De Tel-​​Aviv à Téhéran

Uri Avnery - 27 juin 2009, jeudi 2 juillet 2009

Pour com­prendre l’Iran, nous n’avons qu’à observer un des partis israé­liens impor­tants, le shas. Lui aussi a un Guide suprême, le rabbin Joseph Ovadia, qui décide de tout. Il nomme la direction du parti, il sélec­tionne les can­didats du parti à la Knesset, il ordonne au groupe par­le­men­taire comment voter sur toutes les ques­tions. Il n’y a pas d’élections au Shas. Et, com­parées aux fré­quentes explo­sions du rabbin Ovadia, Mahmoud Ahma­di­nejad est un modèle de modération.

DES CEN­TAINES DE MIL­LIERS de citoyens ira­niens se sont répandus dans les rues pour pro­tester contre leur gou­ver­nement ! Quel spec­tacle mer­veilleux ! Gideon Levy a écrit dans Haaretz qu’il envie les Iraniens

Et en effet, ceux qui tentent ces temps-​​ci de faire des­cendre des Israé­liens en nombre dans les rues ont de quoi mourir d’envie. Il est très dif­ficile d’obtenir même de quelques cen­taines de per­sonnes qu’elles pro­testent contre les mau­vaises actions ou les mau­vaises poli­tiques de notre gou­ver­nement – et ce n’est pas parce que tout le monde le sou­tient. Au plus fort de la guerre contre Gaza, il y a six mois, il n’était pas facile de mobi­liser 10.000 per­sonnes. Ce n’est qu’une fois par an que le camp de la paix par­vient à réunir 100.000 per­sonnes sur la place, et c’est seulement pour com­mé­morer l’assassinat de Yitzhak Rabin.

Le climat en Israël est un mélange d’indifférence, de fatigue et de “perte de croyance en la capacité de changer la réalité”, comme l’a estimé cette semaine un juge de la Cour suprême. Un chan­gement très spec­ta­cu­laire est néces­saire pour obtenir qu’un grand nombre de per­sonnes mani­festent pour la paix.

POUR MIR-​​HOSSEIN MOUSSAVI des cen­taines de mil­liers de per­sonnes ont mani­festé, et des cen­taines de mil­liers de per­sonnes ont mani­festé pour Mahmoud Ahma­di­nejad. Cela en dit long sur le peuple et sur le régime

Peut-​​on ima­giner 100.000 per­sonnes ras­sem­blées sur la place Tahrir du Caire pour pro­tester contre les résultats élec­toraux offi­ciels ? La police ouvrirait le feu avant qu’un millier de per­sonnes arrivent sur les lieux.

Est-​​ce que seulement un millier de per­sonnes pour­raient être auto­risées à mani­fester à Amman contre Sa Majesté ? L’idée même est absurde.

Il y a quelques années, les forces de sécurité saou­diennes ont ouvert le feu à La Mecque contre des pèlerins indis­ci­plinés. En Arabie Saoudite, il n’y a jamais de pro­tes­ta­tions contre des résultats élec­toraux – tout sim­plement parce qu’il n’y a pas d’élections.

En Iran, tou­tefois, il y a des élec­tions, et comment ! Elles sont plus fré­quentes que les élec­tions aux Etats-​​Unis, et les pré­si­dents ira­niens changent plus souvent que les pré­si­dents amé­ri­cains. Et toutes les mani­fes­ta­tions et les émeutes montrent combien les citoyens prennent au sérieux les résultats électoraux.

CERTES, le régime iranien n’est pas démo­cra­tique dans le sens où nous entendons la démo­cratie. Il y a un Guide suprême qui fixe les règles du jeu. Les ins­ti­tu­tions reli­gieuses écartent les can­didats qu’elles n’aiment pas. Le Par­lement ne peut pas adopter de lois qui contre­di­raient la loi reli­gieuse. Et les lois de Dieu sont immuables – tout au plus leur inter­pré­tation peut-​​elle changer.

Tout ceci n’est pas tota­lement étranger aux Israé­liens. Dès le début, le camp reli­gieux a essayé de trans­former Israël en Etat reli­gieux, dans lequel le droit reli­gieux (appelé Halakha ) serait au-​​dessus du droit civil. Des lois “révélées” il y a des mil­liers d’années et consi­dérées comme immuables pren­draient l’avantage sur les lois pro­mul­guées par la Knesset démo­cra­ti­quement élue.

Pour com­prendre l’Iran, nous n’avons qu’à observer un des partis israé­liens impor­tants, le shas. Lui aussi a un Guide suprême, le rabbin Joseph Ovadia, qui décide de tout. Il nomme la direction du parti, il sélec­tionne les can­didats du parti à la Knesset, il ordonne au groupe par­le­men­taire comment voter sur toutes les ques­tions. Il n’y a pas d’élections au Shas. Et, com­parées aux fré­quentes explo­sions du rabbin Ovadia, Mahmoud Ahma­di­nejad est un modèle de modération.

LES ELEC­TIONS dif­fèrent d’un pays à l’autre. Il est très dif­ficile de com­parer l’honnêteté des élec­tions d’un pays à l’autre.

A un bout de l’échelle il y avait les élec­tions dans la bonne vieille Union sovié­tique. Là-​​bas une blague cir­culait : un électeur entrait dans un bureau de vote, il recevait une enve­loppe fermée des mains d’un fonc­tion­naire qui l’invitait poliment à la déposer dans l’urne. “ Comment ? Je ne peux pas savoir pour qui je vote ? “ demanda l’électeur. Le fonc­tion­naire fut choqué. “Bien sûr que non ! En Union sovié­tique, nous avons le vote à bul­letin secret !”

A l’autre bout de l’échelle il devrait y avoir le bastion de la démo­cratie : les Etats-​​Unis. Mais au cours des élec­tions là-​​bas, il y a seulement neuf ans, les résultats furent tranchés par la Cour suprême. Les per­dants, qui avaient voté pour Al-​​Gore, sont convaincus jusqu’à aujourd’hui encore que les résultats étaient frauduleux.

En Arabie Saoudite, en Syrie, en Jor­danie et main­tenant, semble-​​t-​​il, en Egypte, le pouvoir passe de père en fils, ou de frère à frère. C’est une affaire de famille.

Nos propres élec­tions sont irré­pro­chables, plus ou moins, même si après chaque élection, des gens affirment que dans les quar­tiers ortho­doxes les morts votent aussi. Trois mil­lions et demi d’habitants des ter­ri­toires occupés eux aussi ont tenu des élec­tions démo­cra­tiques en 2006, élec­tions que l’ancien Pré­sident Jimmy Carter décrivit comme exem­plaires, mais Israël, les Etats-​​Unis et l’Europe refu­sèrent d’accepter les résultats parce que ceux-​​ci ne leur conve­naient pas.

Donc il semble que la démocratie soit une question de géographie.

LES RÉSULTATS des élec­tions en Iran ont-​​ils été fal­sifiés ? Pra­ti­quement aucun d’entre nous – à Tel-​​Aviv, à Washington ou à Londres – ne peut le savoir. Nous n’avons pas la moindre idée, parce qu’aucun d’entre nous – et cela inclut les chefs des ser­vices de ren­sei­gnement – ne sait vraiment ce qui est en train de se passer dans ce pays. Nous ne pouvons qu’essayer de faire appel à notre bon sens, basé sur la petite infor­mation dont nous disposons.

Il est clair que des cen­taines de mil­liers d’électeurs croient hon­nê­tement que les résultats ont été fal­sifiés. Autrement, ils ne seraient pas des­cendus dans les rues. Mais ceci est presque normal chez les per­dants. Dans l’ivresse d’une cam­pagne élec­torale, chaque parti croit qu’il va gagner. Quand ce n’est pas le cas, il est tout à fait sûr que les résultats ont été trafiqués.

Il y a quelque temps, l’excellente troi­sième chaîne de télé­vision satellite alle­mande diffusa un reportage sai­sissant sur Téhéran. On y voyait l’équipe sillonner la rue prin­cipale du nord au sud de la ville, s’arrêtant fré­quemment sur son chemin, entrant dans les maisons, visitant les mos­quées et les boites de nuit.

J’y appris que Téhéran est très sem­blable à Tel-​​Aviv, au moins sous un aspect : dans le nord résident les riches et les gens aisés, dans le sud les pauvres et les défa­vo­risés. Ceux du nord imitent les Etats-​​Unis, vont dans de pres­ti­gieuses uni­ver­sités et dansent dans les clubs. Les femmes sont libérées. Ceux du sud sont attachés à la tra­dition, révèrent les aya­tollahs ou les rabbins, et détestent le nord déver­gondé et corrompu.

Mousavi est le can­didat du Nord, Ahma­di­nejad celui du Sud. Les vil­lages et les petites villes (que l’on appelle la “ban­lieue”) s’identifient au sud et se détournent du nord.

A Tel-​​Aviv, le sud a voté pour le Likoud, le Shas et d’autres partis de droite. Le Nord a voté pour le parti tra­vailliste et Kadima. Dans nos élec­tions, il y a quelques mois, la Droite a rem­porté une vic­toire retentissante.

Il semble que quelque chose de très sem­blable soit arrivé en Iran. Il est rai­son­nable de sup­poser qu’Amadinejad a vraiment gagné.

La seule orga­ni­sation occi­dentale qui ait conduit un sondage d’opinion sérieux en Iran avant les élec­tions, a sorti des chiffres très proches des résultats offi­ciels. Il est dif­ficile d’imaginer d’énormes mani­pu­la­tions, concernant plu­sieurs mil­lions de votes, quand des mil­liers de per­sonnes dans les bureaux de votes sont impliqués. En d’autres termes : il est tout à fait plau­sible qu’Ahmadinejad ait réel­lement gagné. S’il y a des fraudes – et il n’y a pas de raison de croire qu’il n’y en a pas eu – elles n’ont pro­ba­blement pas atteint des pro­por­tions qui chan­ge­raient les résultats définitifs.

Il y a un test simple pour vérifier le succès d’une révo­lution : l’esprit révo­lu­tion­naire a-​​t-​​il pénétré l’armée ? Depuis la Révo­lution fran­çaise, aucune révo­lution n’a réussi quand l’armée est restée loyale au régime existant. Les révo­lu­tions de février et d’octobre 1917 en Russie ont réussi parce que l’armée était en état de dis­so­lution. En 1918, la même chose s’est pro­duite en Alle­magne. Mus­solini et Hitler ont pris grand soin de ne pas s’opposer à l’armée, et sont arrivés au pouvoir avec son soutien.

Dans beaucoup de révo­lu­tions, le moment décisif arrive quand les foules dans les rues sont confrontées aux soldats et aux poli­ciers, et que la question se pose : vont-​​ils ouvrir le feu sur leur propre peuple ? Quand les soldats refusent, la révo­lution gagne. Quand ils tirent, c’en est fini.

Quand Boris Yeltsine grimpa sur le tank, les soldats refu­sèrent de tirer et il gagna. Le mur de Berlin tomba parce qu’un officier de police d’Allemagne de l’Est refusa au moment décisif de donner l’ordre d’ouvrir le feu. En Iran, Kho­meini gagna quand, au dernier moment, les soldats du Shah refu­sèrent de tirer. Cela n’est pas arrivé cette fois-​​ci. Les forces de sécurité étaient prêtes à tirer. Elles n’étaient pas conta­minées par l’esprit révo­lu­tion­naire. A ce qu’il semble aujourd’hui, ce fut la fin de l’affaire.

JE NE SUIS PAS un admirateur d’Ahmadinejad. Mousavi m’inspire plus.

Je n’aime pas les diri­geants qui sont en contact direct avec Dieu, qui font des dis­cours aux masses du haut d’un balcon, qui uti­lisent un langage déma­go­gique et pro­vo­cateur, qui surfent sur les vagues de la haine et de la peur. Sa négation de l’Holocauste – exercice idiot en lui-​​même – ne fait que ren­forcer l’image d’Ahmadinejad comme un leader pri­mitif et cynique.

Aucun doute qu’il est un ennemi juré de l’Etat d’Israël, ou – comme il préfère dire – du “régime sio­niste”. Même s’il n’a pas promis de l’éliminer lui-​​même, comme cela a été rap­porté de façon erronée, mais seulement exprimé sa croyance qu’il “dis­pa­raî­trait de la carte”, ceci ne me rassure pas.

Une question reste posée : Mousavi, s’il avait été élu, aurait-​​il fait une grande dif­fé­rence en ce qui nous concerne ? L’Iran aurait-​​il aban­donné ses efforts de pro­duction de l’arme nucléaire ? Aurait-​​il réduit son soutien à la résis­tance pales­ti­nienne ? La réponse est négative.

C’est un secret de poli­chi­nelle que nos diri­geants espé­raient qu’Ahmadinejad gagnerait, qu’il exa­cer­berait la haine du monde occi­dental contre lui et ren­drait la récon­ci­liation avec l’Amérique plus difficile.

Tout au long de la crise, Barack Obama s’est com­porté avec une admi­rable retenue. Les opi­nions publique amé­ri­caine et occi­den­tales, ainsi que les sup­porters du gou­ver­nement israélien, le pres­saient d’élever la voix, de s’identifier avec les mani­fes­tants, de porter une cravate verte en leur honneur, de condamner les aya­tollahs et Ahma­di­nejad en des termes non équi­voques. Mais excepté des cri­tiques mini­males, il ne l’a pas fait, faisant preuve de sagesse et de courage politique.

L’Iran est ce qu’il est. Les Etats-​​Unis doivent négocier avec lui, pour son propre salut et pour le nôtre. Ce n’est que par cette voie – si tant est qu’elle existe – qu’il est pos­sible d’empêcher ou de retenir son déve­lop­pement d’armes nucléaires. Et si nous sommes condamnés à vivre sous l’ombre d’une arme nucléaire ira­nienne, dans une situation clas­sique d’équilibre de la terreur, il vaut mieux que la bombe soit entre les mains d’une direction ira­nienne qui main­tient le dia­logue avec le Pré­sident amé­ricain. Et bien sûr, il serait bien pour nous – avant d’atteindre ce point – d’obtenir, avec le soutien amical d’Obama, une paix totale avec le peuple pales­tinien, ce qui reti­rerait la prin­cipale jus­ti­fi­cation de l’hostilité ira­nienne envers Israël.

La révolte des gens du nord en Iran demeurera, semble-​​t-​​il, un épisode pas­sager. Elle peut, espérons-​​le, avoir un impact à long terme, en pro­fondeur. Mais en même temps, il ne sert à rien de nier la vic­toire du néga­tion­niste iranien.