Des emplois à Sète au détriment des Palestiniens ?

Jacques-​​Olivier Teyssier, lundi 15 juin 2009

Le Proche-​​Orient s’invite en Languedoc-​​Roussillon avec l’arrivée annoncée d’Agrexco dans le port de l’Ile sin­gu­lière, en 2011. Et à la clé, jusqu’à 200 emplois. Pro­blème, la société com­mer­cialise les pro­duits Carmel cultivés, pour partie, dans les colonies israé­liennes de Cis­jor­danie. Sans compter la question écolo­gique et la concur­rence des paysans locaux. Un appel a été lancé par des asso­cia­tions, syn­dicats et partis poli­tiques pour dire non à l’implantation de l’entreprise. Une mani­fes­tation est prévue le 25 juin.

agrexcoalition

“Agrexco ins­trument direct de la colo­ni­sation agricole.” C’est ce que dénonce l’appel lancé le 4 juin par des asso­cia­tions, syn­dicats et partis poli­tiques contre l’arrivée, prévue en 2011, de l’exportateur israélien dans le port de Sète. Mais la longue liste des signa­taires (1) n’a visi­blement pas paru assez signi­fi­cative à Midi Libre et à La Gazette de Mont­pellier. Suite à la confé­rence de presse du 4 juin organisé par les signa­taires de l’appel, le premier a juste fait une brève dans son édition sétoise (7÷06) et la seconde…rien. Pourtant, tous deux avait annoncé l’arrivée d’Agrexco à plu­sieurs reprises (Midi Libre, pages région : 12/​11, 22/​01, 26/​02, 5/​05 ; La Gazette : 20/​11, 5/​03, 7/​05). À chacun sa hié­rarchie de l’information.

Contrôlée à 50 % par le ministère de l’agriculture israélien Promue par Georges Frêche, l’arrivée de cette entre­prise est donc surtout contestée du fait de la pro­ve­nance des pro­duits qu’elle exporte. Contrôlée à 50% par le ministère de l’agriculture israélien, Agrexco est en effet sus­pectée d’exporter mas­si­vement la pro­duction des ter­ri­toires occupés par Israël en Cis­jor­danie, essen­tiel­lement dans la vallée du Jourdain. “70 % de ses expor­ta­tions pro­viennent des colonies”, affirme même l’appel de “l’Agrexcoalition” qui précise que ceci a été “reconnu en 2006 par le directeur d’Agrexco lors d’un procès en Grande Bre­tagne”. Exa­gé­ration ou erreur de tra­duction sans doute d’un article d’Indimedia Royaume uni qui écrivait (24÷01÷06) que le res­pon­sable de l’entrepôt avait déclaré : “60 - 70% of set­tlement produce is mar­keted through Agrexco.” Ce qu’on peut tra­duire par “60-​​70 % de la pro­duction des implan­ta­tions est com­mer­cia­lisée par Agrexco”. Ce n’est pas la même chose que ce qui est écrit dans l’appel.

Il aurait en effet été étonnant qu’un res­pon­sable d’Agrexco déclare publi­quement que la majorité de ses expor­ta­tions pro­vient des ter­ri­toires occupés. Interrogé par Mont­pellier journal, Ouzi Kouris, directeur général d’Agrexco France, déclare d’ailleurs : “On a cer­tains - pas grand chose - moshavim ou kib­boutzim [coopé­ra­tives agri­coles] qui se trouvent dans la vallée du Jourdain qui pro­duisent des pro­duits agri­coles et cer­tains, mais pas beaucoup, qui pro­duisent du côté du Golan. Mais on a un accord avec la com­mu­nauté euro­péenne et pour ceux qui habitent là, on paye les droits de douanes dif­fé­remment (2). Mais ce n’est pas la Palestine parce que le plateau du Golan appar­tenait à la Syrie. Dans la région où il y a les Pales­ti­niens, on n’a pra­ti­quement pas de pro­duction. […] En Cis­jor­danie, il n’y a pas de pro­duction pour l’export. Dans la vallée du Jourdain, à l’époque, c’était des Jor­da­niens qui étaient là, il y a quelques moshavim mais pas énor­mément. On va dire que 95 % de toute la pro­duction de fruits et légumes en Israël se fait à l’intérieur du pays. Il n’y a pas plus que 5 % qui vient d’autres régions.”

Identifier la provenance

Dans un magasin à Mont­pellier, inscrit sur le carton : "Pays d’origine Israël". Dif­ficile donc de trancher d’autant qu’un reproche qui est souvent fait aux expor­ta­teurs israé­liens c’est d’étiqueter les pro­duits en pro­ve­nance des ter­ri­toires occupés comme venant d’Israël et donc de rendre impos­sible toute dif­fé­ren­tiation. Le gou­ver­nement bri­tan­nique a d’ailleurs tenté de convaincre, à l’automne 2008, les membres de l’Union euro­péenne de mener des contrôles plus appro­fondis pour iden­tifier la pro­ve­nance des pro­duits (3). Ce qui a eu le don d’énerver le gou­ver­nement israélien qui a qua­lifié la position bri­tan­nique d’“exagérée” (Haaretz, 17/​11). Pas pour la Délé­gation générale de la Palestine en France où on déclare à Mont­pellier journal : “La colo­ni­sation couvre 42 % de la Cis­jor­danie et la plupart de ces colonies sont des coopé­ra­tives agri­coles. La quantité de pro­duits qui sort des colonies est énorme.”

Autres éléments : les photos fournies par l’Association France Palestine soli­darité qui montrent des pan­neaux Agrexco ou Carmel (la marque de com­mer­cia­li­sation des pro­duits) dans les ter­ri­toires occupés. Ou encore la mention sur le site d’Agrexco de l’inauguration, en juillet 2008, de “chambres fri­go­ri­fiques d’une capacité de 2000 m3″ dans la vallée du Jourdain (p6, traduit de l’hébreu par l’AFPS). Et aussi le détail de la pro­duction à Megilot, environ 15 000 tonnes, dont le prin­cipal est “destiné à l’export” via Agrexco pour les pro­duits maraî­chers (p8). Autre élément men­tionné par Robert Kissous de l’AFPS 34 : un rapport des Nations unies relatif à l’impact sur les Pales­ti­niens des implan­ta­tions israé­liennes en Cis­jor­danie (4). On y voit deux photos de terres agri­coles cultivées par des israé­liens (p 40 et 115). Par ailleurs le rapport précise (p40) que ce sont “10 122 hec­tares de la Cis­jor­danie” qui sont cultivés par les colons (set­tlers) et dont la carte est fournie (p41). Et encore, celle-​​ci date de 2005 et la colo­ni­sation s’est pour­suivie depuis.

Georges Frêche : “Je n’ai pas à vous répondre”

Au vu de ce qui précède et d’un article de Midi Libre (5÷05) titré : “Frêche « Israël, nouvel allié com­mercial de la Région »” (5), Robert Kissous prend sa plume et envoie au pré­sident de région une lettre ouverte datée du 12 mai. “Non seulement vous ne tenez aucun compte du contexte créé par l’intensification de la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie - dont Jéru­salem - ni de l’étouffement par le blocus de la popu­lation de Gaza, écrit notamment le pré­sident de l’AFPS, mais vous l’encouragez en déve­loppant des rela­tions écono­miques de la région avec un état qui ne res­pecte aucune de ses obli­ga­tions.” Georges Frêche répond seulement quelques jours plus tard. Et la lettre datée du 20 mai tient en 4 lignes : “Je n’ai pas l’habitude de mêler la poli­tique et l’économie. Le port de Sète aura des rela­tions com­mer­ciales aussi bien avec Israël qu’avec la Turquie, l’Egypte, le Maroc ou tout autre pays arabe ou musulman. Vous mélangez tout. Je n’ai pas à vous répondre.”

Une des argu­ments avancés par le pré­sident de région qui met 40 M€ sur la table pour l’implantation d’Agrexco a Sète, ce sont les emplois qui seraient créés. Et sur ce point les chiffres ont varié. Le 12 novembre, Midi Libre annonçait “entre 50 et 100 emplois créés” et confirmait ce chiffre le 22 janvier en y ajoutant “la cin­quan­taine de dockers que cela fera tra­vailler” citant Michel Liguori, res­pon­sable CFDT du port sétois. Le 26 février, 200 emplois sont annoncés par le quo­tidien régional et “une ving­taine de dockers seront embauchés mais aussi des manu­ten­tion­naires, consi­gna­taires, etc.” Pour rela­ti­viser cette inflation, on peut citer Antoine Mon­toyat de la CGT des dockers de Mar­seille qui déclarait, en janvier 2009, lors du départ d’Agrexco du port phocéen : “Ce départ repré­sente entre 12.000 à 14.000 journées de travail.” (Eco­nostrum, 22/​01) Soit moins de 60 temps plein.

Dockers sud-​​africains

Néan­moins, cela sem­blait suf­fi­samment important pour que le syn­di­ca­liste mar­seillais déplore “qu’on n’ait pas déroulé le tapis rouge pour retenir Agrexco”. (La Pro­vence, 23/​01) En Afrique du sud, le point de vue des dockers semblent quelque peu dif­férent puisque ceux-​​ci ont refusé, début février, de décharger un navire israélien allant même jusqu’à appeler “les autres tra­vailleurs et syn­dicats à travers le monde à faire de même et à faire tout ce qui est néces­saire pour s’assurer qu’ils boy­cottent toutes les mar­chan­dises de et vers Israël jusqu’à ce que la Palestine soit libre”. (Sunday tribune, 3/​02, tra­duction Mj)

On l’a vu, les emplois qui devraient être créés à Sète pour­raient trouver leur origine dans la colo­ni­sation israé­lienne. Mais ils pour­raient l’être aussi au détriment des paysans de la région. Agrexco exporte notamment des pomelos, des avocats, des mangues, des dates mais aussi des pommes de terre, tomates, poi­vrons, etc. Son directeur général, Shlomo Tirosh, n’a d’ailleurs pas caché ses objectifs même si c’était sur le ton de la plai­san­terie : “J’espère que tous les Héraultais man­geront nos avocats !” (Midi Libre 26/​02). Pour Nicolas Duntz de la confé­dé­ration pay­sanne c’est une “aber­ration écolo­gique et écono­mique de trans­porter un produit sur des mil­liers de kilo­mètres alors que dans le même temps on dit qu’on prend conscience de catas­trophes pouvant amener le réchauf­fement cli­ma­tique. […] On ne peut pas avoir de poli­tique de déve­lop­pement agricole régionale fiable si on ne met pas tout en oeuvre pour créer de l’emploi paysan. L’arrivée massive de 200 000 tonnes annoncées avec des pro­duits que les paysans lan­gue­do­ciens ont la capacité de pro­duire, nous semble aller en contra­diction avec une poli­tique régionale de déve­lop­pement régional cohérent. En tant que syn­dicat paysan, on s’interroge sur la réelle volonté poli­tique du conseil régional.” Pastor (Verts) : “On n’est pas pour l’autarcie totale”

Du côté des conseillers régionaux Verts et PC, on est beaucoup plus nuancé. Même si ces deux partis ont signé l’appel contre l’implantation d’Agrexco du fait de ses liens pré­sumés avec les colonies, aucun ne s’oppose à l’installation d’un ter­minal fruitier à Sète. Jean-​​Louis Bousquet, pré­sident du groupe com­mu­niste à la région, explique : “C’est tout a fait normal de se battre pour déve­lopper, avec une agri­culture rai­sonnée, des pro­duc­tions locales mais que le port de Sète soit une entrée com­mer­ciale pour l’ensemble de l’Europe, je ne vois pas pourquoi ça serait en contra­diction. Ou alors, il faut dire qu’on vit en autarcie et qu’on n’a plus d’échanges com­mer­ciaux.” Silvain Pastor (Verts) : “Il y a la question de la concur­rence déloyale avec les fruits et légumes pro­duits loca­lement mais si ce sont des trucs qui ne sont pas produit loca­lement et que ça arrive en plus par bateau… On n’est pas contre l’arrivée sur le ter­ri­toire de pro­duits qui viennent d’ailleurs. On n’est pas pour l’autarcie totale.” Reste que la déli­bé­ration visant à approuver la “convention pour la création d’un ter­minal fruitier et d’un ter­minal conteneur” a été votée le 23 février. Et aucun de ces deux élus ne se sou­vient avoir voté contre. Une mani­fes­tation est prévue le 25 juin, jour de session au conseil régional, pour s’opposer à l’arrivée d’Agrexco à Sète. Reste à savoir si des actions ou des décla­ra­tions seront faites par les élus com­mu­nistes et Verts au niveau de l’institution pour mettre en pra­tique leurs signa­tures. Sou­li­gnons enfin qu’aucune trace de l’appel n’ a été trouvée sur le site des Verts ou sur celui des élus com­mu­nistes de l’Hérault.

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* Israelis bristle at attempt to limit exports (The Inde­pendent, traduit sur le site de The Inter­na­tional soli­darity movement) * David Miliband in showdown with Israel over West Bank goods (The Times) * Livni to Miliband : U.K. plan to label West Bank goods is ‘exag­ge­rated’ (Haaretz)

(4) L’impact huma­ni­taire sur les Pales­ti­niens des implan­ta­tions israé­liennes et autres infra­struc­tures en Cis­jor­danie, Bureau de la coor­di­nation des affaires huma­ni­taires (OCHA), juillet 2007 (5) Il faut noter que le titre de cet article, “Frêche « Israël, nouvel allié com­mercial de la Région »”, prête à confusion. En effet le texte entre guillemet ne se retrouve pas dans le texte de l’interview.

14 juin 2009 à 18 :36