Daphni repart en campagne

Uri Avnery, lundi 2 juillet 2012

Ne le dites à per­sonne, mais lors de beaucoup de mani­fes­ta­tions, lorsque nous nous dres­sions pour pro­clamer notre message de paix et de justice, sachant que pas un mot n’en serait dit dans les médias, j’ai sou­haité en secret que la police vienne nous battre.

Cela atti­rerait les médias qui relaie­raient notre message auprès du grand public – ce qui était après tout tout l’objectif de l’exercice.

C’est ce qui s’est produit la semaine dernière.

Vous souvenez-​​vous de Daphni Leef ? C’est la jeune femme qui ne pouvait pas payer son loyer et qui avait planté sa tente sur le bou­levard Rot­schild au centre de Tel Aviv, déclen­chant un mou­vement de pro­tes­tation qui finit par ras­sembler un demi-​​million de per­sonnes dans un mou­vement massif de pro­tes­tation sociale.

S’inspirant de la Place Tahrir, leur slogan était : “Le peuple exige la justice sociale !”

Comme nous tous, les pou­voirs avaient été pris tota­lement par sur­prise. Face à ce phé­nomène nouveau et plein de menace, ils ont fait ce que font tou­jours les poli­ti­ciens dans de telles situa­tions : le gou­ver­nement fit sem­blant de battre en retraite, nomma une com­mission, adopta céré­mo­nieu­sement ses conclu­sions puis ne fit rien.

Depuis la fin de “l’été social” de l’année der­nière, presque rien n’a changé. S’il y a eu un quel­conque chan­gement, cela a été pour le pire. Les diri­geants ont doublé leurs salaires, et les plus pauvres ont eu encore plus de dif­fi­cultés à payer leur loyer.

À la fin de l’été, le maire de Tel Aviv, Ron Huldai, en principe membre du parti tra­vailliste, a envoyé ses “ins­pec­teurs” démolir les cen­taines de tentes du bou­levard. La pro­tes­tation se perdit dans une longue hiber­nation pendant l’hiver et la bonne vieille “sécurité” chassa la “justice sociale” des programmes.

Tout le monde s’attendait à voir la pro­tes­tation, comme la belle endormie, reprendre vie cet été. La question était : de quelle façon ?

MAIN­TENANT CELA arrive. Avec le début officiel de l’été, le 21 juin, la pro­tes­tation a repris.

Il n’y avait pas d’idées nou­velles. Daphni et ses amis pen­saient évidemment que la meilleure formule consistait à répéter dans les moindres détails ce qui avait eu du succès l’année dernière.

Ils sont retournés au Bou­levard Rot­schild, ont tenté de planter leurs tentes et invité les masses à les rejoindre.

Mais il y avait une énorme dif­fé­rence entre cette année et l’année der­nière : l’élément de surprise.

Tout stratège sait que dans une guerre, la sur­prise est la moitié de la vic­toire. C’est vrai aussi dans l’action politique.

L’année der­nière, la sur­prise avait été com­plète. Comme les Égyp­tiens tra­versant le canal de Suez le jour de Yom Kippour 1973, Daphni et ses amis avaient surpris tout le monde, à com­mencer par eux-​​mêmes.

Mais la surprise ne peut pas se réchauffer comme le café.

Cette fois, les auto­rités étaient pré­parées. Depuis long­temps – en secret – des consul­ta­tions avaient bien sûr eu lieu. Le Premier ministre était déterminé à ne pas se faire humilier une nou­velle fois – pas après s’être fait intrônisé “Roi Bibi” par le magazine TIME, auquel le journal popu­laire allemand de grande dif­fusion, BILD, avait emboité le pas cou­ronnant aussi sa femme Sara. (Sara’le comme on l’appelle géné­ra­lement est aussi popu­laire que Marie-​​Antoinette en son temps.)

Les ordres de Néta­nyahou et les mis­sions confiées à la police étaient évidemment de réprimer par la force toute pro­tes­tation et cela dès le début. Le maire décida de trans­former le bou­levard en une for­te­resse contre les occu­pants des tentes. (Le mot français “bou­levard” vient de l’allemand “Bollwerk” qui signifie for­ti­fi­cation, parce que les citoyens aimaient à se pro­mener sur les murs de la ville. C’est ce qu’ils font encore dans la belle ville de Lucca en Toscane.)

Il semble que Néta­nyahou ait beaucoup appris de Vla­dimir Poutine qui lui a rendu une visite de cour­toisie cette semaine. Il y a des semaines, les pro­tes­ta­taires de l’année der­nière ont été convoqués à la police et inter­rogés sur leurs projets – quelque chose d’inédit en Israël (pour des juifs habitant dans le péri­mètre de la Ligne Verte). La légalité de cette pro­cédure est pour le moins douteuse.

ALORS, LORSQUE Daphni est entrée en scène, tout était prêt.

Les “ins­pec­teurs” du maire Huldai, que l’on n’avait jamais vu jusque là dans un rôle violent, ont attaqué les quelques dizaines de pro­tes­ta­taires, les ont bous­culés sans ména­gement et ont piétiné leurs tentes.

Lorsque les pro­tes­ta­taires refu­saient de quitter les lieux, on appelait la police. Pas sim­plement des poli­ciers ordi­naires, mais aussi la police spé­cia­lement formée contre les émeutes et des com­mandos de la police. Les photos et les vidéos montrent des poli­ciers en train d’attaquer les pro­tes­ta­taire, les frappant et leur donnant des coups de pied. On a montré un policier serrant une jeune femme à la gorge des deux mains. Daphni elle-​​même a été jetée à terre, frappée à coup de pieds et battue.

Le jour suivant, des images sont apparues dans les journaux et à la télé­vision. Le public était choqué.

Lorsque 12 pro­tes­ta­taires ont été pré­sentés à la justice, après une nuit en état d’arrestation, le juge a vivement cri­tiqué la police et les a ren­voyés chez eux.

Le jour suivant, une deuxième mani­fes­tation s’est déroulée pour pro­tester contre le trai­tement infligé à Daphni. De nouveau la police a attaqué les pro­tes­ta­taires qui ont réagi en blo­quant les rues cen­trales et en brisant les vitrines de deux banques.

Le gou­ver­nement, les chefs de la police et le maire étaient hor­rifiés. “Une émeute bien pré­parée par des voyous vio­lents !” a déclaré le com­mandant de la police du pays au cours d’une confé­rence de presse spé­cia­lement orga­nisée. “Van­da­lisme !” a fait chorus le maire.

AU MOMENT où se dérou­laient ces évène­ments, un groupe de Pales­ti­niens, d’Israéliens et de mili­tants étrangers pro­tes­taient à Sussia, un petit village arabe à la limite du désert au sud de Hébron.

Depuis long­temps, les auto­rités d’occupation ont tenté de faire partir les Pales­ti­niens de ce secteur, pour agrandir la colonie voisine (qui porte le même nom) et à l’avenir l’annexer. Après la des­truction des maisons arabes, les habi­tants ont trouvé refuge dans d’anciennes grottes. De temps à autre, l’armée essaie de les en déloger, blo­quant les puits et arrêtant les gens. Nous tous, membres du mou­vement de la paix, avons à un moment ou un autre pris part là-​​bas aux protestations.

En com­pa­raison de ce qui s’est passé là-​​bas, les événe­ments du Bou­levard Ror­schild étaient des jeux d’enfants. La police y a utilisé des gaz lacry­mo­gènes, des balles en acier enrobées de caou­tchouc, des canons à eau et de “l’eau puante” – une sub­stance mal­odo­rante qui s’attache au corps pour des jours et des semaines.

Il y a une leçon à en tirer. Les fonc­tion­naires de police qui sont habi­tuel­lement uti­lisés pour réduire les pro­tes­ta­tions à Bil’in et ailleurs en Cis­jor­danie et que l’on envoie ensuite à Tel Aviv ne sau­raient devenir du jour au len­demain des poli­ciers lon­do­niens. La bru­talité ne saurait tou­jours s’arrêter à la Ligne Verte. Tôt ou tard, il fallait que Bil’in vienne à Tel Aviv.

Maintenant c’est là.

ALORS EN SOMMES-​​NOUS ? Un sondage d’opinion effectué cette semaine montre que 69% des Israé­liens juifs (les Arabes n’ont pas été sondés) sou­tiennent la nou­velle pro­tes­tation, et 23% disent que des pro­tes­ta­tions vio­lentes pour­raient devenir nécessaires.

Des heures après sa publi­cation, Ben­jamin Néta­na­nyahou annonçait que l’augmentation de l’impôt sur les classes pauvres et moyennes avait été aban­donnée. Au lieu de cela, le déficit bud­gé­taire serait autorisé à croître consi­dé­ra­blement. Cela est clai­rement contraire aux convic­tions fon­da­men­tales de Néta­nyahou et montre combien il a peur de la protestation.

Mais cela, bien sûr, n’entraînera aucun chan­gement dans la structure de notre économie qui a été asséchée par notre énorme com­plexe militaro-​​industriel, et aussi par les colons et les ortho­doxes. Daphni et ses amis refusent de prendre cela en compte. Mais c’est là qu’est l’argent et sans cela l’Etat pro­vi­dence ne peut être rétabli.

Ils refusent aussi de s’engager en poli­tique, crai­gnant à juste titre de perdre beaucoup de leurs sou­tiens s’ils le fai­saient. Mais, comme cela a été dit, si vous vous écartez de la poli­tique, la poli­tique va vous poursuivre.

Il n’y a vraiment aucune chance de progrès réel de la justice sociale sans une évolution majeure de l’organisation du pays. Pour le moment, le roi Bibi et ses cohortes de droite règnent en maître. Le bloc de droite contrôle une énorme majorité de 80% à la Knesset, laissant ce qui reste du bloc de gauche tota­lement impuissant. Dans une telle situation, le chan­gement est impossible.

Tôt ou tard, le mou­vement de pro­tes­tation sociale devra se décider à entrer dans l’arène poli­tique. La chose juste à faire est de se trans­former en parti poli­tique – quelque chose comme un “Mou­vement pour la justice sociale” – et de se pré­senter aux élec­tions à la Knesset.

Les 69% de sup­por­teurs vont se réduire, natu­rel­lement. Mais une partie assez impor­tante d’entre eux va rester pour créer une nou­velle force à la Knesset.

Des gens qui avaient l’habitude de voter pour le Likoud ou le Shas seraient alors en mesure, pour la pre­mière fois, de voter pour un parti cor­res­pondant à leurs intérêts écono­miques vitaux, rendant caduque la division israé­lienne entre droite et gauche pour créer une division com­plè­tement nou­velle du pouvoir.

Cela pourrait ne pas apporter le chan­gement décisif à la pre­mière ten­tative, mais le second essai pourrait bien y réussir. De toute façon, dès le premier jour, cela chan­gerait le pro­gramme de la poli­tique israélienne.

Un tel parti serait obligé, sur sa lancée, d’adopter un pro­gramme de paix fondé sur une solution à deux Etats et un système laïque, libéral et social-​​démocrate.

Cela pourrait simplement être le début de la Seconde République Israélienne.