Deïr Yassin

Jacques de Reynier, mardi 5 avril 2005

Ce texte est extrait de l’ouvrage "1948 à Jérusalem" de Jacques de Reynier
(Georg, Paris, 2002, 175 pages). Jacques de Reynier fut délégué du Comité inter­na­tional de la Croix-​​Rouge (CICR) en Palestine en 1948-​​1949.

C’est à ce moment-​​là pré­ci­sément que se pro­duisit un événement d’une extrême gravité et qui faillit tout remettre en question. Le samedi 10 avril, dans l’après-midi, je reçois un télé­phone des Arabes me sup­pliant d’aller immé­dia­tement à Deïr Yassin où la popu­lation civile de tout le village vient d’être mas­sacrée. J’apprends que ce sont les extré­mistes de l’Irgoun qui tiennent ce secteur, situé tout près de Jéru­salem. L’Agence juive et le grand quartier général de la Haganah me disent ne rien savoir de cette affaire et qu’en outre il est impos­sible à qui­conque de pénétrer dans une zone Irgoun. Ils me décon­seillent de me mêler de cette affaire, ma mission ris­quant d’être défi­ni­ti­vement inter­rompue si j’y vais. Non seulement ils ne peuvent pas m’aider, mais déclinent toute res­pon­sa­bilité sur ce qui ne man­quera pas de m’arriver. Je réponds que mon intention est d’y aller, et que l’Agence juive, de noto­riété publique, exerce son autorité sur tout le ter­ri­toire en mains juives, qu’elle reste donc res­pon­sable de ma per­sonne comme de ma liberté d’action dans le cadre de ma mission.

Cependant, en fait, je ne sais pas du tout comment faire ; sans appui juif, il m’est impos­sible d’arriver à ce village. Et soudain, à force de réfléchir, je me rap­pelle qu’une infir­mière juive d’un hôpital d’ici, m’avait fait prendre son numéro de télé­phone, me disant avec un air bizarre que si jamais j’étais dans une situation inex­tri­cable, je pouvais faire appel à elle. À tout hasard, le soir, tard, je l’appelle et lui expose la situation. Elle me dit de me trouver le len­demain à sept heures à un endroit désigné et d’embarquer dans ma voiture la per­sonne qui y sera, puis elle coupe la communication.

Le len­demain, à l’heure et au lieu dits, un individu en civil, mais avec les poches gon­flées de pis­tolets, saute dans ma voiture et me dit de rouler sans m’arrêter. À ma requête, il consent à me montrer la route de Deïr Yassin, mais il avoue ne pas pouvoir grand-​​chose pour moi. Nous sortons de Jéru­salem, quittons la grande route et le dernier poste de l’armée régu­lière, et nous nous enga­geons dans un chemin de tra­verse. Très rapi­dement, nous sommes arrêtés par deux espèces de soldats, à l’air tout ce qu’il y a de moins ras­surant, mitraillettes en avant, et large cou­telas à la ceinture. Je reconnais la tenue de ceux que je cherchais.

Je dois sortir de voiture et me prêter à une fouille en règle, puis je com­prends que je suis pri­sonnier. Tout semble perdu, quand un immense gaillard, d’au moins deux mètres de haut, et large comme une armoire à glace, arrive, bouscule ses cama­rades, me prend la main et me la broie dans ses énormes pattes, en hurlant je ne sais quoi. Il ne com­prend ni anglais, ni français, mais en allemand, nous arrivons à nous entendre par­fai­tement. Il m’exprime sa joie de voir un délégué du CICR, car, pri­sonnier dans un camp de juifs en Alle­magne, il ne dut la vie sauve qu’à nos inter­ven­tions et ceci à trois reprises. Il me déclare que je suis plus qu’un frère pour lui, et qu’il fera tout ce que je lui deman­derai. Avec un pareil garde du corps, je me sentais capable d’aller au bout du monde et pour com­mencer, nous allons à Deïr Yassin.

Par­venus sur une crête, à cinq cents mètres du village que nous aper­cevons en contrebas, il nous faut attendre lon­guement l’autorisation d’avancer. Le tir arabe se déclenche chaque fois que quelqu’un tente de passer sur la route et le com­mandant du déta­chement de l’Irgoun ne semble pas disposé à me recevoir. Enfin il arrive, jeune, dis­tingué, par­fai­tement correct, mais ses yeux sont d’un éclat très par­ti­culier, cruel et froid. Je lui explique ma mission qui n’a rien de commun avec celle d’un juge ou d’un arbitre. Je veux sauver les blessés et ramener les morts. Les Juifs ont d’ailleurs signé l’engagement de res­pecter les Conven­tions de Genève et ma mission a donc un caractère officiel. Cette der­nière affir­mation pro­voque la colère de cet officier qui me prie de consi­dérer une fois pour toutes qu’ici c’est l’Irgoun qui com­mande et per­sonne d’autre, pas même l’Agence juive avec laquelle ils n’ont rien de commun. Mon armoire à glace, voyant le ton monter, inter­vient, et trouve les argu­ments qu’il faut, puisque soudain l’officier me dit que je puis agir comme bon me semble, mais sous ma res­pon­sa­bilité. Il me raconte l’histoire de ce village, peuplé exclu­si­vement d’Arabes, au nombre d’environ quatre cents, désarmés depuis tou­jours et vivant en bonne intel­li­gence avec les Juifs qui les encerclent. Selon lui, l’Irgoun est arrivé il y a vingt-​​quatre heures et a donné ordre, par haut-​​parleur, à toute la popu­lation d’évacuer toutes les maisons et de se rendre. Délai d’exécution, un quart d’heure. Quelques-​​uns de ces mal­heureux se sont avancés et auraient été faits pri­son­niers puis relâchés peu après vers les lignes arabes. Le reste n’ayant pas exécuté l’ordre a subi le sort qu’il méritait. Mais il ne faut rien exa­gérer, il n’y a que quelques morts qui seront enterrés dès que le « net­toyage » du village sera terminé. Si je trouve des corps, je puis les emporter, mais il n’y a cer­tai­nement aucun blessé. Ce récit me donne froid dans le dos.

Je retourne alors sur la route de Jéru­salem et vais chercher une ambu­lance et un camion que j’avais fait alerter par le Bou­clier Rouge. Les deux chauf­feurs et le médecin juifs qui les montent sont plus morts que vifs, mais me suivent cou­ra­geu­sement. Avant d’arriver au poste Irgoun, je m’arrête et ins­pecte ces deux véhi­cules. Bien m’en a pris, car j’y découvre deux jour­na­listes juifs qui s’apprêtaient à faire le reportage de leur vie ! Mal­heu­reu­sement pour eux, j’ai dû les mettre à pied, et ceci assez énergiquement.

J’arrive avec mon convoi au village, le feu arabe cesse. La troupe est en tenue de cam­pagne, avec casque. Tous des jeunes gens et même des ado­les­cents, hommes et femmes, armés jusqu’aux dents : pis­tolets, mitraillettes, gre­nades, mais aussi de grands cou­telas qu’ils tiennent à la main, la plupart encore ensan­glantés. Une jeune fille, belle, mais aux yeux de cri­mi­nelle, me montre le sien, encore dégou­linant, qu’elle promène comme un trophée. C’est l’équipe de net­toyage qui accomplit cer­tai­nement très conscien­cieu­sement son travail.

Je tente d’entrer dans une maison. Une dizaine de soldats m’entourent, les mitraillettes se braquent contre moi, et l’officier m’interdit de bouger de place. On amènera les morts s’il y en a, dit-​​il. J’entre alors dans une des belles colères de mon exis­tence, disant à ces cri­minels tout ce que je pense de leur façon d’agir, les menaçant de toutes les foudres pos­sibles, puis je bouscule ceux qui m’entourent et entre dans la maison.

La pre­mière chambre est sombre, tout est en désordre, mais il n’y a per­sonne. Dans la seconde, je trouve parmi les meubles éventrés, les cou­ver­tures, les débris de toutes sortes, quelques cadavres, froids. On a fait ici le net­toyage à la mitraillette, puis à la grenade ; on l’a terminé au couteau, n’importe qui s’en ren­drait compte. Même chose dans la chambre sui­vante, mais au moment de sortir, j’entends comme un soupir. Je cherche partout, déplace chaque cadavre, et finis par trouver un petit pied encore chaud. C’est une fillette de dix ans, bien abîmée par une grenade, mais encore vivante. Comme je veux l’emporter, l’officier me l’interdit et se met en travers de la porte. Je le bouscule et passe avec mon pré­cieux fardeau, protégé par mon armoire à glace, le brave. L’ambulance chargée s’en va avec ordre de revenir au plus tôt. Puisque cette troupe n’a pas osé encore s’attaquer direc­tement à moi, j’ai la pos­si­bilité de continuer. Je donne ordre qu’on charge les cadavres de cette maison sur le camion, et j’entre dans la maison voisine et ainsi de suite. Partout c’est le même affreux spec­tacle. Je ne retrouve que deux per­sonnes vivantes encore, deux femmes, dont une vieille grand-​​mère, cachée der­rière des fagots où elle se tenait immobile depuis au moins vingt-​​quatre heures.

Il y avait quatre cents per­sonnes dans ce village, une cin­quan­taine se sont enfuies, trois sont encore vivantes, tout le reste a été mas­sacré sciemment, volon­tai­rement, car, je l’ai constaté, cette troupe est admi­ra­blement en mains et elle n’agit que sur ordre.

Je rentre à Jéru­salem, vais à l’Agence juive où je trouve les chefs consternés, mais s’excusant en pré­tendant, ce qui est vrai, qu’ils ont tou­jours dit n’avoir aucun pouvoir ni sur l’Irgoun, ni sur Stern. N’empêche qu’ils n’ont rien fait pour empêcher une cen­taine d’hommes de com­mettre ce crime inqualifiable.

Je vais visiter ensuite les Arabes. Je ne dis rien de ce que j’ai vu, mais seulement que, après une pre­mière et rapide visite des lieux, il me semble qu’il y a plu­sieurs morts et que je demande ce que je dois en faire, où il faut les déposer. L’indignation des Arabes est bien com­pré­hen­sible, mais les empêche de prendre une décision. Ils vou­draient que les corps soient ramenés du côté arabe, mais craignent une révolte dans la popu­lation et ne savent ni où les entre-​​ poser, ni où les enterrer. Fina­lement, ils décident de me prier de veiller à ce qu’une sépulture conve­nable leur soit donnée, en un lieu qui sera recon­nais­sable ulté­rieu­rement. Je m’y engage et repars pour Deïr Yassin. Je trouve les gens de l’Irgoun de très mau­vaise humeur, ils tentent de m’empêcher d’approcher du village et je les com­prends quand je vois la quantité et surtout l’état des cadavres qu’on a alignés sur la rue prin­cipale. Je demande fer­mement qu’on procède à l’enterrement et exige d’y assister. Après dis­cussion, on com­mence effec­ti­vement à creuser une grande tombe dans un petit jardin. Il est impos­sible de vérifier l’identité de ces morts, car ils n’ont aucun papier, mais je fais noter très exac­tement leur signa­lement avec âge approxi­matif. La nuit venue, je m’en retourne à Jéru­salem, assurant vouloir revenir le lendemain.

Deux jours après, l’Irgoun avait disparu de ces lieux, et c’était la Haganah qui en avait pris pos­session. Nous avons découvert dif­fé­rentes places où les cadavres avaient été entassés, sans décence, ni respect, en plein air.

Rentré à mon bureau, après cette der­nière visite, j’y reçois deux mes­sieurs, en civil, très bien mis, qui m’attendent depuis plus d’une heure. C’est le com­mandant du déta­chement de l’Irgoun et son adjoint. Ils ont préparé un texte qu’ils me prient de signer. C’est une décla­ration selon laquelle j’ai été très cour­toi­sement reçu par eux, j’ai obtenu toutes les faci­lités désirées dans l’accomplissement de ma mission et je les remercie de l’aide qu’ils m’ont apportée. Comme je fais mine d’hésiter et com­mence même à dis­cuter, ils me disent que si je tiens à ma vie, je dois signer immé­dia­tement. Il ne me restait donc plus d’autre pos­si­bilité que de les per­suader que je ne tenais nul­lement à la vie et qu’un rapport d’un sens tout à fait contraire au leur était déjà parti pour Genève. J’ajoute que d’ailleurs je n’ai pas l’habitude de signer des textes étrangers mais exclu­si­vement ceux établis par moi-​​même. Avant de les laisser repartir, je leur expose encore une fois notre mission et leur demande s’ils s’y oppo­seront à l’avenir ou non. Ce jour-​​là je n’obtins aucune réponse, mais plus tard, à Tel-​​Aviv, je les ai revus ; ils dési­raient notre aide pour quelques-​​uns des leurs, et en remer­ciement de notre concours, ils nous ont à diverses reprises gran­dement aidés, nous remettant sans dis­cuter cer­tains otages que nous réclamions.

Cette affaire de Deïr Yassin eut des réper­cus­sions immenses. La presse et la radio ont diffusé la nou­velle partout, chez les Arabes aussi bien que chez les Juifs. Ainsi, du côté arabe se créa une terreur géné­ra­lisée, que les Juifs se sont tou­jours habi­lement arrangés à entre­tenir. On en fit des deux côtés un argument poli­tique et les résultats furent tra­giques. Poussés par la peur, les Arabes quit­tèrent leurs foyers pour se replier du côté des leurs. Les fermes isolées, puis les vil­lages et enfin les villes furent ainsi évacués, même quand l’envahisseur juif n’avait fait que le geste de vouloir attaquer. Fina­lement, quelque sept cent mille Arabes se sont mutés en réfugiés, aban­donnant tout dans une grande hâte, et dans le seul but d’éviter de subir le sort de ceux de Deïr Yassin. Les effets de ce mas­sacre sont loin d’être épuisés, puisque cette foule immense de réfugiés vit encore aujourd’hui dans des camps de fortune, sans travail, sans espoir, la Croix-​​Rouge leur dis­tri­buant les secours de l’ONU.

Les auto­rités juives furent très ennuyées de cette affaire qui arriva juste quatre jours après qu’elles avaient signé leur enga­gement de res­pecter les Conven­tions de Genève. On me supplia d’agir auprès des Arabes pour leur expliquer qu’il s’agissait d’un accident excep­tionnel et que les vraies auto­rités res­pec­te­raient leur enga­gement. Je répondis vouloir essayer, mais ne pus cacher mon mécon­ten­tement, ni mes craintes quant à l’avenir.

Les Arabes, eux, étaient abso­lument furieux et se mon­traient tota­lement décou­ragés. Pour eux, ils n’attendaient plus rien de bon du côté juif et se deman­daient s’il ne vau­drait pas mieux aban­donner toute idée huma­ni­taire les concernant. Il ne fut certes pas facile de les calmer en les per­suadant que la faute des uns n’excuserait en rien celle des autres. Au contraire, disions-​​nous, le fait que les Arabes main­tien­draient leur pro­messe prou­verait au monde leur hon­nêteté, et leur fidélité à la parole donnée. Nous les assu­râmes que notre vieille expé­rience nous inter­disait de douter d’eux, et que nous savions qu’ils se condui­raient avec dignité et humanité, quoi qu’il arrivât. Après cette séance mémo­rable, nous avions bien l’impression que tout n’était pas perdu, mais qu’il s’en était fallu de peu.

Le prestige de notre mission fut rehaussé par notre inter­vention en cette affaire. Les Juifs consta­tèrent notre fermeté et furent étonnés de voir que nous étions revenus vivant de Deïr Yassin, sans aucune aide de leur part. Ils nous furent recon­nais­sants de n’avoir fait aucune publicité ni aucune publi­cation, ni à la presse, ni à la radio et ont constaté, à cette occasion, notre par­faite neu­tralité. Une autre attitude de notre part n’aurait fait qu’envenimer un conflit déjà bien assez cruel ainsi, et d’autres inno­cents auraient été vic­times de représailles.

Les Arabes, de leur côté, ont mieux compris encore la nécessité de notre appui et se sont montrés dès lors beaucoup plus confiants à notre égard.

Le soir même me par­vient une grande nou­velle : la radio suisse annonce de Genève que des délégués vont arriver sous peu, les pre­miers dans trois jours. C’est pour moi une joie indes­crip­tible, car tout seul, je n’arrive pas à bout de tout, et il y a tant à faire. Les Anglais seront partis dans un mois, et alors ce sera sûrement dix fois pire que maintenant.

Je ne reçois des nou­velles de Suisse que par la radio sur ondes courtes, la nuit. De jour, on n’entend rien, et le soir c’est souvent très dif­ficile, car l’électricité est rationnée, irré­gu­lière dans le temps comme en intensité. Chaque soir à vingt et une heures, j’écoute, et ce lien avec le pays, et spé­cia­lement avec Genève, est très pré­cieux. Les PTT ne marchent plus du tout ici et les télé­grammes moins que tout le reste. Aussi avons-​​nous établi un code avec Genève qui me répond par oui ou non à cer­tains para­graphes d’anciennes lettres aux­quelles je me réfère également. J’envoie mes mes­sages par la radio par­ti­cu­lière du Consulat général d’Amérique et par celle des Anglais, alter­na­ti­vement. Les nou­velles émanant d’ici par­viennent ainsi à Genève une fois par New York et l’autre par Londres. Cela évite des indis­cré­tions. J’envoie mon courrier par dif­fé­rentes voies, et tou­jours au minimum en doubles exem­plaires suc­cessifs. La liaison restera constamment pour nous, en temps de guerre, un pro­blème à plu­sieurs inconnues, dont la solution réclame à chaque fois une nou­velle étude et de nou­velles dis­po­si­tions. Il est notoire que plus les événe­ments sont cri­tiques, plus les liaisons nous sont néces­saires, avec Genève surtout, mais c’est jus­tement alors qu’elles sont le plus dif­fi­ciles, parfois même impos­sibles. Chaque délégué CICR agit, dans ce cas, de son propre chef en assumant des res­pon­sa­bi­lités qui dépassent souvent très lar­gement ses com­pé­tences ordi­naires. L’essentiel reste l’action.