Daphna Golan, samedi 10 mai 2008
Il est temps de discuter avec les Palestiniens sur la manière dont nous allons vivre ensemble. N’y a-t-il vraiment personne à qui parler ? Pourquoi ne voulons-nous pas parler de tout avec tout le monde, du passé, du présent et de l’avenir ?
Nous avons à nouveau célébré la fête de la liberté alors que Gilad Shalit se trouve encore en captivité. Nous avons évoqué le fait de sortir de l’obscurité pour aller vers la lumière, mais avons laissé la question des soldats capturés dans l’obscurité. Nous sommes désormais habitués à laisser notre avenir aux mains des membres du Shin Bet qui discutent secrètement, et nous avons cessé de leur demander ce qu’il fallait faire pour libérer ces soldats.
Pourquoi ne pas parler avec nos voisins du Hamas, du Fatah et du Hezbollah, ou encore avec les présidents de Syrie, d’Egypte et des Etats arabes de la libération des soldats capturés, de l’arrêt des tirs de roquettes Qassam, de réconciliation ?
Nous nous enorgueillissons de la démocratie d’Israël et de liberté d’information qui y existe, mais nous laissons les services de sécurité du Shin Bet guider notre vie quotidienne, bien qu’ils agissent dans l’obscurité. Nous ne savons pas quelle est notre perspective d’avenir, mais on nous a demandé durant de nombreuses années de ne pas poser de questions.
Depuis 1967, Israël a emprisonné plus de 700 000 Palestiniens, soit un cinquième de la population palestinienne. Selon le dernier rapport des Nations Unies, Israël détient plus de 11 000 prisonniers, dont 118 femmes et 376 enfants, qui sont incarcérés –en violation du droit international – en dehors des territoires occupés. Le Shin Bet décide qui parmi ces prisonniers peut recevoir de la visite et quelles sont les familles qui n’auront pas de droit d’entrer en Israël.
Nous pourrions libérer dans un premier temps, en guise de geste de bonne volonté, quelque 800 prisonniers « administratifs » palestiniens, qui ont été emprisonnés en Israël pendant des mois sans jugement. Ces prisonniers, qui n’ont aucune charge à leur encontre et qui ne savent pas pourquoi ils sont arrêtés depuis des mois (parfois des années) sans jugement, doivent être libérés dans une première phase de libération des prisonniers et de personnalités politiques arrêtées. Libérer les prisonniers peut être une des premières étapes d’un processus de réconciliation, comme cela s’est produit ailleurs dans le monde.
Les processus de réconciliation qui ont lieu partout ailleurs dans le monde ne se déroulent pas dans l’obscurité mais en pleine lumière. Ils comprennent des débats publics d’après les témoignages des victimes et la reconnaissance publique de la douleur, des droits et des compromis réalisés par chaque partie concernée. Quelque 22 000 personnes ont ainsi témoigné devant la Commission Réconciliation et Vérité en Afrique du Sud, et des millions de personnes ont entendu leurs témoignages à la télévision. Leurs témoignages devant ces commissions a été l’occasion pour les victimes de raconter et d’être reconnus et cela a permis d’une part à beaucoup de Sud Africains de réaliser pour la première fois l’étendue de l’oppression du régime d’apartheid et d’autre part de donner à la société la possibilité de faire face à la douleur du passé pour bâtir un avenir plus juste.
En Israël les autorités préfèrent mener des discussions secrètes et ne pas entendre l’histoire palestinienne. Nous continuons de raconter l’histoire de notre retour sur la terre de nos pères. Mais quelle est l’histoire des Palestiniens qui ont vécu ici, et à qui ce pays appartient aussi ? Pourquoi ne voulons nous pas entendre leur histoire, l’histoire de la déportation de centaines de milliers d’entre eux de leurs maisons, de la destruction de leurs villages et du vol de leurs propriétés ? Pourquoi ne devrions-nous pas entendre leur rêve de retourner dans leurs maisons à Jaffa, Ramle ou Lod ? De leur vie sous occupation, lorsque leurs universités étaient fermées pendant des années sur ordre du gouverneur militaire ? Pourquoi ne voulons-nous pas entendre l’histoire d’enfants grandissants dans des maisons surpeuplées pendant des mois de couvre-feu, de barrages sur les routes, de barrières, de familles battues, humiliées, arrêtées, de la vie sans droits ?
Il est temps de discuter avec les Palestiniens sur la manière dont nous allons vivre ensemble. N’y a-t-il vraiment personne à qui parler ? Pourquoi ne voulons-nous pas parler de tout avec tout le monde, du passé, du présent et de l’avenir ?
Est-il possible que Gilad Shalit soit encore en captivité et que les tirs des roquettes Qassam continuent non pas parce qu’il n’y a personne à qui parler, mais parce que nous ne voulons pas entendre ce que les leaders palestiniens ont à nous dire ? Nous devons parler clairement et ouvertement –au sujet du passé, du présent et de l’avenir, au sujet d’une vie juste, et de relations de voisinage décentes. Sans lignes rouge ou verte, sans condition préalable. Seulement sur la manière de concevoir la vie ensemble et séparément, Juifs et Arabes, réconciliés.