Des enfants de l’âge de Taïr

Gideon Lévy, mardi 13 février 2007

Un enfant par semaine, qua­siment chaque semaine. Au cours de ces der­nières semaines, j’ai à nouveau rap­porté ici les cir­cons­tances dans les­quelles plu­sieurs enfants et ado­les­cents étaient morts sous les balles de soldats de l’armée israélienne.

A nouveau un vent mauvais souffle sur l’armée et per­sonne n’en parle. Une armée qui tue des enfants n’est pas un sujet de pré­oc­cu­pation pour le public. Et aucune com­mission d’enquête n’a été ni ne sera ins­taurée à ce propos-​​là. Mais l’armée israé­lienne, qui tue des enfants avec tant de légèreté, et qui, en la matière, apporte à ses soldats un soutien plein et entier, ne devrait pas nous troubler moins que la situation des réserves de four­ni­tures de guerre dans le nord du pays. Les réper­cu­tions d’une telle conduite ne sont pas seulement d’ordre moral. Elles portent aussi, en fin de compte, sur la capacité opé­ra­tion­nelle d’une armée pour laquelle ce sont des enfants qui se retrouvent comme cibles dans la ligne de mire de ses soldats.

Jamil Jabaji, l’enfant du camp d’Askar, qui aimait les chevaux [1], a été abattu d’une balle dans la tête par les soldats d’une jeep blindée alors qu’il était parmi un groupe d’enfants qui leur lan­çaient des pierres. Il avait 14 ans. Il est le qua­trième enfant abattu dans le secteur, dans des cir­cons­tances sem­blables. Abir, la fille d’un membre de l’organisation « Com­bat­tants pour la Paix », Bassam Aramin [2], est sortie de son école à Anata au moment où, à bord d’une jeep, des garde-​​frontières israé­liens rôdaient aux abords de l’école - per­sonne ne sait dans quel but - lançant des gre­nades lacry­mo­gènes sur les enfants qui leur lan­çaient des pierres. C’est appa­remment une de ces gre­nades qui a atteint Abir à la tête. Elle avait 11 ans. Taha Aljawi a été touché près de la clôture du champ d’aviation aban­donné d’Atarot : les soldats lui ont tiré une balle dans la jambe et il semble bien qu’ils l’aient laisser perdre son sang jusqu’à sa mort. C’était le hui­tième enfant à se faire tuer là dans des cir­cons­tances com­pa­rables. Il n’avait pas 17 ans. [3]

Tous ces enfants ont été abattus de sang froid, alors qu’ils ne met­taient en danger la vie de per­sonne. En dehors du cas de Jamil, l’armée israé­lienne n’a pas pris la peine d’ouvrir une enquête sur les cir­cons­tances de leur mort, pas plus que pour la majorité écra­sante des autres enfants tués. Le fait qu’on n’enquête même pas montre à l’évidence qu’il n’est pas dans l’intention de l’armée de mettre fin aux assas­sinats d’enfants. Cela ne trouble même pas les com­man­dants de l’armée.

Le dernier cas, celui de Taha, est peut-​​être le plus grave de tous : le porte-​​parole de l’armée israé­lienne couvre la décision d’ouvrir le feu à balles réelles en direction d’un groupe d’enfants qui étaient peut-​​être occupés à saboter la clôture en fil de fer, comme l’affirme l’armée israé­lienne, ou qui jouaient peut-​​être au football près de la clôture, comme l’assurent les enfants - le tout en plein jour. Pas un mot de regret, pas un mot de condam­nation, seulement la jus­ti­fi­cation totale d’un tir à balles réelles, opéré de loin, en direction d’enfants non armés, sans sommations.

Taha est mort d’une balle dans la jambe et, d’après le témoi­gnage de ses amis, il aurait perdu son sang pendant une bonne heure, dans le fossé boueux où il s’était effondré. L’affirmation du porte-​​parole de l’armée israé­lienne selon laquelle il aurait immé­dia­tement reçu des soins médicaux ne s’accorde pas avec le fait que Taha était blessé à la jambe, blessure dont on ne peut mourir que par une hémor­ragie rela­ti­vement prolongée.

Mais même si on lui a porté immé­dia­tement assis­tance, comme l’affirme l’armée israé­lienne, sommes-​​nous prêts à accepter des pro­cé­dures d’ouverture de feu qui auto­risent d’ouvrir le feu à balles réelles, de loin, sur des ado­les­cents non armés ? N’y a-​​t-​​il pas d’autres moyens pour dis­perser des ado­les­cents « sus­pects », comme dit le porte-​​parole de l’armée israé­lienne ? Qu’est-ce qui passe par la tête d’un soldat qui pointe son arme en direction d’un groupe comme celui-​​là et qui tire à balles réelles, meur­trières, fau­chant d’aussi jeunes vies ? Quel message ter­ri­fiant l’armée israé­lienne fait-​​elle passer à ses soldats lorsqu’elle appuie un tel acte inhumain ?

Ces récits, comme tous ceux qui leur res­semblent, c’est à peine s’ils sont accueillis chez nous avec un mince murmure. Cer­tains n’ont même pas droit à un compte-​​rendu dans les infor­ma­tions. Qu’un enfant pales­tinien, garçon ou fille, soit tué ne trouble pas la quiétude de la popu­lation israé­lienne. La Cis­jor­danie est tran­quille, il n’y a qua­siment pas d’attentats, l’attention se porte sur d’autres sujets, et sous le couvert de ce calme illu­soire et tem­po­raire, nos soldats, les meilleurs de nos fils, tuent des dizaines d’enfants et d’adolescents, une routine, loin des regards.

C’est à juste titre que le pays s’est ému du meurtre de Taïr Rada, cette inno­cente fillette de 13 ans, tuée bru­ta­lement dans son école, à Katzrin. Quelle dif­fé­rence y a-​​t-​​il entre le meurtre de Taïr et celui d’Abir, tuée elle aussi au seuil de son école ? Entre Abir et Taïr, il y a le fait qu’Abir était pales­ti­nienne et Taïr israé­lienne. Israé­lienne ? Taha était lui aussi détenteur d’une carte d’identité bleue, israé­lienne. Mais il était pales­tinien. Quelqu’un est-​​il prêt à sou­tenir sérieu­sement que le soldat qui a visé la tête de Jamil n’avait pas l’intention de le tuer ? Le deuil est le même, l’horreur est la même. Tout comme Taïr faisait la joie de la vie de ses parents, Abir faisait la joie des siens : une petite fille qui voulait devenir ingé­nieure quand elle serait grande. Mais alors que des doutes sub­sistent quant à l’identité du meur­trier de Taïr, il est très facile d’identifier ceux qui ont tué Taha, Jamil et Abir. Ils ne sont, chez nous, même pas stig­ma­tisés ; ils ont droit à une immunité auto­ma­tique, sans enquête. « La marque de Caïn ne paraîtra pas /​ chez le soldat qui tire /​ visant la tête d’un enfant /​ sur un repli du terrain /​ près de la clôture du camp de réfugiés… », écrivait Aharon Shabtai dans son poème « Culture ».

Des soldats ont ainsi tué 815 enfants et ado­les­cents au cours des sept der­nières années. Tout le système de jus­ti­fi­ca­tions à la mort, ter­ri­fiante, de plus de 3000 per­sonnes adultes au cours de la même période, s’effondre dès lors qu’il s’agit d’enfants. Quelqu’un devrait entendre l’appel émouvant du père endeuillé d’Anata, qui disait qu’il ne per­drait pas la tête pour avoir perdu son cœur : « Je ne veux pas me venger. Ma ven­geance, c’est que ce héros, que ma fille avait mis en danger et qui a tiré sur elle, com­pa­raisse en justice. Ils envoient un gamin de 18 ans avec un M-​​16, ils lui disent que nos enfants sont ses ennemis et il sait que per­sonne ne passera devant un tri­bunal ; alors il tire de sang froid et devient un meur­trier » [4]. Le tout exprimé dans un hébreu courant qu’il a amé­lioré au fil de confé­rences qu’il a données dans tout Israël - pour dire combien la paix est nécessaire.

Haaretz, 11 février 2007

[1] Gideon Lévy, « Peine de mort » (Haaretz, 14 décembre 2006)

[2] Gideon Lévy, « La fille d’un com­battant » (Haaretz, 25 janvier 2007)

[3] Gideon Lévy, « Etendu au pied de la clôture » (Haaretz, 8 février 2007)

[4] Gideon Lévy, « La fille d’un com­battant » (Haaretz, 25 janvier 2007)