ait rendus capables de lire la carte de la réalité au lieu de vivre dans une bulle d’autisme national. Mais je crains que ce soit le contraire qui se pro­duise : un ren­for­cement des sen­ti­ments de colère, d’insulte, d’autosatisfaction et de haine.

Tous les gou­ver­ne­ments israé­liens portent la res­pon­sa­bilité de la vague de natio­na­lisme reli­gieux dans le monde arabe qui est plus dan­ge­reuse pour Israël que le natio­na­lisme laïque de diri­geants comme Arafat et Bashar al-​​Assad. .

CETTE SEMAINE, un autre événement important s’est produit : d’un grand bond, le pré­sident syrien est passé d’un iso­lement imposé par l’Amérique à un vedet­tariat mondial dans un show inter­na­tional gran­diose à Paris. Les ten­ta­tives pathé­tiques d’Olmert, de Tzipi Livni et d’une bande de jour­na­listes israé­liens pour serrer la main d’Assad ou au moins celle d’un ministre, d’un officiel de rang infé­rieur ou d’un garde du corps étaient une pure farce.

Et il s’est encore produit quelque chose de plus cette semaine : le N°3 du Dépar­tement d’État des États Unis a ren­contré offi­ciel­lement des repré­sen­tants ira­niens. Et il est devenu évident que les négo­cia­tions avec le Hamas au sujet du pro­chain échange de pri­son­niers étaient encore gelées.

La nou­velle situation com­porte de nom­breux dangers, mais aussi un grand nombre d’opportunités. Le nouveau statut de Nas­rallah comme figure cen­trale dans le jeu poli­tique libanais lui impose une res­pon­sa­bilité et de la pru­dence. Un Assad ren­forcé peut être un meilleur par­te­naire pour la paix, si nous sommes prêts à en saisir la chance. Les négo­cia­tions des Amé­ri­cains avec l’Iran peuvent éviter une guerre des­truc­trice qui serait désas­treuse pour nous aussi. La légi­ti­mation du Hamas, par les négo­cia­tions, lorsqu’elles seront reprises, peut conduire à l’unité pales­ti­nienne, comme l’unité réa­lisée au Liban. Tout accord de paix que nous pour­rions signer avec eux aurait réel­lement des chances de s’imposer.

Dans deux mois Israël est sus­cep­tible d’avoir un nouveau gou­ver­nement. S’il en a la volonté, il pourrait engager une nou­velle ini­tiative de paix avec la Palestine, le Liban et la Syrie.

Uri Avnery 19 juillet 2008