Démocratiser l’anti-colonialisme

Bashir Abu-​​Manneh, mercredi 19 mars 2008

Les Pales­ti­niens finissent par recon­naître que ni le natio­na­lisme laïc pales­tinien, ni le fon­da­men­ta­lisme isla­mique n’ont été capables de mettre un terme à leur occu­pation et à leur misère. Pour orga­niser et mobi­liser ce mécon­ten­tement croissant, une nou­velle force poli­tique est nécessaire.

Qui aurait imaginé que le natio­na­lisme laïc pales­tinien en arri­verait à une telle dégé­né­res­cence : Mahmoud Abbas [pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne] qui refuse caté­go­ri­quement de ren­contrer le Hamas démo­cra­ti­quement élu, alors qu’il continue par ailleurs à ren­contrer les occu­pants mili­taires de son pays, à cour­tiser leur appro­bation et leur soutien.

Or, depuis Oslo [1993] les résultats de cette poli­tique sont inchangés : pas un seul barrage n’a été retiré, pas un cen­ti­mètre du Mur n’a été stoppé, l’expansion des colonies n’a pas été arrêtée (et encore moins inversée), pas une seule vie pales­ti­nienne n’a été sauvée. Pire : le prin­cipal parti élec­toral pales­tinien (le Hamas) a été banni de la sphère poli­tique, et la Cis­jor­danie occupée et Gaza sont main­tenant dirigées par des auto­rités séparées et anta­go­niques. C’est donc désormais un pouvoir double qui règne dans les ter­ri­toires occupés : d’un côté, à Gaza en état de siège, un gou­ver­nement élu, boy­cotté et dissous dirigé par Ismaïl Haniyeh [Hamas] ; d’un autre côté, un gou­ver­nement désigné et non consti­tu­tionnel, soutenu par l’Occident, dirigé par Salam Fayyad [Premier ministre de l’Autorité pales­ti­nienne], qui parle main­tenant en "ame­ri­canese". Voici quelques exemples récents, parmi d’autres, de dégé­né­res­cence nationale croissante :

Abbas : accuse à tort le Hamas de faci­liter et de nourrir la montée d’al-Qaida à Gaza (au lieu de sou­ligner la res­pon­sa­bilité du siège brutal et déses­pérant maintenu par Israël et les pays occi­dentaux) ; il a liquidé tout sem­blant de système judi­ciaire indé­pendant et rem­place les tri­bunaux civils par des tri­bunaux mili­taires, et des orga­ni­sa­tions non-​​gouvernementales l’accusent de créer une dic­tature militaire.

Fayyad : appelle à une « coopé­ration intense et active » avec Israël, cri­mi­nalise la résis­tance en la dési­gnant de « catas­tro­phique » et prétend que c’est elle (et non pas Israël) qui a « détruit com­plè­tement notre projet national » Fayyad réprime la société civile en menaçant les orga­ni­sa­tions non-​​gouvernementales du Hamas de révoquer leurs licences et les mos­quées subissent la répression poli­tique. Il refuse également de payer le per­sonnel de l’Autorité pales­ti­nienne nommé depuis décembre 2005, autrement dit, tous ceux qui ont été nommés depuis la vic­toire élec­torale du Hamas en janvier 2006, ce qui - par un seul trait de plume - res­treint dras­ti­quement les moyens d’existence de 20000 familles palestiniennes.

Israël : jubile en observant comment sa poli­tique de division et d’annexion a porté ses fruits empoi­sonnés. Le rêve de Sharon s’est réalisé : Gaza constitue désormais un Hamastan désengagé, coupé de la Cis­jor­danie, qui est de son côté frag­mentée, entre­croisée de colonies, de routes de contour­nement réservées aux Juifs et de murs, sans accès à 40% de ses propres terres et sans débouché sur le monde exté­rieur. Olmert jette un os : 250 pri­son­niers du Fatah (sur un total de 10 000 pri­son­niers pales­ti­niens) sont relâchés et 120 mil­lions de dollars des impôts revenant à « l’entité pales­ti­nienne » sont retournés (sur un total de 700 mil­lions de dollars), à condition que Abbas continue à boy­cotter et à étouffer le Hamas.

Il n’y a aucun doute qu’aux ori­gines de l’actuelle crise de la poli­tique pales­ti­nienne il y a le refus par le Fatah - avec le soutien des Etats-​​Unis - d’accepter la vic­toire élec­torale du Hamas et de lui per­mettre la mise en place un gou­ver­nement élu démo­cra­ti­quement. Depuis janvier 2006, il a tout fait pour le saper et le marginaliser.

Il estdonc évident pour tout le monde que l’appareil de sécurité pré­ventif irres­pon­sable et auto­ri­taire d’Abbas était, tel qu’il était constitué, une pierre d’achoppement à l’unité et à un gou­ver­nement démo­cra­tique. Pourquoi alors toutes les fac­tions pales­ti­niennes, y compris le Jihad Isla­mique, se sont-​​elles pro­noncées contre l’action du Hamas, désignée comme étant illé­gitime et une bavure stra­té­gique ? Ce n’est cer­tai­nement pas par loyauté envers Abbas, ou par manque de sym­pathie ou de soutien envers le Hamas.

Prenons, par exemple, le Jihad Isla­mique, un petit groupe de fon­da­men­ta­listes à orien­tation mili­taire, bien connu pour ses attaques à la fois contre l’occupation mili­taire israé­lienne et contre des civils à l’intérieur d’Israël, et qui s’est tou­jours montré cri­tique du pro­cessus d’Oslo. Le Jihad a soutenu que la prise de pouvoir mili­taire du Hamas était un déve­lop­pement « pénible et tra­gique », sus­cep­tible de diviser l’unité pales­ti­nienne, et qu’elle ne pourrait donc être « ni jus­tifiée ni défendue ».

Comme l’a déclaré leur diri­geant exilé, Ramadan Shallah, « Des erreurs ont été com­mises des deux côtés, ni l’un et l’autre n’ont eu aucune pitié de l’autre ni du peuple pales­tinien. » Shallah a également accusé Abbas d’exploiter les erreurs du Hamas et de fermer toutes les portes au dia­logue et au partage du pouvoir, tout en s’alliant avec Israël contre les besoins et intérêts de son propre peuple. Tout en conti­nuant à prôner la pour­suite de la résis­tance contre l’occupation israé­lienne, le Jihad Isla­mique concluait de manière reten­tis­sante que le recours à la force ne devrait avoir aucune place dans la poli­tique palestinienne.

Le Front Popu­laire pour la Libé­ration de la Palestine (FPLP) avait une position ana­logue. Dans une décla­ration faite le 20 juin 06 par rapport la réunion du Conseil national pales­tinien où Abbas dia­bo­lisait le Hamas, le FPLP dénonçait le recours du Hamas à la force mili­taire, et exi­geait l’arrêt de celle-​​ci. Le FPLP arguait que le recours à la force du Hamas exa­cerbait la crise inté­rieure pales­ti­nienne au lieu de la résoudre, et détournait les Pales­ti­niens de leur lutte prin­cipale contre l’occupation israé­lienne pour un Etat et pour le droit au retour. Le FPLP appelait à renouer immé­dia­tement le dia­logue national et à cesser la lutte entre Pales­ti­niens. Il recom­mandait également une réac­ti­vation de la démo­cratie pales­ti­nienne et la for­mation d’une nou­velle Orga­ni­sation de Libé­ration de la Palestine, démo­cra­ti­quement élue pour sau­ve­garder la capacité des Pales­ti­niens à prendre des déci­sions indé­pen­dantes et à main­tenir une unité politique.

Le 10 juillet 2006, le FPLP a aussi rejoint le Mudabara de Moustafa Bar­ghouti [1]. Le FPLP a pré­conisé un pro­gramme conjoint de Salut national. Cette nou­velle ini­tiative poli­tique réitérait les pré­cé­dentes prises de posi­tions du FPLP et appelait à la dis­so­lution du gou­ver­nement d’exception de Fayyad et au retour au Document des pri­son­niers pour une Conci­liation nationale datant de 2006 comme base pour résoudre la nou­velle crise pales­ti­nienne. Le Document des pri­son­niers, qui avait reçu un large soutien parmi les Pales­ti­niens lors de sa publi­cation en avril 2006, appelle à l’unité, à la démo­cratie, à la résis­tance et à la sau­ve­garde de tous les droits nationaux pales­ti­niens. Il avait été offi­ciel­lement amendé et ratifié aussi bien par le Fatah que par le Hamas en juin 2006.

Ce qu’expriment ces dif­fé­rentes voix et ini­tia­tives est une réelle inquiétude au sujet de l’état actuel de la poli­tique et de la société pales­ti­nienne. Ils aver­tissent que, sans une action immé­diate et dras­tique de la part des Pales­ti­niens, la lutte nationale pales­ti­nienne est menacée d’échouer pour toute une géné­ration à venir, ce qui conduirait à une lutte des fac­tions, une dégé­né­res­cence et un désespoir encore plus des­tructifs. Il faut déjà s’inquiéter, par exemple, sur l’implantation d’un nihi­lisme de type Al-​​Qaida à Gaza. L’échec du Hamas à mettre un terme au siège israélien risque juste d’encourager cette tendance.

Entre-​​temps, le siège et la punition de Gaza et son iso­lement par rapport au reste du monde ne peut qu’entraîner davantage de pes­si­misme et de désespoir. Les niveaux de pau­vreté dans la Palestine occupée se situe actuel­lement entre 70 et 80%, avec des taux de chômage extrêmes et sans pré­cé­dents et une dépen­dance crois­sante par rapport à l’aide ali­men­taire. Comme l’exprimait Patrick Cockburn : « Gaza se meurt. Le siège israélien de l’enclave pales­ti­nienne est tel­lement serré que son peuple se trouve au bord de la famine. Ici, sur les rives de la Médi­ter­ranée, une grande tra­gédie est en train de se jouer, et elle est ignorée parce que l’attention du monde est dis­traite par les guerres au Liban et en Irak » (The Inde­pendent, 8 sep­tembre 2006). Pendant combien de temps un peuple peut-​​il encore souffrir sous ce que John Dugard, rap­porteur spécial aux Nations Unies pour les Droits de l’Homme a appelé « pro­ba­blement la forme la plus sévère de sanc­tions inter­na­tio­nales imposées à l’époque moderne » (29 janvier 2007) avant d’exploser dans une colère et une rage auto-​​destructrice ?

De récents son­dages montrent que les Pales­ti­niens occupés en ont assez de l’état de siège et du conflit entre les fac­tions. Selon un rapport du Centre pales­tinien pour la recherche sur la poli­tique et les son­dages, 75% des Pales­ti­niens sou­hai­te­raient que de nou­velles élec­tions aient lieu, et 59% déclarent qu’« aussi bien le Hamas que le Fatah sont également res­pon­sables pour l’amère lutte entre fac­tions qui a conduit à la mainmise sur Gaza » (Haaretz, 21 juin 2007). Ce qui indique que les Pales­ti­niens finissent par recon­naître que ni le natio­na­lisme laïc pales­tinien, ni le fon­da­men­ta­lisme isla­mique n’ont été capables de mettre un terme à leur occu­pation et à leur misère. Pour orga­niser et mobi­liser ce mécon­ten­tement croissant, une nou­velle force poli­tique est nécessaire.

Il vaut la peine de rap­peler que les Pales­ti­niens n’ont jamais été si près de déco­lo­niser la Cis­jor­danie et Gaza que lors de la pre­mière Intifada . Toute une nation s’est battue alors ensemble dans ce qu’Edward Saïd a appelé alors : « une des plus extra­or­di­naires insur­rec­tions de masse anti-​​coloniales et non-​​armées de toute l’histoire moderne ».

Il est clair que les condi­tions sont beaucoup plus dif­fi­ciles main­tenant que dans les années 1980. Les Pales­ti­niens sont isolés, frag­mentés, divisés poli­ti­quement et rendus acces­soires par la poli­tique israé­lienne de bou­clement, qui a diminué leur force sur le plan poli­tique et leur capacité à forcer la société israé­lienne à payer le prix de sa brutale occu­pation. Les ban­toustans pales­ti­niens sont clai­rement le fait d’Oslo, ce qui laisse la plupart des Pales­ti­niens isolés et démo­bi­lisés. Seuls 5% des Pales­ti­niens ont par­ticipé acti­vement à la résis­tance contre l’occupation depuis le début de la deuxième Intifada en 2000 jusqu’en 2005, ce qui donne bien la mesure de la crise sévère et du désengagement.

C’est la raison pour laquelle il est depuis long­temps impé­ratif de recons­truire l’auto-capacité pales­ti­nienne pour la résis­tance col­lective et la mobi­li­sation de masse. Les luttes contre le Mur démontrent l’efficacité poli­tique de la mobi­li­sation popu­laire, lorsque les Pales­ti­niens deman­daient et diri­geaient à la fois la soli­darité inter­na­tionale et le soutien des groupes anti-​​occupation israé­liens, faibles mais néan­moins impor­tants, comme Tayyush [2] et les Anar­chistes contre le Mur.

C’est l’organisation de la base qui constitue la meilleure réponse à l’occupation, et c’est seulement elle qui peut aider une nation opprimée à regagner son élan poli­tique perdu. Le Fatah et le Hamas sont tous les deux res­pon­sables de la mili­ta­ri­sation de la poli­tique pales­ti­nienne et d’avoir miné la capacité de leur peuple à s’auto orga­niser et à devenir des acteurs dans leur propre lutte pour la libé­ration. La situation actuelle ne permet de toute évidence ni la confusion poli­tique ni une défense aveugle de l’une ou l’autre faction palestinienne.

L’objectif des forces pro­gres­sistes doit être de démo­cra­tiser l’anti-colonialisme et de regagner la volonté col­lective perdue des Pales­ti­niens, et non pas d’enfermer les Pales­ti­niens dans des slogans acri­tiques ou régressifs. Sans la par­ti­ci­pation directe des femmes, des tra­vailleurs, des mar­gi­na­lisés et de la dia­spora pales­ti­nienne, il n’y a aucun avenir pour la Palestine. La Palestine attend ses nou­velles couches capables d’être « radicales ».

[1] le mou­vement « La nou­velle ini­tiative pales­ti­nienne » est conduit par le médecin Moustafa Barghouti

[2] « Ensemble », groupe qui réunit des militant·e·s juifs et arabes contre la colo­ni­sation et le mur