De Ramallah à Jéricho, le facteur reprend sa tournée

Karim Lebhour, vendredi 3 septembre 2010

Le premier ministre pales­tinien a lancé la moder­ni­sation de la poste, symbole de sou­ve­raineté du futur État palestinien

Un coup de klaxon, quelques sala­malecs, une signature et il repart. Chaque matin, la tournée d’Ahmed Khatib l’emmène dans les vil­lages autour de Ramallah et jusqu’à Jéricho. Au volant de sa four­gon­nette grise, le facteur pales­tinien par­court les petites routes cabossées le long des pay­sages val­lonnés et des « patelins à chèvres » de Cis­jor­danie. Facteur sous occu­pation, le fonc­tion­naire gri­sonnant doit com­poser avec le réseau de bar­rages mili­taires israé­liens qui par­sèment le ter­ri­toire. Les soldats lui ont souvent fait ouvrir ses colis, mais depuis un an, l’atmosphère s’est détendue. « Les check-​​points sont moins nom­breux. Pendant l’Intifada, dans cer­tains vil­lages, on ne pouvait passer qu’une seule fois par semaine. Nous n’avions pas assez de véhi­cules et les contrôles pou­vaient durer des heures. Main­tenant, je passe tous les jours », constate-​​t-​​il.

La poste pales­ti­nienne est en pleine renais­sance. Déterminé à poser les fon­da­tions du futur État pales­tinien, le premier ministre Salam Fayyad a lancé une grande moder­ni­sation des ser­vices postaux. Les véhi­cules bana­lisés ont été rem­placés par des four­gon­nettes flambant neuves portant l’inscription « poste pales­ti­nienne » et un logo stylisé aux cou­leurs vertes, noires et rouges de la Palestine. L’Autorité pales­ti­nienne vient également d’obtenir de l’Union postale uni­ver­selle, un service des Nations unies, de pouvoir uti­liser son propre code postal. Là où le courrier devait porter la mention « via Israël », les expé­di­teurs peuvent désormais léga­lement se contenter d’écrire « Palestine ». « C’est un symbole, une façon d’unifier notre ter­ri­toire, reconnaît Ahmed Khatib. Dans les faits, nous sommes tou­jours tenus de donner tout le courrier aux Israé­liens. Si vous envoyez une lettre en France, elle devra obli­ga­toi­rement passer par Israël. Ça peut prendre une semaine, dix jours ou un mois, comme bon leur semble. Évidemment, si on pouvait direc­tement faire passer le courrier en Jor­danie par exemple, les lettres par­ti­raient en deux jours maximum. »

Sans contrôle sur leurs fron­tières, les Pales­ti­niens doivent s’en remettre à la poste israé­lienne pour ache­miner le courrier depuis l’étranger. Les paquets sont ouverts et fouillés avant d’être remis à la poste pales­ti­nienne. Le contrôle de la bureau­cratie mili­taire s’étend jusque sur les timbres émis par l’Autorité pales­ti­nienne. « Chaque nouveau timbre doit être approuvé par les auto­rités israé­liennes, explique Fathi Abou Shbak, le directeur des ser­vices postaux à Ramallah.

L’année der­nière, un timbre faisant réfé­rence à Jéru­salem comme capitale de la culture arabe a été refusé », précise-​​t-​​il. Les Israé­liens n’ont pas non plus apprécié l’indication de la valeur d’un timbre en livre pales­ti­nienne, la monnaie de la Palestine sous mandat bri­tan­nique, plutôt qu’en shekels.

De toute façon, les Pales­ti­niens n’écrivent guère. Pas plus d’une lettre par habitant et par an. Les com­pa­gnies de télé­phone et d’électricité pré­fèrent dis­tribuer elles-​​mêmes leurs fac­tures. « Cela va changer, assure Fathi Abou Shbak. Nous voulons inciter les gens à aller à la poste, pour régler leurs fac­tures, payer leurs amendes ou faire leurs démarches admi­nis­tra­tives. » À l’heure où les pays indus­tria­lisés libé­ra­lisent les ser­vices postaux et réduisent au maximum les bureaux de poste, la Palestine, elle, réin­vente le service public et le guichet unique. Les 80 bureaux de poste exis­tants de Cis­jor­danie ont été dépous­siérés et rénovés. De nou­velles ouver­tures sont prévues dans les petites loca­lités. L’Autorité pales­ti­nienne a com­mencé à qua­driller les villes avec des noms de rue et des numéros. Ahmed Khatib, le facteur, doit bientôt recevoir une chemise bleue et une cravate en guise d’uniforme. « La poste, c’est un service national et humain. C’est vrai, je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais je rends service à mon peuple et à mon pays », dit-​​il, satisfait d’être au moins le repré­sentant d’un symbole de sou­ve­raineté, dans un pays sans État.