« Darwich, une icône de l’unité palestinienne »

Serge Dumont, vendredi 15 août 2008

Inhumé le13 août, le poète pales­tinien a attiré des foules qui s’identifiaient à son discours.

Des dizaines de mil­liers de Pales­ti­niens et d’Arabes israé­liens ont par­ticipé mer­credi aux funé­railles offi­cielles du poète Mahmoud Darwich (67 ans), décédé le 9 août à Houston. Accourus à Ramallah dans des cen­taines d’autocars, dans des véhi­cules privés et même en car­riole, bon nombre de ces Pales­ti­niens n’ont jamais lu les œuvres de Darwich. Mais l’homme incarnait leur malheur et leur his­toire. C’est pour cela qu’ils se pres­saient pour le saluer une der­nière fois. [1]

« Il a popularisé notre cause »

« Je ne suis pas venue parce que l’Autorité pales­ti­nienne l’a demandé. D’ailleurs, je ne m’intéresse pas aux dis­cours que pro­non­ceront Mahmoud Abbas et son premier ministre, Salam Fayyad. En fait, je suis venue parce que grâce à sa plume, Darwish a fait autant - si ce n’est plus - que la lutte armée pour popu­la­riser notre cause », affirme Samia Atiki, une ensei­gnante d’El-Bireh (ban­lieue chic de Ramallah).

Trans­portée en avion jusqu’en Jor­danie, la dépouille du poète a ensuite été trans­férée en héli­co­ptère jusqu’à Ramallah. Dans les petits vil­lages de Cis­jor­danie sur­volés par l’appareil, de nom­breux Pales­ti­niens bran­dis­saient le drapeau national noir, vert, rouge et blanc. On voyait également côte à côte des ori­flammes jaunes du Fatah, vertes du Hamas et rouges du Front popu­laire de libé­ration de la Palestine.

Mahmoud Darwich n’a pas été enterré dans son village natal d’Al- Barwah (nord d’Israël) mais au sommet d’une petite colline à partir de laquelle on voit la partie arabe de Jéru­salem, située à quelques kilo­mètres de là. Outre un célèbre chanteur libanais, l’ex-premier ministre français Domi­nique de Vil­lepin était présent. Lorsque le poète a été porté en terre, les soldats de la Garde pré­si­den­tielle ont eu beaucoup de mal à retenir les mil­liers de per­sonnes qui ten­taient de s’approcher. Au même moment, dans les grandes villes telle Naplouse, étaient orga­nisées des veillées à la bougie regroupant des mili­tants de toutes les fac­tions pales­ti­niennes. Autour d’une pho­to­graphie du poète, cer­tains dis­cu­taient « des moyens de retrouver l’unité ».

Evénement le plus populaire

« Bien sûr, à la Mou­qataa (le quartier général de la pré­si­dence pales­ti­nienne), ils tentent de mono­po­liser l’événement à leur avantage, mais les gens de la rue n’en ont cure. Car pour nous, Mahmoud Darwich sym­bolise d’abord le déra­ci­nement de tous les Pales­ti­niens », explique Hossein Sana, épicier et chauffeur de taxi à ses heures. « Ce n’est pas un hasard si l’enterrement du poète est l’événement popu­laire le plus important qu’ait vécu la Cis­jor­danie depuis l’inhumation de Yasser Arafat », enchaîne notre inter­lo­cuteur. « Au-​​delà de son œuvre lit­té­raire, qui n’intéresse que les spé­cia­listes, cet homme repré­sente l’unité et l’honnêteté du peuple pales­tinien. De son vivant, il a autant cri­tiqué le Hamas que le Fatah, il a autant dénoncé l’occupation israé­lienne que la cor­ruption de nos diri­geants. Il ne prenait pas de gants et il pouvait se le per­mettre car il était protégé par son statut inter­na­tional. Son message nous tou­chait tous au cœur parce qu’il était simple, clair, et qu’il exprimait ce que nous voulons vraiment. »

Beaucoup se sou­viennent par ailleurs que si Darwich avait gardé de nom­breux amis dans les cercles intel­lec­tuels israé­liens, avec les­quels il était régu­liè­rement en contact télé­pho­nique, il avait vio­lemment cri­tiqué les accords de paix d’Oslo ratifiés en 1993 par Yasser Arafat et par Yitzhak Rabin.


[1] voir la vidéo reprise par le Monde :