« De gauche, mais… »

Uri Avnery, vendredi 8 septembre 2006

Je ne pense pas que la guerre aurait atteint des pro­por­tions aussi mons­trueuses sans le soutien massif des gens « de gauche-​​mais » qui a rendu pos­sible la for­mation d’un consensus général.

UN JOUR, j’ai vu un charmant sketch dans un cabaret poli­tique : sur la scène, des gens pro­non­çaient des phrases sans rapport les unes avec les autres, toutes se ter­minant par le mot « mais ». Par exemple : « J’ai de très bons amis juifs, mais… », « Je n’ai rien contre les noirs, mais… », « Je déteste le racisme, mais… »

Durant la récente guerre, j’ai souvent entendu des phrases sem­blables : « Je suis de gauche, mais… » Ces mots étaient inva­ria­blement - mais inva­ria­blement - suivis de propos de droite.

On dirait que nous avons toute une com­mu­nauté de « gens de gauche-​​mais », qui pro­posent d’annihiler des vil­lages libanais, de trans­former le Liban en un monceau de ruines, de détruire sur la tête de ses habi­tants tout immeuble où Nas­rallah est censé (ou non) séjourner. Et, pendant que nous y sommes, de balayer Gaza de la surface de la terre.

Quand je tombe sur de telles phrases à la télé­vision, à la radio, dans les journaux, je suis tenté de prier : Mon Dieu, donne-​​moi des fas­cistes purs et simples plutôt que ces « de gauche-​​mais »

SI ON ANALYSE la seconde guerre du Liban, il est impos­sible de ne pas tenir compte du rôle joué par les gens de gauche, encartés ou non, pendant les combats.

Avant-​​hier, j’ai vu à la télé­vision une interview du dra­ma­turge Joshua Sobol, aimable per­sonne connue comme étant de gauche. Il a expliqué que cette guerre nous avait beaucoup apporté et chanté les louanges du ministre de la Défense Amir Peretz.

Sobol n’est pas le seul. Quand le gou­ver­nement a com­mencé la guerre, une liste impres­sion­nante d’écrivains l’ont soutenu. Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman, qui appa­raissent régu­liè­rement en trio, étaient encore réunis dans leur soutien au gou­ver­nement et ont utilisé leur consi­dé­rable talent ora­toire pour jus­tifier la guerre. Ils ne se sont pas contentés de cela : quelques jours après le début de la guerre, les trois ont publié une annonce commune exprimant leur soutien enthou­siaste à l’opération.

Leur soutien n’a pas été seulement passif. Amos Oz, écrivain au prestige lit­té­raire consi­dé­rable dans le monde entier, a écrit un article en faveur de la guerre, qui a été publié dans plu­sieurs journaux étrangers de renom. Je ne serais pas étonné que quelqu’un ait aidé à la dif­fusion de cet article. Ses deux cama­rades ont également été actifs dans la pro­pa­gande pour la guerre, ainsi qu’une longue liste d’écrivains comme Yoram Kaniuk, de dif­fé­rents artistes et intel­lec­tuels, vrais ou pré­tendus tels. Tous étaient volon­taires pour inciter les réser­vistes à s’engager sans attendre d’être mobilisés.

Je ne pense pas que la guerre aurait atteint des pro­por­tions aussi mons­trueuses sans le soutien massif des gens « de gauche-​​mais » qui a rendu pos­sible la for­mation d’un consensus général, sans entendre la pro­tes­tation du camp de la paix cohérent. Ce consensus a emporté le parti Meretz, dont le gourou est Amos Oz, et La Paix Main­tenant, dans les mee­tings des­quels Amos Oz servait d’orateur prin­cipal (quand ces mee­tings pou­vaient être organisés).

Cer­taines per­sonnes pré­tendent main­tenant que ce groupe était vraiment contre la guerre. Quelques jours avant la fin, le trio a publié une seconde annonce commune appelant cette fois à son arrêt. En même temps, le Meretz et la Paix Main­tenant ont changé d’orientation. Mais pas un seul ne s’est excusé ou n’a exprimé de regret pour son pré­cédent soutien aux tueries et aux des­truc­tions. Leur nou­velle position était : la guerre était en effet très bonne, mais main­tenant, il est temps d’y mettre fin.

QUELLE EST la logique de cette position ?

Il paraît que le gou­ver­nement a décidé d’attaquer le Liban en réponse à l’action du Hez­bollah au cours de laquelle deux soldats israé­liens ont été cap­turés du côté israélien de la fron­tière pour servir de monnaie d’échange avec des pri­son­niers libanais détenus en Israël. Dans cette action, plu­sieurs cama­rades des soldats cap­turés ont été tués et d’autres soldats ont péri dans leur tank touché par une mine alors qu’ils pour­sui­vaient les ravis­seurs du côté libanais de la frontière.

Les Israé­liens ont bien sûr réagi par la colère et crié ven­geance. Mais on aurait pu attendre des intel­lec­tuels, en par­ti­culier « de gauche », qu’ils gardent leur sang-​​froid, même - et peut-​​être surtout - pendant les moments de grande tension émotion­nelle. En des cir­cons­tances sem­blables, même Ariel Sharon a évité des réac­tions extrêmes et a conclu un échange de prisonniers.

Ceux qui n’ont pas eu assez de courage pour cela (« Oz » en hébreu signifie force et courage), ou qui croyaient vraiment que l’action du Hez­bollah devait recevoir une réaction forte, auraient pu jus­tifier une riposte mili­taire limitée. Sur le moment il était admis­sible de se joindre à ceux qui exi­geaient une telle réaction rai­son­nable. Mais déjà au bout de 48 heures, il était clair que la réaction n’était pas pro­por­tionnée, mais massive. Elle n’avait pas pour but d’envoyer un message au Hez­bollah et au peuple libanais dans son ensemble pour une pro­vo­cation qui ne pouvait pas restée impunie. La réaction avait des objectifs tout à fait différents.

Au deuxième ou au troi­sième jour de la guerre, il était tout à fait clair à une per­sonne sensée - et les intel­lec­tuels ne se targuent-​​ils pas d’en faire partie ? - que c’était une vraie guerre qui allait bien au-​​delà du pro­blème des deux soldats cap­turés. Le bom­bar­dement sys­té­ma­tique des infra­struc­tures liba­naises a mis en lumière le fait qu’elle était pré­parée bien avant et que son objectif était d’anéantir le Hez­bollah et de changer la réalité poli­tique au Liban. Pour s’en convaincre, il suf­fisait d’écouter les décla­ration d’Olmert, Peretz et Halutz.

C’EST que les intel­lec­tuels se sont vraiment révélés. On peut leur par­donner leur pre­mière réaction. On peut dire qu’ils ont été emportés, comme l’ensemble du peuple, au début de la guerre. On peut dire qu’ils n’ont pas compris le contexte (accu­sation ter­rible quand elle s’adresse à des intel­lec­tuels). Mais à partir du troi­sième jour, de telles excuses ne tiennent plus.

Les chefs mili­taires n’ont pas caché les ter­ribles des­truc­tions per­pé­trées au Liban - au contraire, il s’en van­taient. Il était clair que des souf­frances épou­van­tables étaient infligées à des cen­taines de mil­liers de per­sonnes, que des civils étaient tués en grand nombre, que beaucoup de gens avaient tout perdu dans les vil­lages et les villes qui avaient été sys­té­ma­ti­quement détruits. En même temps, de grandes souf­frances étaient imposées à la popu­lation du nord d’Israël.

Comment des écri­vains ayant une conscience, et encore plus des écri­vains « de gauche » ayant des concep­tions huma­nistes, restent-​​ils sereins quand de telles atro­cités sont com­mises ? Comment ont-​​ils pu continuer à servir la machine de pro­pa­gande de la guerre ?

Certes, les écri­vains ne pou­vaient pas savoir que, dès le sixième jour de la guerre, les chefs mili­taires avaient dit au gou­ver­nement que tout ce qui pouvait être obtenu de la guerre l’avait désormais été et que rien de plus n’était à en attendre (comme le retour des pri­son­niers, la res­tau­ration du pouvoir dis­suasif de l’armée, le désar­mement du Hez­bollah…). En d’autres termes, que, même d’un point de vue purement mili­taire, il n’y avait aucune raison de continuer l’horreur - qui cependant s’est pour­suivie encore 27 jours et 27 nuits. Mais si une quel­conque pro­tes­tation des écri­vains célèbres, ou même un sem­blant de pro­tes­tation, s’était faite entendre, elle aurait conduit les diri­geants poli­tiques et mili­taires à revoir leur position. Mais une telle pro­tes­tation n’a pas eu lieu.

Quand les écri­vains ont fini par se réveiller à la cin­quième (cin­quième !) semaine de guerre et ont appelé à son arrêt, il était trop tard. On n’avait plus besoin d’eux. La lourde machi­nerie des Nations unies était déjà engagée dans le pro­cessus de ces­sation des hostilités.

La mort au combat du fils Uri de David Grossman, a été un événement tra­gique des der­nières heures de la guerre.

QUEST-CE QUI a poussé les « de gauche-​​mais » à se conduire ainsi ?

On peut trouver des raisons super­fi­cielles. Il est très dif­ficile à des gens de gauche de s’élever contre un gou­ver­nement dans lequel le parti tra­vailliste joue un rôle important. Il en a été ainsi en 2000, où le diri­geant tra­vailliste Ehoud Barak a échoué au sommet de Camp David et est revenu avec le slogan fatal : « Nous n’avons pas de par­te­naire ! Il n’y a per­sonne à qui parler ! »

Mais ce n’était pas le cas pour la pre­mière guerre du Liban, en 1982, puisque le Likoud était au pouvoir. Parce que, même alors, les gens « de gauche-​​mais », sous la direction de Shimon Pérès et Yitzhak Rabin, avaient soutenu la guerre. Pendant le siège de Bey­routh, Rabin a été reçu par Sharon et, debout sur les ruines, il a proposé de couper les four­ni­tures d’eau et de médi­ca­ments à la popu­lation assiégée de la partie occi­dentale de la ville (où je ren­con­trais Yasser Arafat au même moment). C’est seulement après la troi­sième semaine de guerre que La Paix Main­tenant s’est joint à la pro­tes­tation contre cette guerre.

Après le mas­sacre de Sabra et Chatila, La Paix Main­tenant a organisé un meeting de pro­tes­tation - ras­sem­blement avec ses légen­daires 400.000 par­ti­ci­pants - à partir duquel il a fondé sa répu­tation depuis. Celui-​​ci a été le point culminant du mou­vement et le début de son déclin. Parce que, pour garantir la portée de la mani­fes­tation, La Paix Main­tenant a fait un pacte, non pas avec le diable, mais avec l’hypocrisie. En recon­nais­sance du soutien du parti tra­vailliste, il a invité Pérès et Rabin a être ses ora­teurs prin­cipaux - en dépit du fait que, la veille de la guerre, tous deux avaient ren­contré Menahem Begin et avaient demandé publi­quement l’invasion du Liban.

MAIS IL Y A des causes plus pro­fondes pour expliquer le com­por­tement des « de gauche-​​mais » en temps de guerre.

Depuis le début du mou­vement tra­vailliste juif dans le pays, la gauche a souffert d’une contra­diction interne : elle était à la fois socia­liste et natio­na­liste. De ces deux com­po­santes, le natio­na­lisme était de loin la plus impor­tante. Ainsi l’appartenance à l’organisation syn­dicale, His­ta­drout, était fondée sur la clas­si­fi­cation ethno-​​nationale : un Arabe n’avait pas le droit de devenir membre de cette orga­ni­sation dont le nom officiel était « Orga­ni­sation générale des tra­vailleurs hébreux d’Eretz Israel ». C’est seulement des années après la fon­dation de l’Etat d’Israël que des Arabes furent auto­risés à en faire partie.

Une des plus impor­tantes tâches de la His­ta­drout a été d’empêcher par tous les moyens, y compris la vio­lence, l’embauche d’Arabes dans des emplois qui pou­vaient être assurés par des Juifs. Pour cela le sang a coulé.

Il en est de même pour la plus glo­rieuses des réa­li­sa­tions socia­listes : le kib­boutz. Aucun Arabe n’a jamais été autorisé a en devenir membre. Ce n’était pas un hasard : les kib­boutz se voyaient non seulement comme la réa­li­sation d’un rêve socia­liste, mais aussi comme des for­te­resses dans le combat juif pour le pays. La création d’un nouveau kib­boutz, comme Hanita à la fron­tière liba­naise en 1938, était célébrée comme une vic­toire nationale.

Le mou­vement des kib­boutz le plus à gauche, Has­homer Hatsaïr (la base de l’ancien parti Mapam, aujourd’hui Meretz) avait une devise offi­cielle : « Pour le sio­nisme, le socia­lisme et la fra­ternité entre les peuples ». L’ordre des mots exprimait l’ordre des prio­rités. Has­homer Hatsaïr n’a pas beaucoup adoré Staline, « le soleil des peuples », jusqu’à sa mort, mais ses prin­ci­pales créa­tions furent les colonies, géné­ra­lement sur les terres achetées à de riches pro­prié­taires ter­riens absents après que les fellahs qui avaient tra­vaillé pour eux pendant des géné­ra­tions, en eurent été chassés. Après la fon­dation d’Israël, les kib­boutz d’Hashomet Hatsaïr ont été implantés sur les terres des réfugiés et les terres expro­priées des propres citoyens arabes d’Israël. Le kib­boutz Baram est établi sur le site du village Biram, duquel les habi­tants arabes furent expulsés après la fin des combats en 1948. Beaucoup de sio­nisme, très peu de fra­ternité entre les peuples.

Dans toutes les vraies épreuves, cette contra­diction interne de la « gauche sio­niste » (comme ils aiment s’appeler eux-​​mêmes) devient évidente. C’est la racine de la double per­son­nalité des « de gauche-​​mais ».

Quand les canons grondent et que les dra­peaux sont hissés, les « de gauche-​​mais » se mettent au garde-​​à-​​vous et saluent.