Anne-Laurence Gollion, jeudi 19 août 2010
Et si cette ancienne soldate israélienne exhibant sur son profil Facebook des photos de détenus palestiniens n’était pas un cas isolé ? La société israélienne s’interroge [1] .
Des photos "honteuses". Les mots, durs, du porte-parole de l’armée israélienne Avi Benayahu ne réussissent pas à apaiser la perplexité générale après la diffusion massive de photos montrant des détenus palestiniens sur le profil Facebook d’une ex-soldate israélienne.
Le tollé est général du côté palestinien bien sûr (le porte-parole de l’Autorité Palestinienne a dénoncé ce "type d’humilations qui s’inscrit dans la pratique quotidienne de l’occupation israélienne") mais aussi du côté de la gauche israélienne. Yishaï Menuchem du Comité israélien contre la torture a dénoncé une "attitude devenant une norme, consistant à traiter les Palestiniens comme des objets et non comme des êtres humains".
Internet est aujourd’hui submergé de telles images, montrant des soldats prenant la pose en compagnie de prisonniers palestiniens. L’offensive est venue d’une association israélienne qui fait beaucoup parler d’elle depuis sa création, en 2004. Breaking the Silence incite en effet d’anciens soldats ayant servi en Cisjordanie ou à Gaza à raconter leur expérience, notamment leur rapport aux Palestiniens.
"Il s’agit d’un phénomène répandu"
Très critique envers le gouvernement, l’organisation est financée par de mutiples fonds. Le Jerusalem Post révélait qu’en 2008, l’ambassade britannique à Tel Aviv avait ainsi fait un don de 40 000 euros à Breaking the Silence. De même, l’Espagne aurait financé des patrouilles organisées par l’association à Hébron où les frictions sont quotidiennes entre Israéliens et Palestiniens. En 2004, l’association exposait d’ailleurs des photos particulièrement dures de l’occupation dans cette même ville. [2]
Aujourd’hui, Breaking the News ne croit pas à la version de l’armée israélienne qui voudrait faire du cas de la jeune soldate une affaire isolée. Yehuda Shaul, le cofondateur de Breaking the Silence, insiste sur la banalité de ces pratiques. Selon lui, il est très fréquent que les soldats se photographient en compagnie de détenus et affichent ensuite les images sur les réseaux sociaux. "Vous ne prenez jamais en photo votre vie quotidienne ? Ce type d’images est ce que voient ces soldats dans les zones occupées 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 : des Palestiniens baillonnés et menottés."
L’association s’est fendue d’un communiqué intitulé "Les habitudes que le porte-parole de l’armée Avi Benayahu nie", après que l’armée israélienne a contesté la généralisation de telles pratiques. On peut y lire : "Nous suggérons que ce porte-parole ne fasse pas insulte à l’intelligence de l’opinion publique israélienne et reconnaisse qu’il s’agit d’un phénomène répandu." [3]
Un groupe de soutien à la soldate sur Facebook
S’agit-il pour autant, comme le suggère Mustafa Barghouti de l’Initiative nationale palestinienne, d’un "nouveau Abou Ghraib" ? Breaking the Silence se défend en tout cas de faire de la jeune femme en cause en "bouc émissaire" : "Nous ne voulons pas culpabiliser les soldats de rang inférieur" affirment-ils à Haaretz.
Le Jerusalem Post montre que la soldate recueille de multiples soutiens sur Facebook. Un groupe "We’re All With Eden Abergil" ("Nous sommes tous avec Eden Abergil") a été crée. On peut notamment y lire des justifications à la mise en valeur de telles photos mettant en scène les Palestiniens : "Ce ne sont pas juste des personnes innocentes marchant dans la rue. Ce sont des terroristes qui ont été arrêtés quelques minutes avant d’essayer de tuer nos soldats."
Dans tous les cas, Eden Abergil devrait échapper à toute sanction : ayant fini son service militaire, elle n’est plus sous l’autorité de l’armée. Mais son cas, et ses déclarations fracassantes, montrent que le conflit passe aussi par la guerre des images.
[1] voir Pascal Fenaux dans Courrier international :
La découverte de photos d’une soldate posant tout sourire à côté de prisonniers palestiniens aux yeux bandés et aux mains liées suscite de nombreux commentaires dans la presse israélienne.
Le 16 août, le blog israélien Sahim (Ordures) mettait en ligne des photos de la soldate israélienne Eden Abergil, posant, un sourire radieux aux lèvres, à côté de Palestiniens aux mains entravées et aux yeux bandés, arrêtés par l’armée dans les Territoires occupés. Démobilisée en 2008 après avoir accompli son service militaire, la jeune femme avait elle-même diffusé ces photos début août sur sa page Facebook, dans un album photo intitulé "L’armée, le plus beau moment de ma vie".
Aussitôt publiées, ces photos ont suscité une tempête en Israël, certains éditorialistes stigmatisant la déshumanisation croissante d’une jeunesse israélienne dévoyée par quarante-trois ans d’occupation et de colonisation de la Cisjordanie palestinienne, d’autres n’y voyant qu’un acte isolé. Dans Ha’Aretz de ce mercredi 18 août, un éditorial tire à boulets rouges contre une Eden Abergil qui "semble ne pas comprendre le tollé suscité par son album photo (…). L’expérience d’Abergil reflète parfaitement une culture née de décennies d’occupation israélienne dans laquelle les prisonniers palestiniens sont considérés comme des sous-hommes qu’il est légitime d’humilier dans le meilleur des cas ou de maltraiter dans le pire. Ces photos ne diffèrent en rien de celles prises dans la prison irakienne d’Abou Ghraib en 2004 [où l’on voyait la soldate américaine Lynndie England humiliant des détenus irakiens].
Dans Yediot Aharonot, la responsable de l’association de défense des droits de l’homme Machsom Watch, Edna Canetti, qui y publie régulièrement des tribunes, dénonce "la banalité de l’Est sauvage", en référence au Wild West des westerns américains. "Cette affaire n’est pas isolée. Quiconque veut savoir ce qui se passe en Judée-Samarie [Cisjordanie] n’a qu’a lire ne serait-ce qu’un seul des rapports de l’ONG Shovrim Shtika [Briser le silence, fondée par d’anciens conscrits israéliens] qui témoignent du comportement des soldats israélien en Cisjordanie. Un tribunal israélien ne vient-il pas d’incriminer l’armée dans le meurtre de la petite Abir Aramin, une fillette de 10 ans abattue d’une balle dans la tête par des gardes-frontières [en janvier 2007, dans le village d’Anata, à côté de Jérusalem] ?"
Shovrim Shtika a confié que l’affaire Abergil était loin d’être exceptionnelle, comme le relatait encore il y a une semaine la journaliste d’Ha’Aretz Amira Hass dans un reportage sur les raids sauvages et gratuits menés par des unités israéliennes dans des lycées palestiniens. Shovrim Shtika exige ainsi que Tsahal "cesse d’insulter l’intelligence des Israéliens, comme le soulignent les trois grands quotidiens Ha’Aretz, Yediot Aharonot et Maariv.
Sur le site de Maariv, on peut d’ailleurs voir de nombreuses photos diffusées par d’autres soldats israéliens, certains posant même fièrement à côté des cadavres de terroristes palestiniens présumés. Toujours dans Maariv, le chroniqueur Aviad Pohoryles ne cache pas sa consternation de voir "Eden Abergil, représentative de ces nombreux jeunes qui ne savent plus faire la différence entre le bien et le mal, érigée au rang de nouveau visage d’Israël" dans la conscience internationale.
Pour autant, tout le monde ne se joint pas à la bronca contre les dérives de plus en plus nombreuses des soldats israéliens dans les Territoires occupés. Ainsi, dans Maariv, Assaf Schneider dénonce avant tout chez l’ancienne conscrite israélienne "l’idiote stratégique qui, à l’heure de l’information autoproduite de la blogosphère", n’a pas compris qu’en postant ses photos elle ne se comportait pas autrement que "la presse de l’étranger". "Le mal est fait et il est temps que Tsahal s’adapte aux contraintes imposées par la blogosphère et prenne les mesures qui s’imposent."
http://www.courrierinternational.co…
[2]
[3] voir aussi le Monde avec Afp :Nouvelles photos de soldats israél…