De la valeur d’une vie

Joharah Baker, jeudi 14 janvier 2010

Depuis des années, la mort d’un Israélien fait plus de bruit que celle de cen­taines de Palestiniens.

Au cours des quatre der­niers jours, 8 Pales­ti­niens ont été tués dans la bande de Gaza par les forces armées israé­liennes. Huit per­sonnes. En com­pa­raison avec les plus de 1 400 tués de l’an dernier dans l’opération Plomb durci d’Israël, ce chiffre peut paraître infime. Mais chaque mort est son propre évènement, du moins elle le devrait. Mal­heu­reu­sement cependant, quand la mort frappe un Pales­tinien, le fait est à peine signalé par le radar.

Rien de nouveau en cela pour les Pales­ti­niens. Depuis des années, la mort d’un Israélien fait plus de bruit que celle de cen­taines de Pales­ti­niens. Donc, à la lumière des faits récents, rien n’indique que cette ten­dance effrayante ne change vraiment. La question, c’est pourquoi, et la réponse, semble-​​t-​​il, en est limpide jusqu’à la hantise.

La force la plus immé­diate et la plus visible der­rière ce parti pris, c’est Israël. Israël est peut-​​être le seul pays au monde, per­pé­tuant une occu­pation de 42 années et prenant sans inter­ruption autant de mesures illé­gales contre le peuple occupé, qui puisse encore crier « A l’assassin ». Et quand Israël joue sa carte du « ter­ro­risme », toutes les autres consi­dé­ra­tions qua­siment se trouvent occultées. Peu importe que les Pales­ti­niens aient le droit de résister à l’occupation et que, dans la plupart des cas, les per­sonnes tuées par l’armée israé­lienne soient bien loin de répondre à quelque défi­nition qui soit du ter­ro­riste. Le seul fait qu’Israël – l’allié bien-​​aimé et le « seul Etat démo­cra­tique » du Moyen-​​Orient – se sente menacé par ce qu’il appelle des ter­ro­ristes, suffit pour que le monde avale la cou­leuvre tout entière.

L’exemple le plus fla­grant de cette phi­lo­sophie irra­tion­nelle est ce qui s’est passé dans la bande de Gaza l’an dernier. Le nombre d’Israéliens tués – civils et com­bat­tants – durant ‘Plomb durci’ se compte pra­ti­quement sur les doigts des deux mains. Les Pales­ti­niens, par contre, furent tués par cen­taines, des familles furent anéanties en un clin d’œil et des cen­taines d’enfants et de bébés furent déposés dans leurs petits lin­ceuls. Pourtant, hors les gens de conscience partout dans le monde – des gens qui ne sou­tiennent pas néces­sai­rement la cause pales­ti­nienne mais celle du droit de l’être humain à une vie digne et libre –, hors ces gens, per­sonne n’a sour­cillé. Israël a vendu sa jus­ti­fi­cation du ter­ro­risme dans le ter­ri­toire gazaoui, sous la forme de roquettes pas plus grosses qu’un pétard de la veille d’un Nouvel An, et s’est acquis la majorité de la planète. S’il n’y avait eu le juge Richard Gold­stone et le rapport édifiant que celui-​​ci a publié sur l’opération dans Gaza et qui accuse fon­da­men­ta­lement Israël (et des groupes armés pales­ti­niens) de crimes de guerre, l’opération Plomb durci serait passée à la trappe de la com­plicité occi­dentale, rejoi­gnant tous les autres crimes d’Israël.

On en vient au deuxième facteur. Bien que Gold­stone ait mis Israël devant toutes ses vio­la­tions du droit inter­na­tional et du droit huma­ni­taire, il est hau­tement impro­bable que ces accu­sa­tions ne se tra­duisent un jour par la com­pa­rution d’Israël devant une cour pénale de justice inter­na­tionale. Pourquoi ? Parce que si les Etats-​​Unis ne montrent pas ouver­tement leur parti pris pour Israël, ils tra­vaillent sérieu­sement dans les cou­lisses à ce qu’Israël ne puisse jamais être tenu vraiment pour res­pon­sable des atro­cités qu’il a commises.

Quand le rapport Gold­stone a été publié en sep­tembre dernier, la pre­mière réaction des Pales­ti­niens fut de prendre immé­dia­tement le train en marche. Rarement, les Pales­ti­niens s’étaient trouvés devant une telle oppor­tunité. Enfin, il se trouvait un juge cré­dible, fiable et expé­ri­menté, un juif et un sio­niste auto­pro­clamé, qui avait vu de ses propres yeux la des­truction massive qu’Israël avait infligée à la bande de Gaza durant ses 22 jours d’invasion. Aussi, quand le Conseil des Droits de l’homme annonça qu’il y aurait un vote sur le rapport en octobre, les Pales­ti­niens furent tout à fait pour. C’est-à-dire qu’ils le furent jusqu’au soir qui précéda le vote, où la direction pales­ti­nienne, éton­namment, décida de faire reporter le débat sur le rapport à la session de mars, selon elle pour « rallier plus de soutiens ».

D’après un nouveau rapport publié dans la presse pales­ti­nienne sur la com­mission d’enquête qui s’est penchée sur ce report, le pré­sident Mahmoud Abbas avait subi des pres­sions pour faire reporter le vote, et par nul autre que les Etats-​​Unis. Natu­rel­lement, avec le retour de bâton par la popu­lation, cela fut trop pour Abbas à gérer, il revint par la suite sur sa décision et adopta le rapport au Conseil des Droits de l’homme des semaines plus tard, seulement les dégâts à sa répu­tation étaient faits. Le fait est que les Etats-​​Unis ne laissent rien au hasard quand il s’agit de pro­téger Israël, même de quelqu’un d’aussi véné­rable que le juge Gold­stone qui publie un rapport tout aussi véné­rable sur les actes into­lé­rables d’Israël dans la bande de Gaza.

Incroyable, véri­ta­blement. Quand un Israélien est tué dans un attentat-​​suicide ou par une roquette Qassam, tout le monde le sait. Les vic­times sont de vrais êtres humains, avec une his­toire et une famille. Leur inno­cence est exa­gé­rément mise en avant dans la presse pour que le lecteur puisse se sentir comme de la famille, et non comme un étranger. Les Pales­ti­niens, en revanche, sont traités comme des numéros, des sta­tis­tiques et, pire que tout, comme les res­pon­sables de leur propre souf­france. Si ce n’étaient les attentats-​​suicides, jamais le mur de sépa­ration n’aurait été construit. Si ce n’étaient les roquettes de Gaza, Israël n’aurait pas dû envahir, et si ce n’était le pen­chant des Pales­ti­niens à « rater les occa­sions », ils auraient déjà la paix.

Ce qui manque dans toutes ces équa­tions, c’est le fait que les Pales­ti­niens – non­obstant leurs erreurs de calcul et leurs combats fra­tri­cides – sont tou­jours occupés et opprimés. Ont-​​ils commis des erreurs dans le passé, et continuent-​​ils d’en faire aujourd’hui ? Oui, notamment de tirer des roquettes gran­dement inof­fen­sives sur Israël qui conduisent à des repré­sailles mili­taires scan­da­leu­sement dis­pro­por­tionnées. Est-​​ce que cela fait d’eux des ter­ro­ristes et, partant, jus­tifie le pilonnage violent par Israël de leurs maisons et ter­ri­toires ? Abso­lument pas.

Le ter­ro­risme se pré­sente sous toutes les formes et il y en a de toutes sortes. Expro­prier de leurs terres les pro­prié­taires d’origine pour y monter des construc­tions illé­gales, sur une terre occupée, est une forme de ter­ro­risme. Bom­barder des zones habitées rem­plies de civils inno­cents, c’est du parfait ter­ro­risme d’Etat. Mais les Nations unies connaissent une chose ou deux là-​​dessus. Nous nous rap­pelons tous combien de nom­breux soldats US meurent en se battant « pour la liberté », en Afgha­nistan et en Iraq. Mais qui tient les comptes des cen­taines de mil­liers d’Afghans et d’Iraquiens assas­sinés depuis que les USA ont envahi et occupent leurs pays, depuis le 11 Sep­tembre ? Exactement.