De Gaza, avec amour

Mona el Farra, mardi 16 janvier 2007

Mona el Farra habite Gaza. « Médecin de for­mation » et, se présente-​​t-​​elle, « mili­tante des droits de l’Homme et des droits des femmes dans les faits », elle tra­vaille depuis des années avec l’Union des comités de santé fondée par des médecins et infir­miers du FPLP.

Depuis mars 2006, elle tient son blog qu’elle a ainsi intitulé : « De Gaza, avec amour ».

Dans sa pre­mière livraison, elle pré­cisait ses inten­tions : ouvrir une fenêtre au monde pour découvrir ce qu’est la vie dans cette grande prison qu’est Gaza. « Nous devons continuer ou plutôt continuer à nous battre pour vivre », disait-​​elle. « Oui, nous le pouvons parce que nous le faisons depuis des années. Et nous conti­nuerons à le faire, à nous battre et à résister à l’occupation jusqu’à ce que la justice l’emporte, jusqu’à ce que notre pays soit vraiment libre et que tous nos efforts puissent enfin se concentrer sur une meilleur qualité de vie des Pales­ti­niens qui souffrent depuis des décennies. Nous n’avons jamais eu l’attitude de vic­times. Nous n’avons jamais été un peuple qui attend la charité du monde. Nous avons tou­jours été des com­bat­tants de la liberté et nous conti­nuerons à nous battre pour elle ».

Du temps a passé… Sa dernière livraison :

Gaza, fin 2006

Tout au long du mois de décembre, j’ai été très occupée par l’organisation des secours à des cen­taines de familles vivant ici toutes sortes de dif­fi­cultés. Avec des col­lègues et des dizaines de volon­taires, nous avons dis­tribué des rations ali­men­taires, de la viande, des cou­ver­tures, du lait et des médi­ca­ments aux enfants malades, aux can­céreux et aux étudiants nécessiteux.

J’organise et je coor­donne ce travail pos­sible grâce aux dons que nous font des indi­vidus et des orga­ni­sa­tions en Palestine et au dehors. Trois médecins, amis et col­lègues tra­vaillent avec moi. Un groupe de volon­taires, essen­tiel­lement des femmes, nous seconde.

Nous tra­vaillons dur pour, chaque jour, atteindre les per­sonnes néces­si­teuses pré­sentes aux quatre coins de cette minuscule et sur­peuplée bande de Gaza où nous sommes empri­sonnés. Depuis six mois, les fron­tières n’ont été ouvertes que qua­torze fois. Le poste fron­talier avec l’Egypte est actuel­lement envahi, bondé de cen­taines de voya­geurs attendant de part et d’autres de pouvoir continuer ou ter­miner leur chemin.

Quitter Gaza n’est pos­sible que dans des condi­tions aussi dif­fi­ciles qu’inhumaines. Qui part n’est jamais certain de pouvoir revenir. Ceux qui attendent actuel­lement du côté égyptien ne peuvent que prendre leur mal en patience. Qui sait quand la fron­tière ouvrira ? Ce peut être dans quelques heures, dans quelques jours ou dans quelques mois ? Impos­sible de le savoir. Et tant pis pour les étudiants qui doivent reprendre leurs cours, les malades qui sta­tionnent là sans traitement.

Moi, je dois partir dans les jours pro­chains. Je suis invitée par la Cam­pagne de soli­darité Palestine à Londres pour donner une confé­rence. Je ne pense pas qu’il va m’être facile d’effectuer ce voyage. Peut-​​être même vais-​​je devoir y renoncer. Et pourtant, c’est important que je puisse le faire. J’espère… Mais après tout, n’est-ce pas un désir de luxe que le mien quand tant d’entre nous vivent dans des condi­tions si dif­fi­ciles. Tous autant que nous sommes, nous nous sentons en danger, sans pouvoir rien garantir à nos enfants.

Je suis entourée de mil­liers de gens qui dépendent de l’aide locale ou inter­na­tionale pour leurs besoins quo­ti­diens les plus simples, tout sim­plement pour pouvoir continuer à vivre et à résister.

Ici, résister à l’occupation, c’est tout sim­plement déjà continuer à vivre dans des condi­tions aussi hor­ribles qu’inhumaines et misérables.

Vivre à Gaza, c’est ne jamais rien prévoir. Rien jusqu’à cette chose aussi simple qu’organiser un dîner avec des amis. Vivre à Gaza, c’est ne jamais rien prévoir, jusqu’à rendre visite à votre vieille mère qui habite seulement à vingt minutes en voiture de chez vous.

Mercredi 27 décembre

Aujourd’hui, veille de l’Aid, céré­monie musulmane com­mé­morant ce moment où Abraham a promis de donner à Dieu son fils en sacrifice, les Israé­liens ont ouvert le barrage à l’est de Gaza pour évacuer le trop plein d’eau de pluie qui les mena­çaient. J’aurais aimé rendre visite à ma mère de 84 ans qui habite Khan Younis, à vingt kilo­mètres de Gaza où je vis. Je n’ai pas pu : toutes les routes encore ouvertes après le bom­bar­dement du pont par les Israé­liens en juillet étaient inondées des eaux que nous a envoyées Israël pour ne pas noyer ses terres (nos terres de Palestine)… Et demain, jour de fête, ce sera trop tard. Les routes seront fermées.

J’aimerais que quelqu’un me dise comment, nous, habi­tants des ter­ri­toires occupés, nous pour­rions tolérer, ou accepter, ou coexister avec Israël, avec ses agis­se­ments racistes, cette façon conti­nuelle qu’a Israël de nous traiter comme des citoyens de dixième zone, partout, jusque sur nos fron­tières et dans notre propre pays.

Occu­pation, occu­pation, occu­pation. L’occupation est inhu­maine et fait de nos vies un enfer jusque sur notre propre ter­ri­toire. L’occupation est illégale et elle n’existe qu’en Palestine et en Irak, imposée par ces pays que l’on nous dit les plus démo­cra­tiques du Nouveau-​​Monde, Israël et les Etats-​​Unis.

Sans une com­pré­hension claire de la situation, sans une solution juste au conflit israélo-​​palestinien, une solution fondée sur l’autodétermination des Pales­ti­niens et le droit au retour des réfugiés, sans la fin de l’occupation et l’arrêt de l’ingérence sans fin des Etats-​​Unis dans la région, il me paraît évident que la situation n’ira que de mal en pis en Palestine comme dans la région. Et jusqu’où ? Pour ma part, je n’ai pas de réponse. Si quelqu’un en a une, qu’il me le fasse savoir.

Avec amour et solidarité, de Gaza

Lundi 25 décembre

Il pleut. Il tombe une pluie ter­rible depuis trois jours. Nous n’avons pas d’électricité. Il fait très froid. J’ai entendu dire qu’il y avait des pro­blèmes à la cen­trale élec­trique bien que, depuis le mois dernier, les choses étaient ren­trées dans l’ordre après cinq mois de ration­nement en énergie : juste quelques heures d’électricité par jour.

Je ne peux pas regarder la télé­vision. Je me sens isolée du monde. Aban­donnée par le monde. Je n’ai même plus le désir d’écrire ou de sortir. Je me sens si faible.

Lundi 18 décembre

Je suis triste, en colère et pas fière de ce qui se passe dans les rues de Gaza en ce moment, de ces tirs entre Pales­ti­niens. L’occupation israé­lienne nous regarde. Elle doit se réjouir de nous voir nous diviser. Diviser pour régner : n’est-ce pas cette poli­tique qui a tou­jours été la sienne ? Quelle perte d’énergie et d’efforts pour atteindre notre but pour une Palestine libre et indé­pen­dante, pour une paix fondée sur la justice…

Je n’ai pas pu atteindre mon travail aujourd’hui. J’ai été confinée chez moi. Je vis trop près des bureaux de la Pré­si­dence. Je n’ai même pas pu voir, de ma fenêtre, ce qui se passait. C’était trop dan­gereux de regarder les échanges de tirs entre le Hamas et le Fatah. Des deux côtés, les tirs ont été violents.

J’espère que ces combats inutiles vont prendre fin, qu’ils ne nous mèneront pas à la guerre civile. La seule façon de se sortir de là est de nous doter d’un gou­ver­nement d’unité nationale avec la par­ti­ci­pation et le concours des dif­fé­rents partis. Un gou­ver­nement qui aurait le pouvoir, la déter­mi­nation et la sagesse de faire cesser les sanc­tions qui nous frappent et obli­gerait le monde à sou­tenir les droits inalié­nables du peuple palestinien.

Dimanche 17 décembre

Les échanges de tirs inter-​​palestiniens ont repris. Des dizaines de per­sonnes ont été tuées ou blessées. Les écoles sont fermées. Je ne peux pas rejoindre le Croissant rouge pas plus que l’hôpital Al Awda ou sortir acheter du lait. Je suis confinée dans mon appar­tement. La situation n’est vraiment pas sûre, ni pour moi ni pour Sondos, ma fille. Nous vivons tout prés de la Pré­si­dence. De ma fenêtre, je peux voir des hommes en armes. Beaucoup sont masqués, tendus ; en alerte. J’entends des tirs tout prés, sans savoir d’où ils viennent. Il y a en ce moment d’énormes explosions.

Si j’ai pu être témoin dans le passé de scènes de ce type, aupa­ravant, elles ne se pas­saient pas entre Pales­ti­niens. Le mois dernier, en novembre, c’était les héli­co­ptères Apaches, les F16, les tanks et les vedettes mili­taires israé­liennes qui nous mena­çaient. Ce qui se passe actuel­lement nous placent dans la même situation. Nulle part, à Gaza, nous ne pouvons vivre en sécurité.

Lundi 11 décembre

Appel de Gaza

De Gaza, d’où nous vous écrivons, nous, indi­vidus ou repré­sen­tants de dif­fé­rentes Ong inter­ve­nants dans le domaine de la santé, nous vous envoyons nos pro­fonds remer­cie­ments pour votre soutien. Nous le consi­dérons comme une véri­table ten­tative de dire « stop, assez aux vio­la­tions conti­nuelles faites par Israël dans le domaine du droit à la santé et des droits de l’Homme en général ».

Durant ces quatre der­niers mois, ces attaques n’ont cessé de s’intensifier.

Lors du dernier assaut lancé contre le village de Beit Hanoun dans le nord de la bande de Gaza, les civils ont été les pre­miers visés. Des femmes en couche ont ainsi dû donner nais­sance sur les routes faute d’avoir obtenu l’autorisation néces­saire pour se rendre à l’hôpital. D’autres sont décédées d’hémorragie faute de dis­poser de cette même pos­si­bilité. Quatre urgen­tistes ont été tués au cours de leurs inter­ven­tions alors qu’ils pou­vaient être clai­rement iden­tifiés comme tels.

Depuis plu­sieurs semaines, le mou­vement des ambu­lances n’a cessé d’être entravé par les forces armées.

Nous, per­sonnels de santé pales­ti­niens engagés dans le secteur de la santé exprimons notre plus pro­fonde inquiétude quant à la dété­rio­ration rapide des condi­tions de santé dans la bande de Gaza.

Toute une nation d’un million quatre cent mille per­sonnes vit actuel­lement dans des condi­tions qui ne peuvent mener qu’à un désastre huma­ni­taire. Depuis quatre mois, nous tentons de faire face à la situation, sans élec­tricité. Nous assistons impuis­sants à l’augmentation dra­ma­tique du nombre de décès des patients atteints du cancer faute d’avoir pu franchir la fron­tière entre Gaza et l’Egypte où ils auraient pu aller se faire soigner. Les sanc­tions écono­miques imposées par les gou­ver­ne­ments des pays occi­dentaux ont placé 70% de la popu­lation de Gaza en dessous du seuil de pau­vreté. Les cas d’anémie se mul­tiplie. Les troubles post-​​traumatiques atteignent des taux catas­tro­phiques : désormais 60% des enfants du nord de Gaza où les atro­cités ont atteint leurs niveaux maximums en sont atteints.

Nous, médecins, nous tra­vaillons désormais sous le feu. De nom­breux hôpitaux ont été attaqués ou assiégés, empê­chant les blessés de se faire secourir comme cela s’est passé récemment à Beit Hanoun.

Il est temps pour nous tous qui croyons en la justice et en la paix, en une humanité uni­ver­selle, en une soli­darité entre tous les tra­vailleurs de santé de part le monde de prendre sérieu­sement position : d’engager par une action non vio­lente des sanc­tions contre les ins­ti­tu­tions de santé israé­liennes, ces dif­fé­rentes uni­ver­sités et ces hôpitaux qui sou­tiennent les actes inhu­mains commis par l’occupation israé­lienne contre le peuple palestinien.

Dans le même temps, nous avons besoin de ren­forcer nos rela­tions avec ces ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions de santé israé­liennes qui refusent les actions bru­tales de l’occupation et œuvre pour la paix et la sta­bilité dans la région, une paix fondée sur la recon­nais­sance des droits inalié­nables du peuple palestinien.

Depuis notre grande prison où nous sommes incar­cérés dans notre propre pays, où nous ne trouvons aucune place où nous sentir en sécurité, où nous ne pouvons même pas pro­téger nos enfants et nos malades, nous vous remer­cions pour votre soli­darité. Nous espérons un avenir meilleur aux géné­ra­tions à venir, une fois le conflit achevé et l’occupation israé­lienne entrée dans l’histoire comme y est entrée il y a quelques années le régime d’apartheid sud-​​africain

Signa­taires : Le Réseau des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales pales­ti­niennes (Pngo)

Les organisations de santé du PNGO (Pngo)

L’Union des comités de santé (HWC)

Le Croissant rouge palestinien

Le programme “Gaza community mental health”

L’Union des comités palestiniens de santé publique

Le Secours médical (PMRS) L’Association pales­ti­nienne des pro­fes­seurs d’université

L’Association indé­pen­dante pales­ti­nienne pour la pour­suite des cri­minels de guerre israéliens

Le Forum arabe

Le Courant nassériste

L’hôpital Al Awada

Les infirmiers et médecins du camp de réfugiés de Jabalia

Les ambulanciers de l’hôpital Awda

L’Union des femmes palestiniennes

L’Association Adameer pour les droits de l’Homme

Le dr. Mona Elfarra, Le dr. Rmu­hanna, Le dr. Yousef Moussa, Le dr. Aed Yagi, Le dr. Tayseer Sultan,

et beaucoup d’autres personnes vivant et travaillant à Gaza