Défaite de l’opposition au Liban

Alain Gresh, samedi 13 juin 2009

Quelles qu’en soient les raisons, sur les­quelles nous revien­drons, l’élection du 7 juin a confirmé le maintien de la majorité autour du Courant du Futur dirigé par M. Saad Hariri et la défaite de l’alliance entre le Hez­bollah et le Courant patrio­tique libre du général Michel Aoun. Cette alliance espérait l’emporter, or elle n’a pas pu obtenir la majorité et a sim­plement maintenu ses posi­tions et son nombre de députés.

Hassan Nas­rallah a reconnu cette défaite dans une allo­cution reprise par la télé­vision Al-​​Manar le 8 juin :

« Nous acceptons les résultats annoncés par le ministère de l’intérieur. Les can­didats auront, bien évidemment, le droit de contester les résultats devant le Conseil consti­tu­tionnel s’ils ont des raisons de le faire. C’est une autre question. Nous acceptons les résultats avec esprit sportif et un esprit démo­cra­tique. Nous acceptons aussi que le camp adverse a gagné la majorité des sièges de la chambre des députés, même si l’opposition a gardé le même nombre de sièges. Elle a perdu dans cer­taines cir­cons­crip­tions et gagné dans d’autres. Nous, bien sûr, nous acceptons les résultats qui ont donné à l’autre camp la majorité par­le­men­taire. Quant à la majorité popu­laire, les centres de recherche et de sta­tis­tiques déter­mi­neront qui a eu le plus grand nombre de voix. Comme nous avons tous appelé à la par­ti­ci­pation et à l’opinion des élec­teurs, de telles études nous aideront à connaître la majorité popu­laire. Si cette majorité va à l’autre camp, je le reconnaîtrai. »

En fait, les résultats obtenus depuis, confirment que l’alliance Hezbollah-​​Michel Aoun obtient plus de 100 000 voix d’avance sur l’autre camp (c’est ce que recon­naissent le quo­tidien The Daily Star du 10 juin dans son éditorial « Nas­rallah is walking a think line when it comes to Lebanese elec­tions » ainsi que la télé­vision Al-​​Manar, qui rap­porte le 9 juin que selon une étude du Beirut Centre for Research and Infor­mation 839 371 per­sonnes ont voté pour l’opposition et 693 931 pour la majorité). D’après le quo­tidien Al-​​Akhbar du 10 juin, le Courant patrio­tique libre a perdu plus de 10 % des suf­frages par rapport aux élec­tions de 2005 (où il se pré­sentait tout seul, Aoun auréolé de son long exil à Paris et de son refus de revenir au Liban avant le départ de la Syrie) mais res­terait la force majo­ri­taire chez les chré­tiens, avec plus de 50 % des voix. D’après ce même article, 120 000 Libanais de l’extérieur seraient venus voter, 80 000 auraient été amenés par la majorité, 30 000 par l’opposition, et le reste serait venu par ses propres moyens.

Qifa Nabki, un blo­gueur libanais qui, comme la plupart des com­men­ta­teurs, avait pro­nos­tiqué la vic­toire du Hez­bollah et du général Aoun, donne les trois raisons qui expliquent les résultats (« Anatomy of a Victory », 8 juin).

« Je sais que de nom­breux membres de l’opposition vont faire porter leur échec sur le patriarche maronite qui a publié un com­mu­niqué quelques jours avant les élec­tions qui sem­blait admo­nester les chré­tiens pour qu’ils votent pour les listes du 14 mars. Mais quand nous voyons que le Courant patrio­tique libre (du général Aoun) s’est très bien com­porté au cœur du pays maronite au Kis­rouan, Jbeil, Baabda, Zghorta et dans le Metn, je ne suis pas sûr que cette obser­vation tient la route.

Plus décisif, à mon avis, ont été trois fac­teurs. 1) La par­ti­ci­pation massive des sun­nites de Zahle – dont beaucoup sont venus de l’étranger –, et une faible par­ti­ci­pation des chré­tiens ; 2) Une forte hos­tilité des chré­tiens de Bey­routh au Hez­bollah, chré­tiens qui ont voté mas­si­vement pour les listes du 14 mars dans le quartier d’Achrafiyyeh ; 3) Quelques éton­nantes gaffes de Nas­rallah durant les der­nières semaines, qua­li­fiant les événement du 7 mai de “jour de gloire de la résistance”. »

Sur son blog, « Just World News, » Helena Cobban rap­pelle (« M-​​14 win in Lebanon », 8 juin) :

« Le prin­cipal affron­tement n’était pas, comme beaucoup de com­men­tateur occi­dentaux l’ont écrit, entre le Hez­bollah et ses oppo­sants. A cause du système ouver­tement faussé et dis­cri­mi­na­toire du système poli­tique libanais, les musulmans chiites qui est la plus impor­tante com­mu­nauté reli­gieuse au Liban, environ 40 %, n’a qu’un nombre réduit de sièges dans le par­lement confessionnel. (…)

Le prin­cipal affron­tement était à l’intérieur d’une com­mu­nauté chré­tienne sur-​​représentée au par­lement. Ici, les alliés du Hez­bollah, le Courant patrio­tique libre, a perdu face aux sup­por­teurs du 14 mars qui sont les membres de “familles” très implantées dans le système poli­tique et d’ardents défen­seurs du système actuel de pri­vi­lèges accordés aux chrétiens. »

Paul Salem, dans son com­men­taire publié par Car­negie Endowment for World Peace, le 9 juin (« In Lebanon’s Politics, Four Years Is An Eternity ») explique :

« Il y a des raisons de croire que le Hez­bollah n’est pas mécontent des résultats. Si la coa­lition à laquelle il par­ticipe avait gagné, il aurait été immé­dia­tement confronté à de nom­breux défis. Les Arabes et la com­mu­nauté inter­na­tionale auraient réagi de manière négative, mettant en danger les rela­tions poli­tiques et écono­miques du Liban et accé­lérant des pres­sions écono­miques. Israël aurait pro­clamé que les résultats confir­maient la domi­nation du Hez­bollah sur l’Etat libanais, rendant le groupe plus vul­né­rable à des attaques. Si la coa­lition du 8 mars l’avait emporté, cela aurait été grâce au général Michel Aoun qui aurait ensuite demandé des contre­parties, notamment son élection à la tête de l’Etat, ce que ni le Hez­bollah ni Amal ne pour­raient appuyer. »

Cette analyse me semble assez per­ti­nente et illustre le dilemme du Hez­bollah depuis son enga­gement sur la scène poli­tique liba­naise au début des années 1990. Le parti se définit d’abord comme une orga­ni­sation de résis­tance (à Israël et aux Etats-​​Unis), ensuite comme un parti libanais. Mais comment concilier les deux ? Le Hez­bollah préfère ne pas s’impliquer trop dans les affaires liba­naises (il n’avait qu’un siège dans le gou­ver­nement, ayant laissé les quatre autres aux­quels il avait droit à ses alliés), sauf en ce qui concerne son droit à porter les armes face à Israël. Une telle attitude, si elle est com­pré­hen­sible, est aussi pré­ju­di­ciable, car le parti s’engage peu sur les enjeux pro­prement libanais : question sociale, poli­tique écono­mique, confes­sion­na­lisme, etc.

Les lec­teurs ara­bo­phones pourront lire le com­men­taire de Nahla Chahhal dans le quo­tidien libanais Al-​​Akhbar du 10 juin, analyse très fine de la situation liba­naise après les élec­tions et aussi des contra­dic­tions du Hezbollah.

Sur son blog, Syria Comment, Joshua Landis examine, le 8 juin, les réac­tions des auto­rités syriennes (« Syrians Silent and Disap­pointed but Ready to Put Lebanon Behind Them ») :

« Le quo­tidien Al-​​Watan titre à la Une “l’argent poli­tique gagne les élec­tions au Liban”. Quelles sont les consé­quences de cette vic­toire ? Cela dépendra beaucoup du 14 mars et de savoir s’il voudra réécrire les accords de Doha et se débar­rasser de la minorité de blocage dont dispose l’opposition, comme Hariri a dit qu’il le ferait. (…) A mon avis, toute ten­tative de revenir sur les accords de Doha ramènera le pays à la situation de tension qui a précédé ces accords et sera donc aban­donnée. Per­sonne n’aura la déter­mi­nation pour mener une telle poli­tique, ni à Washington, ni à Riyad, ni à Damas ni à Téhéran. La période Obama a changé les choses et la Syrie se prépare à s’engager avec les Etats-​​Unis. »

Les rela­tions entre les deux pays, poursuit Landis, ont été sus­pendues aux résultats des élec­tions et désormais, Washington pourrait envoyer George Mit­chell à Damas, d’autant que le camp des durs y est affaibli par la défaite du Hez­bollah. Les Etats-​​Unis pour­raient aussi ren­voyer un ambas­sadeur en Syrie.

« Un lobby pour la paix influent est en train de prendre racine à Damas. De plus en plus de Syriens font de l’argent à cause du pro­cessus de libé­ra­li­sation (…) et ils prennent conscience du prix que coûte la “résis­tance”. De ce point de vue, ils ne sont pas très dif­fé­rents des Libanais. ». Mais per­sonne n’est prêt à aban­donner la reven­di­cation du Golan.

« L’obstacle libanais a été franchi à la satis­faction de Washington. Si un gou­ver­nement de coa­lition est formé à Bey­routh sans trop de dif­fi­cultés et sans qu’on assiste à une escalade de menaces, le Liban ne sera plus un obs­tacle sur la voie de l’amélioration des rela­tions américano-​​syriennes. »

L’agence d’information syrienne Sana a publié un com­men­taire de la conseillère du pré­sident Buthaynah Sha’ban le 9 juin disant que les élec­tions étaient une affaire inté­rieure liba­naise. Elle a ajouté que la Syrie est encou­ragée par l’esprit de récon­ci­liation et d’entente qui a prévalu parmi les partis libanais après la pro­cla­mation des résultats.

La presse syrienne du 10 juin était d’ailleurs assez positive sur les élections.

La presse israé­lienne a aussi annoncé que la Syrie était prête à reprendre les négo­cia­tions indi­rectes avec Israël sous l’égide de la Turquie.