De l’huile sur le feu

La célébration par le salon du livre de Paris du 60e anniversaire de la création d’Israël est ressentie comme un acte où se mêlent cynisme et calcul politicien.

Amine Lotfi, mardi 26 février 2008

Cynisme parce que, par une telle posture, les organisateurs de ce salon prennent fait et cause pour un Etat qui opprime le peuple palestinien et nie ses droits à la liberté et à la vie. Calcul politicien car honorer, comme entend le faire le salon de Paris, l’Etat hébreu s’inscrit dans l’air du temps et se raccorde au souhait du président français d’entretenir la mémoire de la Shoah chez les enfants de onze ans. La mémoire se montre en fait, de part et d’autre, sélective, car enfin n’est-ce pas une dérive que cette consécration de la force brutale au détriment du réputé plus faible ? Ce n’est pas une attitude moralement défendable que celle des organisateurs du salon du livre de Paris de faire comme si les Palestiniens n’existaient pas. C’est même le summum du manquement au devoir humanitaire qui prime ici sur le réglementaire devoir de réserve. Nul ne peut croire en effet qu’un Etat – quel qu’il soit – qui assassine des enfants de sang-froid soit respectable et encore moins honorable dans une manifestation dédiée au livre.

Les intellectuels, écrivains et éditeurs algériens ont décidé de ne pas participer à ce salon du livre qui se fonde sur une aussi grave logique du déni. Ils ont fait ce choix non par attachement exacerbé à la chaise vide mais par affirmation d’une conscience révulsée par une aussi flagrante injustice faite d’abord aux Palestiniens mais aussi à tous les hommes et toutes les femmes qui croient que le livre rend meilleur. Il convient alors de s’interroger sur un contentieux aussi artificiellement créé par le salon du livre de Paris, au moment où l’aspiration est à l’apaisement et à la recherche d’une solution au durable conflit israélo-palestinien.

Il n’est pas raisonnable, ni sage, de mettre alors la notoriété du salon du livre de Paris au service d’un Etat aussi répressif que l’est Israël. Et ce n’est pas là une remise en cause des prérogatives des dirigeants du salon du livre d’inviter et d’honorer qui ils veulent,mais en choisissant Israël ils ne pouvait pas éviter le parti-pris le plus manifeste. Et qui l’aurait été moins, et peut-être même pas du tout, si la Palestine avait été conjointement invitée et honorée par le salon de Paris dont les organisateurs font preuve d’un excès de zèle pour le moins déplacé.

Tout autant d’ailleurs qu’a paru l’être, aux yeux de ses propres compatriotes, le désir du président français de faire l’impasse sur l’histoire de l’esclavage, du colonialisme et de privilégier celle de la Shoah au risque de provoquer en France même une guerre des mémoires. L’un dans l’autre,il y a des manières de jeter de l’huile sur le feu dont il est permis de se demander si elles sont aussi innocentes que cela.

Amine Lotfi