Denis Pietton, un homme de coeur et d’esprit

Claude Léostic, lundi 14 décembre 2015

Fin diplomate et excellent connaisseur du Moyen-Orient, Denis Pietton fut en poste à Jérusalem, au Liban ou encore au Brésil. Récemment nommé à la tête de l’Institut français à Paris, il vient malheureusement de nous quitter.

Je l’ai connu en Palestine, où il était Consul général pendant la deuxième Intifada. Venue exprimer concrètement la solidarité avec les Palestiniens, j’y accueillais les missions solidaires venues de France et d’ailleurs, pour des visites de terrain, des actions de protection. Employée indirectement par le consulat, à Naplouse, j’étais en contact régulier avec son personnel.

C’est durant la réoccupation de la Cisjordanie, l’opération militaire israélienne de grande envergure dite "rampart", que j’ai pu apprécier pleinement son courage politique et sa fortitude. C’est ainsi que j’ai pu me trouver coincée à Jérusalem quand rentrer devenait trop dangereux et apprécier la préoccupation courtoise et la simplicité aimable de Denis Pietton - et de son épouse - qui m’hébergea au consulat certains soirs de grande violence israélienne.

Le plus marquant fut le siège de la Muqata’a du 28 mars au 2 mai 2002. Accompagnée d’une trentaine d’internationaux, pour la plupart militant-e-s de l’AFPS en ce qui concerne les Français, je me suis rendue à la Muqata’a, le quartier général du président Arafat, assiégé par les troupes de Sharon. Certains d’entre nous sont repartis très rapidement mais tous les autres ont passé 33 jours, dans des conditions dangereuses, très difficiles physiquement et psychologiquement, auprès des quelque 400 Palestiniens retranchés dans cette vieille bâtisse mal protégée. Le lien vers l’extérieur, c’était le téléphone quand nous avions de l’électricité et le consulat, sur instruction de Denis Pietton, a fait l’impossible pour me procurer des codes de cartes téléphoniques, lien avec les medias qui appelaient du monde entier, mais aussi avec les familles des volontaires internationaux, et bien sûr les autorités françaises, dont le Consul. De même pour la nourriture et l’eau, qui manquaient cruellement, le consulat a réussi - trop rarement, selon le bon (ou mauvais) vouloir des occupants qui encerclaient le bâtiments - à nous en faire passer par le Croissant rouge.

Conscient de tous les enjeux bien sûr, il n’a jamais relâché son exigence de notre sécurité auprès des dirigeants israéliens, il a tenté à plusieurs reprises d’entrer pour rencontrer "ses ressortissants" - et les autres. Il a dû subir les refus arrogants des occupants, bloqué par exemple pendant des heures au check-point de Kalandia avec les autres diplomates qui tentaient d’atteindre Ramallah, toutes ces voitures consulaires, drapeaux nationaux au vent, traités comme de la valetaille. Sans jamais se laisser impressionner, il a persévéré.

Nous étions dans une diplomatie, sous J. Chirac, moins favorable qu’ensuite à la politique israélienne mais sa situation de diplomate ne pouvait être confortable, cependant il ne m’a jamais lâchée, ni les autres. Et c’est lui, plus tard, un mois après la levée du siège quand il fut possible que je rentre à Naplouse, qui m’y a ramenée en voiture consulaire, pour me protéger de tout incident. Son attention à son "personnel" était sans faille.

Il était encore là, attentif et déterminé, l’été suivant quand un autre siège, moins drastique, a frappé le président Arafat et qu’il a réussi à entrer après avoir été contraint d’attendre longtemps au soleil la permission des occupants.

Sans jamais d’ostentation, avec fermeté et beaucoup d’élégance, il a porté haut le message de la diplomatie française d’alors, contre l’occupation et l’emprisonnement de facto du président Arafat. Il savait pertinemment que la solution à la question de Palestine passait par la fin de l’occupation et il a su le dire.

C’est avec regret et beaucoup de respect que nous l’avons vu partir pour le Liban où sa présence a été tout aussi appréciée qu’en Palestine. C’est avec une grande tristesse et un sentiment d’injustice que nous avons appris sa mort. C’est un homme de coeur et d’esprit qui nous a quittés, un ami. Je ne l’oublierai pas. Nous ne l’oublierons pas.

Claude Léostic, 10 décembre 2015