Darwich ; La Palestine était son prétexte

Qassem Haddad, jeudi 14 août 2008

Les poètes pales­tinien Ibrahim Nas­rallah et bah­reïni Qassem Haddad livrent leurs impres­sions et témoi­gnages sur Mahmoud Darwich, figure emblé­ma­tique de la poésie arabe. La jeune géné­ration reconnaît aussi la grande valeur de l’auteur, dont les vers dépassent la simple poésie de la résistance.

Il a milité à plu­sieurs niveaux. Et comme il avait la répu­tation d’être un fervent militant dans la vie, il a également milité pour se forger un style d’écriture plus cou­rageux. Tout au long de son par­cours, il est de ceux qui ont réussi brillamment à se libérer de la pression de l’angoisse poli­tique ou plus pré­ci­sément de l’histoire poli­tique. Non pas pour contourner sa res­pon­sa­bilité humaine vis-​​à-​​vis du drame que vit son peuple, mais pour s’ingérer davantage et fouiller avec finesse dans l’essence de son expé­rience tra­gique. Il a essayé de trans­cender en quelque sorte la lourdeur du lexique tra­di­tionnel pour porter celui d’une langue plus légère qui véhicule plus de pro­fondeur et plus d’esthétisme. Darwich est l’un des rares vétérans qui prône ce mode de lutte, de mili­tan­tisme. Je peux en témoigner per­son­nel­lement, non pas en m’attachant au revi­rement de son style, mais cela est très présent lorsqu’il va à la ren­contre du public lors des soirées cultu­relles. J’ai suivi qua­siment toutes les ren­contres entre l’auteur et son public dans les capi­tales arabes et étran­gères, et les péri­péties qui s’y sont déroulées. A chaque fois j’ai été ébloui de voir à quel point le public adhérait à son dis­cours, dis­cours qu’il modi­fiait au gré des contextes variés dans les­quels il était amené à s’exprimer.

Jamais dans notre his­toire contem­po­raine je n’ai vu un poète arabe vivre l’expérience de Mahmoud Darwich, qui consistait à côtoyer son public jusqu’à flirter avec le conflit acharné. Je l’ai accom­pagné en 1997 dans l’ancien théâtre romain de Guerch, en Jor­danie. Il a mené une assis­tance enthou­siaste vers un nouveau mode de réflexion éclairé qui fait primer la médi­tation de l’image poé­tique sur celle du slogan poli­tique. C’est ce soir-​​là où il a hérité de l’appellation « maestro des ouragans », tel le capi­taine ivre à bord d’un navire égaré. Mahmoud Darwich, pendant cette soirée, a fait moult réflexions çà et là à l’adresse du public entre ses prises de parole, afin de le sen­si­bi­liser à telle ou telle signi­fi­cation ou conno­tation, ou bien au contraire pour en nier une autre. Le face-​​à-​​face a été fidèle à l’image du dia­logue conflictuel entre le poète et son public. Un poète qui a tenté de for­muler ses posi­tions sans plonger dans la fré­nésie du public. Pendant cette soirée, le sen­timent qui inquiète le poète s’est maté­rialisé devant moi : comment le poète peut-​​il être la voix de son âme tout en étant le reflet et l’expression du contexte his­to­rique dans lequel il vit ? En d’autres termes comment peut-​​il être popu­laire tout en étant à l’abri de l’autorité du public ? Ce soir-​​là, j’ai senti que c’est cette même inquiétude qui pousse Mahmoud Darwich à déployer un effort consi­dé­rable pour amener le public à se libérer de l’enthousiasme et du joug des propos directs.

Ce soir-​​là, il m’a été confirmé que la dis­tance créative entre l’expérience poé­tique de Mahmoud Darwich et la prise de conscience publique ne peut être comblée que par l’ajout de nou­veaux textes différents. (…)

Je pense que cette équation esthé­tique au niveau du texte s’est déclenchée lorsque Mahmoud Darwich s’est trouvé mora­lement obligé de faire partie du comité exé­cutif de l’OLP au début des années 1990. Cette expé­rience, quoique de courte durée, a mis le poète sous le joug du poli­tique. J’ai alors res­senti beaucoup de com­passion pour lui, vu la dif­fi­culté de l’épreuve, peut-​​être parce que je connaissais bien la nature du travail poli­tique. Mais je savais également bien combien cette expé­rience peut engendrer une contre-​​réaction et pro­voquer ses sen­ti­ments. Ainsi le poète a innové davantage et a créé de nou­velles méthodes de lutte pour embrasser les horizons plus larges de liberté esthé­tique dont on ne peut guère se passer.

Celui qui passe au crible le par­cours de Darwich décou­vrira la pro­fondeur des modu­la­tions de son langage poé­tique et détectera la trans­pa­rence et le sérieux artis­tique dont il a fait preuve, malgré le vacarme poli­tique de la tra­gédie pales­ti­nienne. Le mili­tan­tisme de la forme poé­tique n’est pas moins noble ou moins cou­rageux que toute autre forme de lutte. Ainsi, la poésie de Mahmoud Darwich est l’incarnation de cette maxime héritée dans les deux cultures arabe et étrangère, selon laquelle le style est la per­sonne. Il serait alors tota­lement irrai­son­nable de ne pas étudier en pro­fondeur l’évolution de la méthode poé­tique chez ce poète innovateur.